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Les États-Unis sont-ils en train de perdre la Turquie ?

Il a fallu deux heures à la Maison Blanche pour délivrer une déclaration sans ambiguïté évoquant la démocratie et l’État de droit après le coup d’État du 15 juillet

Dans les derniers jours de la présidence de Boris Eltsine, le gratin de Washington se grattait la tête et se demandait : « Qui a perdu la Russie ? »

La Russie postcommuniste était plus fluide que les hordes d’économistes, de missionnaires et d’opportunistes qui ont déferlé sur Moscou en 1992 ne pouvaient l’imaginer. Mais la question en elle-même était salutaire. Bill Clinton avait en effet réalisé un exploit rare dans les annales de la diplomatie américaine en réussissant à transformer un pays pro-occidental en un pays antiaméricain. Comment avait-il fait son compte ?

Joe Biden a bien pu se poser une question similaire alors qu’il volait vers la Turquie ce mercredi : qui est en train de perdre la Turquie ? Les États-Unis ont vécu un mauvais coup d’État. Dans les premières heures du 15 juillet, le secrétaire d’État John Kerry espérait « la stabilité et la continuité ». Il a fallu deux heures à la Maison Blanche pour délivrer une déclaration sans ambiguïté évoquant la démocratie et l’État de droit. Ce délai était suffisant pour qu’Ankara en vienne à soupçonner son plus proche allié militaire d’en savoir plus qu’il ne le laissait entendre.

La nation turque, sous le choc de la force meurtrière employée par les conspirateurs au cours de cette nuit du vendredi 15 – 35 avions, 37 hélicoptères, 246 véhicules armés, 4 000 armes et trois navires –, s’est aussitôt vu donner des leçons de droits de l’homme.

Kerry a relié les préoccupations portant sur la portée de la purge menée par Erdoğan au sein de l’armée et de l’administration au maintien de la Turquie dans l’OTAN. Cette ligne de pensée a poussé un ancien ambassadeur américain en Turquie à suggérer que son secrétaire d’État était en proie à des hallucinations. « Qu’est-ce qu’il fume ? » a demandé James Jeffrey, cherchant à comprendre comment les États-Unis feraient face à la Russie et à l’Iran si la plus grande force militaire dans la région était expulsée de l’OTAN.

Le CENTCOM a ensuite découvert que ses contacts les plus proches au sein de l’armée turque étaient jetés en prison. 151 généraux et amiraux, un tiers des généraux de l’armée turque, ont été arrêtés, et le chef du Commandement central des États-Unis voulait savoir pourquoi. Il a même affirmé que la purge était susceptible de perturber les relations militaires entre la Turquie et les États-Unis.

« Ce qui me préoccupe, c’est [...] avant tout que cela aura un impact sur les opérations que nous menons le long de cette ligne très importante », a déclaré Joseph Votel. Cela a suscité une réaction cinglante d’Erdoğan, et le CENTCOM est vite revenu sur cette déclaration.

Les médias turcs ont publié quotidiennement des reportages sur des visites effectuées par des conspirateurs aux États-Unis. Les déplacements d’Adil Öksüz ont attiré une attention particulière. Théologien enseignant à l’université de Sakarya, il a d’abord été arrêté aux abords de la base aérienne d’Akinci, d’où le coup d’État a été orchestré. Ayant embarqué sur plus de 100 voyages internationaux depuis 2002, il se trouvait aux États-Unis le 11 juillet avant de revenir le 13.

Après son arrestation, Öksüz a été libéré par un juge et il est désormais en fuite. Pour les autorités turques, il est un suspect de premier ordre car il serait l’un des sbires de Fethullah Gülen, le chef religieux auto-exilé en Pennsylvanie que la Turquie accuse d’être à l’origine du complot.

Tout cela a été révélé avant même que la salve de la bataille juridique à venir sur l’extradition de Gülen ait été ouverte.

La Russie a pour sa part vécu un bon coup d’État. Les médias iraniens ont affirmé que les services de renseignement militaire russes en Syrie avaient obtenu des signaux de l’escadrille d’hélicoptères qui se dirigeait vers Marmaris pour assassiner Erdoğan dans sa villa de vacances et avaient averti les services de renseignement turcs. Il s’est échappé en quinze minutes. Les services de renseignement turcs avaient reçu des rapports faisant état de mouvements inhabituels de troupes plusieurs heures plus tôt.

Qu’elle soit vraie ou non, cette histoire a aidé Poutine dans ses efforts visant à se présenter comme le sauveur d’Erdoğan. Lorsque le bombardier russe a été abattu par un avion turc, Poutine a déclaré qu’il avait été « poignardé dans le dos » par son allié. Tout cela était devenu de l’histoire ancienne. Erdoğan avait déjà préparé le terrain pour une réconciliation en présentant des excuses pour cet incident, laissant entendre que celui-ci n’avait rien à voir avec lui.

Lorsque Poutine et Erdoğan se sont rencontrés, les porte-parole et commentateurs turcs ont mis les bouchées doubles pour mettre l’accent sur ce que les deux hommes avaient maintenant en commun. Ils ont souligné que la rencontre portait sur le commerce bilatéral – TurkStream, le pipeline de gaz naturel contournant l’Ukraine, et le tourisme – et non pas sur de lourds sujets sur lesquels les deux pays restent à couteaux tirés : la Syrie, les Kurdes et l’Iran.

Je ne suis pas convaincu que cela représente toute la vérité.

Les problèmes d’Erdoğan avec l’OTAN, les États-Unis et leurs alliés sont antérieurs au coup d’État. Ils sont tous liés à des allégations selon lesquelles la Turquie a permis à des combattants de l’État islamique de transiter vers la Syrie et fait commerce avec le groupe, une affirmation faite par la Russie elle-même. En novembre dernier, Mohamed Dahlan, l’homme fort palestinien en exil, a invité les décideurs politiques de l’OTAN à « [se regarder] dans le miroir » lors d’une conférence sur la sécurité de l’Association du Traité de l’Atlantique (ATA).

« Toute l’Europe sait que Daech fait commerce avec la Turquie, a-t-il déclaré. Regardez-vous dans le miroir. Vous parlez comme les Arabes il y a quarante ans. Tout le terrorisme en Syrie passe par la Turquie. Vous compliquez le problème. »

En janvier, le roi Abdallah de Jordanie a indiqué à des membres de haut rang du Congrès américain lors d’une réunion restreinte qu’Erdoğan croyait en une « solution islamique radicale dans la région ». Le roi a présenté la Turquie comme faisant partie du défi stratégique auquel est confronté le monde : « Nous sommes constamment forcés de traiter des problèmes tactiques contre l’EI mais pas de la question stratégique. Nous oublions la question [des] Turcs, qui ne sont pas avec nous sur le plan stratégique », a-t-il déclaré. 

Les agences de renseignement occidentales en Turquie ont alimenté ces allégations de complicité avec l’État islamique.

Le chef de poste du MI6 en Turquie a donné à un journaliste britannique des informations sur des liens entre la Turquie et l’État islamique. Le journaliste d’investigation chevronné Seymour Hersh a cité le nom du lieutenant-général Michael Flynn, directeur de la Defence Intelligence Agency entre 2012 et 2014, qui aurait affirmé que la Turquie n’en faisait pas assez pour mettre fin au passage clandestin de combattants étrangers et d’armes à travers la frontière.

« Si les citoyens américains voyaient les renseignements que nous produisions quotidiennement, au niveau le plus sensible, ils deviendraient dingues, m’a affirmé Flynn. Nous avons compris la stratégie à long terme et les plans de campagne de l’État islamique, et nous avons également discuté du fait que la Turquie détournait le regard lorsqu’il était question du développement de l’État islamique en Syrie. »

« Les services de renseignement américains avaient accumulé et intercepté des informations démontrant que le gouvernement Erdoğan soutenait [le Front al-Nosra] depuis des années et était en train de faire la même chose pour l’État islamique [...] », a expliqué à Hersh un conseiller anonyme des chefs d’état-major. « Nous lui avons dit que nous voulions qu’il arrête le flux de djihadistes étrangers qui se déversait en Turquie. Mais il a des rêves de grandeur – la restauration de l’Empire ottoman – et ne savait pas à quel point il pouvait être couronné de succès. »

La phrase assassine était la suivante : « Nous avons travaillé avec des Turcs de confiance et qui n’étaient pas fidèles à Erdoğan », a affirmé le conseiller, « et nous les avons amenés à envoyer aux djihadistes en Syrie toutes les armes obsolètes de l’arsenal, y compris des fusils M1 qu’on n’avait pas vus depuis la guerre de Corée et beaucoup d’armes soviétiques. C’était un message qu’Assad pouvait comprendre : "Nous avons le pouvoir d’entraver une politique décidée par le président." »

Travailler avec des Turcs « qui n’étaient pas fidèles à Erdoğan » prend un sens plus concret à la lumière des événements du 15 juillet. Les briefings obtenus par Hersh et les autres sont maintenant considérés par Ankara comme préparatoires au coup d’État.

Biden devra travailler dur pour convaincre Erdoğan que ce n’est pas le cas, que les Turcs avec qui les États-Unis ont travaillé et « qui n’étaient pas fidèles à Erdoğan » n’étaient pas les mêmes Turcs qui ont essayé de l’assassiner et échoué de peu.

Il y a très peu de chances de voir la Turquie quitter l’OTAN. Lorsque Poutine a montré les dents après que son bombardier Sukhoi a été abattu l’an dernier, c’est vers l’OTAN que la Turquie s’est tournée. Une menace militaire extérieure produirait aujourd’hui la même réaction.

Mais la Turquie ne peut pas non plus avoir la garantie de jouer le même rôle, en particulier sur sa frontière méridionale sensible. Le coup d’État a deux effets au plus haut point probables. Tout d’abord, Erdoğan se sentira plus libre d’agir dans l’intérêt national de la Turquie dans le nord de la Syrie. Il ne sera pas bridé par le programme fixé par les États-Unis ou par l’absence d’un tel programme. Il ne se sentira pas soumis à un veto américain.

Nous en avons déjà observé les résultats dans la progression des forces rebelles à Alep. D’autres signes pourraient bientôt se manifester. Le bombardement par Assad des forces kurdes soutenues par les États-Unis ne pouvait avoir lieu sans le consentement de Poutine, et cela se conformait également aux lignes rouges de la Turquie sur sa frontière méridionale.

Le second effet du coup d’État concernera l’armée en elle-même. Une nouvelle armée, pas nécessairement plus islamique, sera formée, mais celle-ci fera certainement tout son possible pour afficher sa loyauté envers l’État turc et Erdoğan en personne. Tel était le message du chef d’état-major lors du plus grand rassemblement en Turquie après le coup d’État. Cette armée post-coup d’État sera plus forte et plus affirmée – certainement en Syrie.

Les plaques tectoniques de ce conflit se sont encore déplacées, avec ou sans le consentement de l’OTAN ou du Pentagone. Les États-Unis ne trouvent pas autant de défis chez leurs ennemis au Moyen-Orient que chez leurs alliés. Et comme le montre la Russie, il n’y a pas d’allié plus dangereux qu’un allié méprisé.

David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, où il a précédemment occupé les postes de rédacteur associé pour la rubrique Étranger, rédacteur pour la rubrique Europe, chef du bureau de Moscou et correspondant européen et irlandais. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : dans les premières heures du coup d’État turc du 15 juillet 2016, le secrétaire d’État John Kerry affirmait espérer « la stabilité et la continuité » (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.