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L’épidémie de superbactéries qui menace Gaza devrait préoccuper le monde entier

Selon un récent rapport, le blocus israélien a fait de Gaza un terreau particulièrement fertile pour la reproduction de bactéries résistantes aux antibiotiques

Le Bureau of Investigative Journalism, une ONG britannique consacrée à la réalisation d’articles d’investigation, a récemment publié un rapport intitulé « Un ennemi invisible : des médecins luttent contre une épidémie de superbactéries à Gaza ».

Compte tenu des atrocités commises régulièrement par un ennemi très visible – l’État d’Israël – dans la bande de Gaza, la dernière chose dont nous avons besoin est certainement d’un ennemi invisible.

Au cours des cinq dernières années uniquement, les activités d’Israël dans la bande de Gaza ont inclus un assaut de 50 jours en 2014 qui a tué 2 251 Palestiniens – dont la plupart étaient des civils, y compris plus de 550 enfants – ainsi que des attaques répétées contre des manifestants pacifiques dans le contexte de la Grande marche du retour, assauts qui ont tué plus de 60 Palestiniens en une seule journée en mai dernier.

Un terrain de reproduction fertile

Selon un rapport publié en décembre par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, plus de 25 000 personnes ont été blessées par les forces israéliennes à Gaza en 2018.

Or, il s’avère que l’ennemi visible de Gaza est aussi celui qu’il faut remercier en premier lieu pour l’émergence de l’ennemi invisible : la superbactérie, définie par le dictionnaire Oxford comme une « souche de bactéries devenues résistantes aux antibiotiques ».

La crise sanitaire provoquée par Israël dans la bande côtière commence à ressembler à une forme de guerre à part entière

Le Bureau of Investigative Journalism note que Gaza est « un terreau particulièrement fertile pour la reproduction des superbactéries en raison de son système de santé rendu défaillant par des années de blocus et du manque d’antibiotiques […] Les pénuries d’eau, d’énergie et de carburant pour alimenter les groupes électrogènes empêchent souvent les médecins de garantir les normes d’hygiène de base. »

Citant des professionnels de la santé, le rapport précise ensuite que « le personnel ne peut parfois même pas se laver les mains […] il manque de gants, de blouses et de tablettes de chlore pour désinfecter les hôpitaux ». De fait, le blocus israélien en vigueur depuis 2007 a conduit le système de santé de Gaza au bord du précipice.

B’Tselem, le centre d’information israélien sur les droits de l’homme dans les territoires occupés, énumère quelques-uns des nombreux obstacles auxquels sont confrontés les soins de santé dans l’enclave côtière assiégée, notamment les restrictions imposées par Israël qui « s’appliquent au remplacement d’équipements détériorés, à l’importation de matériel médical et de médicaments de pointe [et] aux déplacements des médecins hors de Gaza pour recevoir une formation professionnelle ».

Une crise sanitaire d’origine israélienne

Les Gazaouis font en outre face à des obstacles systématiques lorsqu’ils ont besoin de soins médicaux d’urgence en Cisjordanie occupée ou ailleurs. Le fait qu’Israël ait pris l’habitude de bombarder ou détruire de quelque manière que ce soit les hôpitaux, les ambulances et les médecins palestiniens n’aide en rien.

Si l’on ajoute à cela la grave pénurie d’électricité évoquée plus haut – résultat des manœuvres d’Israël et de son complice en Cisjordanie, l’Autorité palestinienne –, qui complique le traitement de milliers de patients à Gaza, la crise sanitaire provoquée par Israël dans la bande côtière commence à ressembler à une forme de guerre à part entière.

Des secouristes palestiniens s’occupent d’un jeune homme blessé lors d’affrontements à la clôture de Gaza dans un hôpital de Khan Younès, le 19 octobre 2018 (AFP)

L’épidémie actuelle de superbactéries est particulièrement révélatrice des multiples assauts commis par Israël contre les corps palestiniens.

Ghassan Abu-Sitta, responsable de la chirurgie plastique au centre médical de l’Université américaine de Beyrouth et fondateur de son programme de médecine de guerre, a expliqué dans un courriel récent à MEE ce que signifiait la résistance aux antimicrobiens (RAM) à Gaza à la lumière des victimes des manifestations de l’année dernière : « L’infection aux RAM est un obstacle majeur à la chirurgie reconstructive car les plaies infectées ne peuvent pas être reconstruites. »

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L’épidémie de superbactéries ne restera pas confinée à Gaza. Après tout, contrairement aux Palestiniens, les bactéries ne connaissent aucune frontière

Pour illustrer l’immensité du problème, Abu-Sitta a noté que 80 % des « 6 500 blessures par balle survenues en six mois » au cours de l’année 2018 concernaient les membres inférieurs des victimes. Sans chirurgie reconstructive, a-t-il souligné, « ces blessures deviendront des handicaps ».

En d’autres termes, la situation est tout à fait terrifiante.

Usurper les ressources en eau

Par ailleurs, si les Palestiniens subissent depuis longtemps une part disproportionnée des injustices du monde, il est bon de noter que l’épidémie de superbactéries ne restera pas confinée à Gaza. Après tout, contrairement aux Palestiniens, les bactéries ne connaissent aucune frontière.

Bien qu’Israël aime à dépeindre les Palestiniens comme la menace existentielle numéro 1, il est raisonnable de penser que les bactéries résistantes aux antibiotiques pourraient être un sujet légèrement plus pressant sur le plan existentiel

Le docteur Abu-Sitta, qui s’est rendu à Gaza en mai lors de l’un des nombreux voyages qu’il effectue pour soigner les victimes de la brutalité israélienne, est également cité dans le rapport du Bureau of Investigative Journalism concernant des recherches écossaises qui montrent que « des bactéries multirésistantes peuvent être trouvées dans les pelotes de régurgitation des oiseaux migrateurs. L’idée que quiconque puisse être à l’abri… est absurde », prévient-il.

En outre, « les eaux usées non traitées de Gaza contenant des bactéries multirésistantes pénètrent dans l’aquifère », relève Abu-Sitta.

Si le gouvernement israélien s’adonnait à l’introspection, il pourrait en déduire qu’usurper les ressources en eau d’un autre peuple tout en anéantissant la capacité de ce dernier à traiter ses eaux usées n’est probablement pas la chose la plus prudente à faire, tant du point de vue de la sécurité nationale que mondiale. Idem pour ce qui est d’opprimer une population entière et de créer les conditions d’une épidémie de superbactéries.

Appelez ça un contrecoup bactérien, en quelque sorte.

Au-delà de la politique

En effet, bien qu’Israël aime à dépeindre les Palestiniens comme la menace existentielle numéro 1, il est raisonnable de penser que les bactéries résistantes aux antibiotiques pourraient être un sujet légèrement plus pressant sur le plan existentiel.

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Dina Nasser, infirmière en chef chargée du contrôle des infections à l’hôpital Augusta Victoria de Jérusalem-Est, répète que la crise à Gaza est une préoccupation mondiale : « Les organismes multirésistants ne connaissent pas de frontières. C’est pourquoi la communauté internationale, même si elle n’est pas intéressée par la politique de Gaza, devrait s’intéresser à cela », déclare-t-elle dans le rapport.

Mais au bout du compte, le problème est évidemment politique – et l’épidémie de superbactéries devrait aider à exposer le caractère véritablement morbide de l’entreprise sioniste.

- Belen Fernandez est l’auteure de The Imperial Messenger: Thomas Friedman at Work(Verso). Elle collabore à la rédaction du magazine Jacobin.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le littoral de la ville de Gaza en janvier 2018 (AFP).

Traduit de l’anglais (original).