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Les États-Unis doivent cesser d’utiliser la Syrie comme un pion

Au lieu de proférer la menace contre-productive d’un maintien des forces américaines en Syrie, les Américains doivent pousser la Turquie à se retirer d’Afrin

Conjuguée à l’invasion du nord de la Syrie par la Turquie, l’annonce récente par Washington de l’intention des États-Unis de maintenir indéfiniment jusqu’à 2 000 hommes en Syrie marque un nouveau tournant négatif dans le conflit qui ronge le pays depuis sept ans. Cela souligne également l’incohérence et l’imprudence de la politique américaine.

L’une des raisons avancées pour le maintien des forces spéciales américaines en Syrie est le souhait des États-Unis d’empêcher une résurgence de l’État islamique. Il est également question du besoin américain de bloquer la pénétration de l’Iran en Syrie. Ces deux arguments ne tiennent pas la route. 

La chute de l’État islamique

Le « califat » de l’État islamique a été détruit et la plupart de ses dirigeants sont morts. L’idée d’empêcher le renouveau du groupe, du moins sur le plan du contrôle territorial, dépend davantage du cours des événements en Irak qu’en Syrie.

Si Bagdad adopte des politiques inclusives et non sectaires et reconstruit de façon satisfaisante les villes majoritairement sunnites qu’occupait autrefois l’État islamique, le groupe armé ne pourra pas regagner un grand soutien populaire. Cette tâche incombe aux responsables politiques et aux dirigeants communautaires irakiens, pas aux Syriens.

Quant à l’influence de l’Iran en Syrie, celle-ci découle de la guerre civile et de la menace représentée par l’État islamique et les autres forces d’opposition pour le régime de Bachar al-Assad. Avant la guerre, pendant les décennies où la Syrie était un État puissant au fonctionnement normal, le rôle et l’autorité de l’Iran en Syrie étaient minimes. 

Au lieu d’accepter la réalité, à savoir que le gouvernement d’Assad a repris le contrôle du cœur de la Syrie – et que la plupart des Syriens, y compris ceux qui espéraient voir Assad partir, ne souhaitent désormais que la fin de la guerre –, les États-Unis continuent d’avancer l’option militaire

Mais lorsqu’Assad a commencé à subir de fortes pressions, l’Iran a joué un rôle essentiel dans la reprise par son gouvernement du contrôle de la plupart des villes syriennes. Si l’État islamique était installé à Damas, cela constituerait une menace directe pour l’Iran.

Après avoir éliminé ce danger, les Iraniens s’attendront à une récompense politique – mais le meilleur moyen de renforcer l’indépendance de Damas vis-à-vis de Téhéran et de réduire au minimum la nécessité pour les forces iraniennes de rester en Syrie consiste à tenter de raccourcir la guerre civile et de reconstruire la stabilité du pays.  

La menace d’un maintien des forces américaines en Syrie est totalement contre-productive et constitue une violation du droit international. Les États-Unis n’ont pas été invités par le gouvernement syrien et aucune résolution de l’ONU ne confère à leur action une légalité internationale. 

Maintenir une pression militaire

Au-delà des raisons énoncées, la présence des forces américaines en Syrie maintenant que l’État islamique a été défait semble destinée à maintenir une pression militaire sur l’armée syrienne en laissant entendre que les États-Unis pourraient à un moment donné intensifier leur engagement et tenter de renverser Assad.

Cela contribue également à encourager les forces d’opposition autres que l’État islamique à poursuivre leur lutte militaire futile.  

Au lieu d’accepter la réalité, à savoir que le gouvernement d’Assad a repris le contrôle du cœur de la Syrie – et que la plupart des Syriens, y compris ceux qui espéraient voir Assad partir, ne souhaitent désormais que la fin de la guerre –, les États-Unis continuent d’avancer l’option militaire.

Cela ne fait qu’encourager les responsables politiques de l’opposition participant aux pourparlers de Genève à continuer de rejeter les compromis et de répéter bêtement leur demande futile qu’Assad accepte de démissionner avant la négociation d’une nouvelle Constitution et de nouvelles élections.

L’attitude de Washington à l’égard des forces kurdes syriennes des Unités de protection du peuple (YPG), qui ont aidé à chasser l’État islamique de Raqqa, est tout aussi incohérente. D’un côté, les États-Unis soutiennent la poursuite de leurs opérations en tant que force militaire locale dans le nord-est de la Syrie.

De l’autre, les Américains n’ont pas fait grand-chose, si ce n’est un appel téléphonique du président américain Donald Trump au président turc Recep Tayyip Erdoğan, pour condamner l’invasion du nord de la Syrie par la Turquie, destinée uniquement à affronter et à expulser les YPG. La Turquie vise déjà Afrin et a annoncé son intention de progresser vers Manbij, après quoi elle pourrait poursuivre son avancée et se diriger vers Kobané.

L’attitude des YPG envers le gouvernement d’Assad est ambiguë. Tandis que leurs dirigeants critiquent publiquement Assad, des affrontements ont lieu occasionnellement avec les forces gouvernementales syriennes ; néanmoins, les deux parties respectent dans l’ensemble une sorte de pacte de non-agression non signé.  

La question de l’autonomie kurde

Le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid al-Mouallem, a laissé entendre que Damas accepterait l’autonomie locale du nord-est kurde de la Syrie. La Russie s’est également prononcée en faveur d’une Syrie décentralisée avec une autonomie kurde.

La meilleure solution serait que les États-Unis et la Russie fassent une déclaration commune soutenant l’idée d’une fédération souple et assurant la participation d’une délégation kurde syrienne au processus de Genève dirigé par l’ONU. 

Au lieu de le laisser poursuivre une option militaire coûteuse, il faut convaincre Erdoğan d’accepter une solution d’autonomie similaire pour le sud-est de la Turquie, où a débuté l’insurrection du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Les autorités turques ont passé deux ans à négocier avec le chef emprisonné du PKK, Abdullah Öcalan, jusqu’à ce qu’Erdoğan ait mis fin au processus en 2015 dans le but de remporter des suffrages auprès des nationalistes turcs.

Maintenant qu’il a assuré sa réélection, il doit retirer ses troupes de Syrie et relancer les pourparlers de paix avec le PKK.

L'artillerie turque bombarde les positions des Unités de protection du peuple (YPG) près de la frontière syrienne le 21 janvier 2018 (AFP)

La Russie doit lui envoyer un message dans ce sens. Autrement, les tactiques de la Russie en Syrie seront tout aussi entachées d’incohérence que les tactiques américaines. Le Kremlin doit résister à la tentation de creuser un fossé à travers l’OTAN.

Au lieu de donner tacitement à Erdoğan le feu vert pour envahir le nord de la Syrie, Moscou devrait condamner ses agissements et l’exhorter à se retirer.  

Un interventionnisme poussé à l’extrême

La Turquie n’a aucun rôle militaire légitime à jouer en Syrie, excepté pour empêcher l’arrivée de combattants armés de l’autre côté de sa frontière. Pendant les premières années de la guerre civile, la Turquie a fait le contraire en facilitant le passage de fonds, d’armes et de combattants pour que l’État islamique et les autres groupes rebelles puissent affronter l’armée syrienne ou traverser la Syrie pour rejoindre l’Irak.  

La Turquie a par la suite semblé changer de tactique et rejoint l’alliance contre l’État islamique. Aujourd’hui, elle est revenue à une version plus extrême de sa stratégie interventionniste originelle en envahissant directement la Syrie et en entraînant des combattants de l’opposition syrienne, dont de nombreux Turkmènes, afin d’attaquer les Kurdes.

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Après sept années de guerre, le conflit syrien semblait avoir diminué en intensité, ce qui offrait aux millions de civils déplacés une chance de rentrer chez eux. Plusieurs centaines de milliers de personnes de diverses minorités ethniques qui avaient fui d’autres villes s’étaient réfugiées à Afrin, qui était une oasis de paix.

Aujourd’hui, la Turquie ravive leur peur.   

Les États-Unis et la Russie doivent cesser d’utiliser la Syrie comme un pion dans un jeu où chacun cherche à marquer des points et utiliser leur influence de manière conjointe pour obtenir le retrait de la Turquie.

- Jonathan Steele est depuis de nombreuses années correspondant à l’étranger et il est l’auteur d’études largement acclamées portant sur les relations internationales. Chef du bureau du Guardian à Washington à la fin des années 1970, il dirigeait le bureau du journal à Moscou lors de l’effondrement du communisme. Il a écrit des livres sur l’Irak, l’Afghanistan, la Russie, l’Afrique du Sud et l’Allemagne, notamment Defeat: Why America and Britain Lost Iraq (IB Tauris, 2008) et Ghosts of Afghanistan: The Haunted Battleground (Portobello Books, 2011).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye

Photo : Kurdes syriens en deuil au cours de funérailles dans la ville d’Afrin, le 29 janvier 2018, après la mort de civils et de combattants kurdes syriens des Unités de protection du peuple (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.