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L’Europe, sol fertile pour le terrorisme

Il sera très difficile de cultiver un terrorisme maison dans le sol robuste de la communauté. Prenons le chemin de la réparation

Une Europe moderne, paisible et prospère, qui célèbre sa diversité par le récit véridique de son histoire, n’existe pas, tout simplement. À la place, l’Europe que nous observons aujourd’hui se tient au bord d’un précipice, celui d’une période très sombre, se faisant le berceau des attitudes et des comportements qui sont devenus sa marque de fabrique pour le reste du monde. En déviant progressivement vers la droite, l’Europe a réveillé des forces d’oppositions insensibles dont il est difficile de se dépêtrer. En témoigne le visage désormais défiguré et écorché que les survivants de la bombe de Bruxelles devront porter.

La compassion et la solidarité envers les victimes sont la réponse nécessaire à ce phénomène. Cependant, pour obtenir réparation, il est tout aussi important d’interpeller les pouvoirs politiques qui se servent de leur statut de victime comme d’un rideau pour masquer les causes d’une telle violence. Refuser de contextualiser les actes terroristes, accuser ceux qui le font d’en être les partisans, voilà qui confine à l’absurdité. « Ils attaquent notre amour des vols aériens » a été, sans mentir, la raison soulevée sur Sky News pour expliquer les attentats tandis que les événements de Bruxelles étaient encore en train de se dérouler. Et l’analyse du 11 septembre 2001 fournie par l’administration Bush fut ainsi reproduite à l’identique : « une attaque contre la liberté », non pas contre le commerce international, le complexe militaire industriel ou le pouvoir présidentiel. De même, à Bruxelles, le fait qu’il s’agisse ici du centre du pouvoir européen et du quartier général de l’OTAN a toute son importance : cela délimite le conflit. Les villes européennes sont visées par les bombes car l’Europe elle-même bombarde le reste du monde.

Depuis la guerre du Viêt Nam, les forces occidentales s’impliquent à distance dans des guerres dès qu’elles en ont la possibilité. On recourt d’abord à la force du pouvoir financier, qui s’est montré extrêmement efficace pour faire tomber des gouvernements et développer des relations privilégiées avec des classes politiques « prêtes à parler affaires ». Cependant, lorsque le souverain d’un pays refuse de partir ou de se mettre au pas, la guerre est la prochaine étape sur la liste. S’ensuivent un important déploiement de moyens aériens, le soutien financier aux groupes d’opposition, et d’impressionnantes exportations d’armements. Les troupes au sol occidentales, quand elles sont déployées, ont pour instructions claires de détruire, capturer et tuer – les dates de leur retrait sont fixées (et sont généralement repoussées éternellement, d’où le désir de les éviter). Dans le combat, la part du lion est offerte soit aux armées mercenaires privées, soit aux forces que les pouvoirs occidentaux arment au niveau local.

La violence de ces actes et les horreurs qu’ils ont provoquées sont incommensurables. Il est compréhensible que les pouvoirs politiques souhaitent obtenir réparation. À la suite de la guerre froide et des victoires du néo-libéralisme, le radicalisme politique a commencé à se manifester sous des aspects dérangeants et problématiques qui sont encore visibles aujourd’hui. L’Occident, si l’on veut être tout à fait honnête, a activement participé au développement de ces forces qu’il n’arrive plus à contenir aujourd’hui, et parmi ces dernières comptent les fascistes d’extrême droite aussi bien que les djihadistes.

Les méthodes utilisées pour envahir l’Irak ont créé un terrain propice à l’arrivée des forces qui nous terrorisent aujourd’hui. L’idéologie de Daech se répand maintenant au-delà des frontières du Moyen-Orient, s’enracinant dans le sol fertile de sociétés sorties de conflits, et s’attaquant aux États qui se dressent contre elle. Elle prolifère dans les conditions générées par le néo-colonialisme et l’impérialisme moderne, comme en atteste la présence d’al-Shabbaab et Boko Haram. Contrairement à la croyance populaire, le nombre de musulmans tués par de telles organisations dépasse de loin le nombre de victimes appartenant aux autres groupes sociaux. Les populations qui souffrent le plus du terrorisme – et de la guerre qui y répond – sont musulmanes.

L’hyper-religiosité de Daech et de ses semblables se développe dans des conditions sociales et des contextes particuliers. Le fanatisme, si caractéristique des djihadistes qui forment les rangs du groupe État islamique, vient souvent en compensation de leur vie passée. En Irak, beaucoup de ces djihadistes sont d’anciens baathistes ; en Occident, beaucoup on vécu une vie de plaisir et de « décadence », et ressentent par conséquent le devoir de prouver leur foi par la pratique de la religion sous la forme la plus littérale qu’il connaissent, reniant ainsi ceux qui en ont une interprétation différente. L’idée qu’existent dans les villes européennes des sociétés parallèles où les enfants se voient inculquer un « culte de la mort » n’est que pure fiction. Une société qui fabrique des assassins de masse, elle, n’est que trop réelle.

Molenbeek a été décrit par beaucoup de médias comme un souterrain, une zone dont les différentes communautés constituent tellement de couches que l’œil et la caméra de l’Occident ne pourraient la capturer. Personne n’a dit qu’un tel monde n’existait pas. Prenons l’exemple du café « Les béguines », le commerce tenu par Ibrahim, frère de la « mine d’or » qu’est Salah Abdeslam, l’homme arrêté le vendredi ayant précédé ces attaques et accusé d’avoir été à la tête des attentats du Bataclan. Ibrahim s’est tué dans une attaque suicide à Paris le 13 novembre, et, avant cela, le café qu’il tenait vendait de l’alcool, on y passait de la musique, et c’était un lieu où l’on avait l’habitude de fumer du haschisch. Les autorités ont fermé cet établissement parce qu’il était connu pour être une plaque tournante de la contrebande. Lorsque les gens parlent des djihadistes qu’il y a à Molenbeek, ils omettent seulement de préciser à quel point ces dangereux éléments étaient « intégrés ». Ce ne sont pas le salafisme extrême ou le wahhabisme qui leur servent de moteur, ça l’est rarement. La menace, ce ne sont pas les membres les plus religieux de la communauté musulmane. La priorité accordée au fait religieux et à la croyance dans l’au-delà restreint le passage à l’acte en raison des risques perçus à poursuivre ses passions politiques.

On découvrira probablement que les responsables de l’attaque de Bruxelles ont connu une vie similaire à celle des assaillants de Paris et de Londres, qui ont été enseignants, professeurs de sport, qui ont fumé de l’herbe, bu de l’alcool et couché avant le mariage. Ce qui en a fait des monstres, c’est la monstruosité du monde qui les entourait.

Par rapport à sa population totale, Molenbeek est la ville d’Europe dont le plus grand nombre d’habitants est parti se battre en Syrie. J’ai la certitude qu’on pourrait établir des parallèles avec l’évolution de « Jihadi John » et celle de ses amis qui se sont rencontrés et ont formé des cellules criminelles avant de finalement quitter Ladbroke Grove dans la ville de Londres pour aller se battre en Syrie. Il y a souvent une différence entre les expériences réellement vécues et ce que racontent les médias. Peu de gens iraient jusqu’à relier Ladbroke Grove à l’activisme djihadiste. Mais il s’agit là d’un environnement incroyablement politique, comme peut l’être Molenbeek – c’est du moins ce que j’imagine.

Quand on est une jeune personne politisée qui atteint l’âge adulte, qui souhaite se purifier et consolider son identité, il est facile de tomber dans un engagement excessif pour des causes qui nous semblent juste. Pris dans un tourbillon, on peut se retrouver perdu en mer loin de tout lieu sûr. Je suis passé par des périodes de folie politique, tout comme la plupart des gens dans mon entourage. Ceux qui sont pris dans des ouragans particulièrement problématiques peuvent se retrouver dans les situations les plus désespérées et risquent de commettre des actes haineux qui n’ont rien à voir avec leur cause ou le bien de leur communauté.

Une réponse appropriée aux problèmes liés au terrorisme consisterait à cerner le processus de radicalisation. N’importe quelle analyse sérieuse le replacerait dans le contexte de la politique intérieure et extérieure. L’association des guerres menées à l’étranger et des mesures draconiennes prises sur le sol national attise un feu qui brûle déjà dans le cœur de ceux qui sont aliénés dans les métropoles du monde occidental. De là au fanatisme, à l’engagement extrême et à la violence, il n’y a qu’un pas.

Suite à cette nouvelle attaque sur le sol européen, prenons le chemin de la réparation. Battons-nous contre les héritages du colonialisme, de l’empire et de la poursuite de l’impérialisme. Enseignons l’histoire avec un point de vue global. N’oublions personne au passage. Pleurons la mort des Irakiens, des Yéménites et des Nigériens comme nous pleurons celle des Belges. Quand nous aurons fait cela, il sera difficile de cultiver un terrorisme maison dans le sol robuste de la communauté. Sinon, on peut toujours laisser tel quel ce terreau fertile et le recouvrir d’un peu plus d’engrais.

- Daniel Renwick est journaliste et éducateur auprès des jeunes. Il a vécu trois ans en Allemagne avant de retourner à Londres.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : une femme arrive avec des fleurs dans le secteur de la station de métro de Maelbeek qui a été isolé par un cordon de sécurité, le 23 mars 2016 à Bruxelles, au lendemain du triple attentat dans la capitale belge, qui a fait près de 35 morts et plus de 200 blessés (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.