Aller au contenu principal

Le roi Salmane sur le point de réaliser son rêve : verrouiller le trône pour sa progéniture

Décidé au plus haut sommet de l’État, l’arrestation de dizaines de hautes personnalités clôt une entreprise de monopolisation du pouvoir par un clan de la dynastie et annonce l’avènement d’une nouvelle ère pour le royaume wahhabite

La liste des dignitaires mis à pied donne une idée de l’étendue du coup de filet opéré en une soirée.

Parmi les plus hauts placés, on trouve d’abord d’éminents représentants de la famille royale comme Mitaeb ben Abdallah qui occupait le poste névralgique de chef de la Garde nationale, ou son frère Turki qui avait été gouverneur de la province de Riyad.

Parmi les ministres et les militaires, on compte notamment Adel Fakih, en charge de l’Économie et de la Planification, Abdullah al-Sultan, commandant en chef de la Marine nationale ou encore Amr al-Dabbagh, ancien gouverneur de l'Autorité d'investissement. 

Khaled al-Tuwaijri était la personnalité non-princière la plus haut placée à la cour du roi Abdallah avant d’être évincé (capture d’écran)

Signe que l’épuration a concerné tous les milieux, Alwaleed al-Ibrahim, patron du puissant groupe de média MBC – pourtant aligné sur les positions du palais – ainsi que l’influent Khaled al-Tuwaijri sont également concernés. Cibler ce dernier, pourtant récemment réhabilité après un bref moment de mise à l’écart et considéré comme l’éminence grise à l’époque du roi Abdallah, témoigne de l’intensité des luttes de pouvoir qui sont aujourd’hui à l’œuvre à Riyad.

Mais c’est l’inculpation du très médiatique prince – et l’une des plus grandes fortunes mondiales – Al Walid ben Talal qui fait dire à de nombreux observateurs que la vague d’arrestations est sans précédent dans l’histoire du pays. Elle annonce, sans conteste, un chamboulement inédit des rapports de force au sein de la dynastie.

À LIRE : La nuit des longs couteaux en Arabie saoudite

Officiellement, l'opération de police intervient à la suite de la création par le roi Salmane d’un « comité anticorruption chargé de recenser les délits et les abus de biens publics ». Présidée par son fils, l’omnipotent Mohammed ben Salmane, dit MBS, cette structure a pour objet de lutter contre la corruption jugée endémique dans le royaume et préjudiciable à l’intérêt national.

Mais derrière ces justifications de circonstance répétées en boucle dans les médias officiels, se cache une sourde rivalité qui oppose le clan du roi Salmane à tous ceux qui, dans la famille al-Saoud, expriment la moindre désapprobation à l’entreprise d’accaparement du pouvoir à l’œuvre depuis le 21 juin dernier.

C’est la première fois dans l’histoire du royaume qu’un prince de la « troisième génération » se hisse à un tel niveau

Car depuis cette date qui a marqué la propulsion de MBS au poste de prince héritier, le royaume est à la croisée des chemins en matière de leadership. Il faut en effet bien comprendre la période transitoire qui s’est ouverte avec cette nomination, car c’est la première fois dans l’histoire du royaume qu’un prince de la « troisième génération » se hisse à un tel niveau.

Compétition exacerbée

Depuis 1953 en effet, et la mort de Abdelaziz ben al-Saoud, le pays a successivement été dirigé par des fils du fondateur. Six se sont ainsi succédés et, comme les monarques ne sont pas éternels, le règne du roi Salmane débuté en janvier 2015 sera le dernier occupé par un descendant direct du prestigieux aïeul.

Depuis des années, le pays s’attend donc à voir un nouveau souverain de la troisième génération prendre un jour les commande de l’État. Sauf qu’on imagine qu’au milieu de centaines de prétendants, le poste tant convoité fait l’objet de toutes les attentions et que certains sont désormais prêts à tout pour s’en assurer le monopole. 

Le prince héritier déchu Mohammed ben Nayef (AFP)

C’est dans ce contexte de compétition exacerbée qu’il faut lire les derniers événements. Depuis le mois de juin en effet, tout est fait pour paver la voie à MBS et lui assurer l’accès à la magistrature suprême.

Cependant, la manœuvre n’est pas du goût de toutes les branches de la dynastie, certains exprimant de vives réserves de voir un clan confisquer à ce point les leviers du pouvoir.

Après avoir brutalement démis son cousin Mohammed ben Nayef du poste de numéro deux dans l’ordre de la succession et mis au pas les oulémas réfractaires en septembre dernier, celui que l’on surnomme « le féroce » vient donc, avec ce coup de filet, d’écarter tous ceux qui pouvaient faire obstacle à son désir de grandeur.

À LIRE : Les monarchies arabes et l’illusion de stabilité

Pour certains observateurs, l’opération consistant pour le roi Salmane à céder sa place de son vivant à son fils n’est désormais qu’une question de temps.

En assurant cette transition de son vivant, Salmane parviendrait ainsi à réaliser le rêve qu’ont toujours caressé ses prédécesseurs : verrouiller le trône de la première puissance pétrolière de la planète pour sa progéniture.

Si cette entreprise venait à se confirmer, le pays sera pour la première fois dirigée par un jeune prince inexpérimenté de 32 ans au bilan mitigé. Si, sur le plan interne, la modernisation à marche forcée a accouché d’avancées notables comme l’autorisation donnée aux femmes de conduire, il n’en est pas de même en matière de politique étrangère.

Des Saoudiennes assises dans un stade pour la première fois pour assister à un événement à Riyad le 23 septembre 2017 commémorant l’anniversaire de la fondation du royaume (AFP)

Sur ce registre, le bilan de celui vers qui tous les regards se tournent se résume au lancement d’une guerre effroyablement meurtrière au Yémen, d’un blocus du Qatar qui vire au fiasco et d’un alignement du pays sur un axe joignant Abou Dabi, Le Caire et Tel Aviv. On peut difficilement faire pire. 

Nabil Ennasri finit une thèse de doctorat qui porte sur la politique étrangère du Qatar. Directeur de L'Observatoire du Qatar, il est aussi l'auteur de L'énigme du Qatar (Armand Colin). Vous pouvez le suivre sur Twitter : @NabilEnnasri

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le roi Salmane ben Abdelaziz (AFP).