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Le suicide de Georges Zreik ou l’insoutenable insensibilité des Libanais

L’auto-immolation d’un père de famille devant l’école de sa fille traduit le malaise social grandissant chez une partie de la population au Liban. Mais ce drame n’a pas suffi à remuer les foules. L’individualisme a-t-il rendu les Libanais totalement insensibles ?
Georges Zreik et sa fille. Photo partagée sur les réseaux sociaux

En mettant fin à ses jours par le feu, le jeudi 7 février, devant l’école de sa fille, Georges Zreik a commis un acte désespéré qui a rappelé aux Libanais une réalité que beaucoup refusent encore de reconnaître : dans ce pays jadis prospère, où il faisait bon vivre, la pauvreté a dépassé les limites de la tolérance.

Ce cinquantenaire, père de deux enfants, a décidé de ne plus se battre. Ou, au contraire, a-t-il mené son ultime combat dans l’espoir de réveiller les consciences ? On ne le saura peut-être jamais.

Ce qui est sûr, c’est que Georges Zreik a menacé l’administration de l’école de se suicider si elle ne lui fournissait pas une attestation scolaire lui permettant de transférer sa fille dans un autre établissement. Devant le refus qu’il a essuyé, il s’est immolé par le feu pour succomber quelques heures plus tard, brûlé à 90 %.

L’école se défend d’avoir menacé de renvoyer ses enfants et affirme que le malheureux était exempté du paiement des frais de scolarité et devait s’acquitter seulement des frais de transport, des fournitures et des activités extrascolaires, ce qu’il était incapable de faire en raison de sa situation financière catastrophique.

Des indicateurs économiques dans le rouge

Que l’on comprenne ou que l’on désapprouve cet acte désespéré, le sacrifice de Georges Zreik aura permis de braquer les projecteurs sur l’extrême pauvreté dans laquelle sombrent des pans entiers de la population libanaise.

Georges Zreik a commis un acte désespéré qui a rappelé aux Libanais une réalité que beaucoup refusent encore de reconnaître : dans ce pays jadis prospère, où il faisait bon vivre, la pauvreté a dépassé les limites de la tolérance

La plupart des indicateurs économiques sont dans le rouge. Une étude du Centre consultatif d’études et de documentation à Beyrouth montre que 36,3 % des ménages vivaient dans la pauvreté en 2015 et étaient incapables de subvenir à leurs besoins élémentaires. La moitié des familles (50,5 %) éprouvaient des difficultés pour y parvenir et seulement moins d’un sixième de la population (13,2 %) était satisfait de son niveau de vie.

En trois ans, la situation s’est considérablement dégradée. En mars 2018, le président de la République, Michel Aoun, a déclaré que le taux de chômage aurait atteint 46 % de la population active. La dette publique a atteint des proportions inquiétantes, avec un ratio de 150 % du PIB, estimé à 50 milliards de dollars.

L’État arrive à peine à financer ses besoins et les filets sociaux, déjà minces, ne suffisent plus pour soutenir les plus démunis. Signe révélateur de la gravité de la situation, l’État a cessé, à l’automne 2018, de subventionner les prêts au logement, qui permettaient aux jeunes couples d’acquérir un appartement.

Pour l’économiste et ancien ministre Charbel Nahas, « le Liban est déjà dans une dynamique de crise », qui se manifeste, entre autres, par la baisse de la consommation, à cause notamment du tarissement des crédits accordés par le secteur bancaire qui a augmenté sensiblement ses taux d’intérêt créditeurs.  

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La situation est d’autant plus difficile que pour assurer ses besoins vitaux, une grande partie de la population est contrainte de payer deux factures pour se fournir en eau et en électricité, l’une pour l’État, qui ne garantit que partiellement ces services, et l’autre au bénéfice du secteur privé.

Les dernières élections législatives, organisées pour la première fois sur la base du mode de scrutin proportionnel en mai 2018, ont produit un Parlement dominé par les grands partis traditionnels.

Ce verrouillage presque hermétique du système politique a étouffé tout espoir de changement chez une majorité de Libanais (plus de 50 % de taux d’abstention), qui n’ont plus confiance dans la classe politique accusée de corruption, de népotisme et d’irresponsabilité. Le Liban occupait, en 2018, la 138e place sur 180 pays dans l’index sur la corruption établi tous les ans par Transparency International.

La formation du nouveau gouvernement, le 31 janvier, après neuf mois de tiraillements et de tractations, n’a suscité qu’un timide enthousiasme.

La présence au Liban d’un million de réfugiés syriens (soit le quart de la population), avec son lot de problèmes économiques, sociaux et sécuritaires, ne fait qu’aggraver la situation.    

Pas de Printemps libanais

Face à toutes ces données, on ne s’étonnera pas que des hommes et des femmes se sentent dépourvus de la force et des moyens nécessaires pour continuer à se battre.

Et si la solidarité familiale, dans cette société aux traditions orientales, a constitué pendant longtemps un ultime recours, aujourd’hui, ce dernier filet social de sécurité est en train de disparaître.

Si la solidarité familiale, dans cette société aux traditions orientales, a constitué pendant longtemps un ultime recours, aujourd’hui, ce dernier filet social de sécurité est en train de disparaître

Pour ceux qui avait du mal à le croire, les quelques mots d’un député koweitien, qui, touché par la tragédie de Georges Zreik, a fait un don de 10 000 dollars à sa famille, sont venus le leur rappeler. « Je souhaite qu’il y ait davantage d’amour et de compassion entre les Libanais », a déclaré Khalaf al-Anzi pour expliquer son geste.

Mais en dépit de la force du message que Georges Zreik a voulu transmettre par ce suicide spectaculaire, en direct devant des témoins, force est de constater que ce drame a bien vite rejoint la rubrique des faits divers.

Certes, quelques dizaines de parents d’élèves ont manifesté devant le ministère de l’Éducation et un ministre, Hassan Mrad, s’est engagé à prendre en charge les études universitaires des enfants du défunt. Mais cela reste des actes bien modestes.

En Tunisie, un tel acte désespéré commis par Mohamed Bouazizi en décembre 2010 a provoqué une révolution qui a renversé Zine al-Abidine Ben Ali et déclenché le Printemps arabe. Les Libanais sont-ils à ce point individualistes qu’ils sont devenus insensibles aux souffrances des autres ? Comment expliquer, sinon, qu’après les indignations habituelles sur les réseaux sociaux et les commentaires posthumes des hommes politiques, chacun a vaqué à ses occupations ?

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Paul Khalifeh
Paul Khalifeh est un journaliste libanais, correspondant de la presse étrangère et enseignant dans les universités de Beyrouth. Vous pouvez le suivre sur Twitter @khalifehpaul