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L’Euro 2016, un champ de bataille pour les hooligans, pas pour les immigrés

Imaginez simplement la couverture médiatique si c’étaient des musulmans ou des immigrés qui avaient causé ne serait-ce qu’une partie du désordre public observé en France

Dans les dizaines de vidéos publiées la semaine dernière montrant des hooligans qui sèment le chaos en France pendant l’Euro 2016, combien d’« immigrés » avez-vous vu ? Ayant visionné un certain nombre de ces vidéos, je n’en ai pas identifié un seul.

Les hooligans qui sèment actuellement le chaos s’avèrent être des Européens blancs, sans doute les fils « natifs » de ce continent. Maintenant, il serait bien sûr tout à fait erroné de généraliser toute une nation ou toute une race pour les actes d’une minorité, en particulier en tant que musulman qui éprouve régulièrement cette « culpabilité par association ».

Cependant, nous vivons actuellement une situation où des centaines voire des milliers d’hommes blancs européens, qui ont probablement beaucoup plus de choses en commun en termes de religion et d’idéologie politique, engagent des bagarres de rue brutales impliquant des bouteilles en verre, des chaises et dans certains cas des couteaux. Des commerces ont été détruits, des personnes extérieures ont été blessées dans les combats et des dizaines d’arrestations ont eu lieu.

Alors que les hooligans anglais ont été frappés de plein fouet par la couverture médiatique négative et ce, à juste titre, les « firmes » de hooligans russes, galloises, slovaques, polonaises, françaises, belges et italiennes ont également été impliquées dans des accrochages violents depuis le début de l’Euro 2016.

Le hooliganisme anglais

Les hooligans anglais sont peut-être les plus connus dans le monde de la violence sportive. Enfin, ce fut certainement le cas dans les années 1990. Vêtus d’une veste Stone Island, d’une casquette Burberry et d’un maillot Hackett, les hooligans anglais constituent la référence en matière d’apparence et de violence dans le monde obscur du hooliganisme footballistique.

Outre leur code vestimentaire anormalement cher mais « racaille », les hooligans anglais sont aussi connus pour leurs liens avec des groupes d’extrême droite tels que Combat 18 et le Front national britannique, et l’on pourrait dire la même chose au sujet de nombreuses factions sur le continent.

Il est bien connu que les effectifs de nombreux groupes d’extrême droite qui existent en Grande-Bretagne aujourd’hui, comme l’English Defence League (EDL), le Parti national britannique (BNP) et Britain First, comportent d’anciens hooligans. Le même constat s’applique encore une fois pour les « ultras » néonazis russes qui se sont battus avec les hooligans anglais récemment, tout comme pour la majorité des firmes européennes avec des penchants d’extrême-droite.

Un sentiment anti-immigrés

Le bourbier actuel des réfugiés a été qualifié de plus grande crise à laquelle l’Europe a dû faire face depuis la Seconde Guerre mondiale. Des milliers de réfugiés fuient des pays déchirés par la guerre dans l’espoir de demander l’asile en Europe.

Sur le plan social, les réfugiés majoritairement musulmans sont perçus comme une « menace culturelle » pour l’identité chrétienne de l’Europe. Cette perception sectaire a déjà été exprimée par des personnalités religieuses et politiques en Slovaquie, en Estonie, en Pologne, en Bulgarie et à Chypre, ainsi que par des groupes d’extrême-droite en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne.

Sur le plan économique, il existe une fausse idée populaire selon laquelle « les immigrés prendront tous les emplois », même les emplois qui n’existent pas ou que les gens refusent tout simplement d’occuper. En Grande-Bretagne, il y a une peur croissante, manipulée et capitalisée par la presse de droite et certaines personnalités politiques, de voir ces « parasites étrangers » vivre aux crochets du système d’aide sociale.

Avec cette propagande instinctive colportée par les gouvernements européens, y compris les conservateurs britanniques, est-il surprenant de voir des fans de football anglais se moquer d’enfants réfugiés en leur lançant des pièces et forcer un garçon de 7 ans à « descendre » une pinte de bière contre de l’argent ? Il s’agit certainement d’une manifestation indéniable du sentiment anti-immigrés irrationnel qui a infesté l’Europe au cours de l’année écoulée. Ces mêmes hooligans lanceraient-ils des pièces à des enfants européens blancs et de la même origine ethnique qu’eux ? Je ne le pense pas, puisqu’aucun incident de ce type n’a été recensé.

Outre le climat anti-immigrés qui a brouillé l’esprit de millions d’Européens, le référendum sur l’UE au Royaume-Uni a également mis en évidence l’ignorance la plus intrinsèque de nombreux Britanniques, qui a été manipulée par le camp favorable au Brexit pour servir ses fins politiques. Gardez à l’esprit que la crise des réfugiés en Europe est devenue synonyme de la montée de l’islamophobie et de la menace terroriste dramatisée et prétendument représentée par ceux qui fuient des zones de guerre et des nations frappées par la famine en raison de leur origine religieuse.

Une minorité extrémiste née d’un état d’esprit majoritaire

De nombreux commentateurs et médias britanniques ont soutenu que le hooliganisme violent de leurs compatriotes n’est en aucun cas représentatif de la majorité des Britanniques, ce qui pourrait bien être vrai. Mais il est difficile de ne pas identifier une corrélation flagrante entre le nombre important de Britanniques qui ont exprimé une méfiance claire à l’égard des musulmans et des immigrés dans un certain nombre de sondages d’opinion et le comportement raciste et islamophobe des hooligans anglais.

Lorsque l’ordre politique établi et les médias traditionnels déversent constamment une propagande antimusulmane déguisée en « lutte contre l’extrémisme », est-il surprenant de voir une manifestation extrême de cette « peur de l’autre » transparaître dans certains des actes méprisables de dépravation dont nous avons été témoins lors de l’Euro 2016 ?

Il convient également de se demander pourquoi aucune attention n’a été accordée à l’origine raciale, à la religion ou à l’idéologie politique de ces hooligans. Imaginez simplement un instant la couverture médiatique si c’étaient des musulmans ou des immigrés qui avaient causé ne serait-ce qu’une partie du désordre public observé en France au cours de la semaine écoulée.

En réalité, tout comme 98 % de toutes les attaques terroristes en Europe ont été perpétrées par des groupes et des individus blancs non religieux selon Europol, les violences qui sévissent dans les rues de France ne sont pas causées par des immigrants ou des musulmans : elles sont commises par des Européens blancs.

Les Britanniques raisonnables et leurs pendants européens ne peuvent pas se permettre de laisser leur sens du bien et du mal être influencé par des partis politiques de droite et des mouvements d’extrême-droite dont le programme vise à semer des divisions, qu’il s’agisse de la crise des réfugiés qui se poursuit, de la coexistence avec les minorités musulmanes ou de la violence aveugle qui a éclaboussé l’Euro 2016.

J’espère sincèrement que les vrais fans de football qui ont attendu l’Euro 2016 avec impatience, qui ont économisé de l’argent pour acheter des billets pour les matchs et qui sont partis à l’étranger avec leur famille et leurs amis pour soutenir leur équipe nationale, ne sont pas blessés au milieu du chaos qui a envahi les villes françaises.

- Dilly Hussain est le rédacteur en chef adjoint du nouveau site d’information britannique musulman 5Pillars. Il écrit aussi pour le Huffington Post, Al Jazeera English, Foreign Policy Journal et Ceasefire Magazine. Il apparaît régulièrement sur Islam Channel, Russia Today et la BBC TV et radio pour discuter des questions politiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, de la politique étrangère britannique, de l’islamophobie et de la guerre contre le terrorisme. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @dillyhussain88

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un supporter anglais blessé après une bagarre de rue est aidé par une équipe de secours avant le match de football Angleterre-Russie comptant pour l’Euro 2016, à Marseille, le 11 juin 2016 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.