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L'Iran table sur l'enlisement au Yémen

Alors que les enjeux se multiplient au Yémen, l'Iran tente de compenser sa faiblesse actuelle en misant sur un conflit de longue haleine

La guerre au Yémen s'intensifie, comme en témoigne la brutale mise en garde du secrétaire d'Etat américain John Kerry à l'Iran, l'enjoignant de ne pas se mêler du conflit, suite à des rapports attestant que la trente-quatrième flotte de la marine iranienne vient de mettre le cap sur le golfe d'Aden et le détroit de Bab al-Mandeb, en mission anti-piraterie, du moins en apparence.

Alors qu'une intervention militaire iranienne directe est extrêmement peu probable, l'envoi de cette flottille, composée d'un navire logistique et d'un contre-torpilleur, arrive à un moment sensible et sert à l'Iran à afficher sa détermination inébranlable face à la coalition menée par l'Arabie saoudite, qui bombarde actuellement le Yémen.

Cette manœuvre est une épée à double tranchant car, si elle envoie certes un message fort, elle est aussi un signe de faiblesse, attestant de l'incapacité de l'Iran à intervenir efficacement à l'intérieur du Yémen en soutien à ses alliés supposés, les Houthis.

Si l'Iran n'est pas, relativement, en position de force, il donne néanmoins l'impression d'être déterminé à rester engagé dans le conflit au Yémen, comme en témoignent les vigoureuses gesticulations auxquelles se livrent tant le Président iranien que le Guide suprême, ce dernier ayant prédit une « sanglante » défaite de l'Arabie saoudite au Yémen.

En position de faiblesse

Comme l'ont montré les événements des deux dernières semaines, l'Iran est en position de faiblesse au Yémen et n'a pratiquement aucun moyen réel de fournir un soutien décisif à ses alliés putatifs houthis.

Malgré cette faiblesse apparente, Riyad persiste dans ses accusations de soutien iranien aux Houthis, et c'est au tour maintenant de Washington, d'où la dernière déclaration de Kerry sur le conflit.

Or, ni Riyad ni Washington ne peuvent produire de preuves un tant soit peu crédibles en appui à leurs allégations, et le seuil de la preuve a été abaissé au point de présenter des vols charters iraniens à destination de Sanaa comme preuves du soutien de Téhéran aux Houthis.

En outre, les accusations voulant que l'Iran soutienne le Yémen en lui fournissant du matériel militaire (prétendument transporté au Yémen à bord des vols charters) font fi de la situation sur le terrain : il est notoire que le Yémen est inondé d'armes de tout acabit. Les Houthis et leurs alliés n'ont aucun besoin des armes iraniennes, encore moins de leurs conseillers, pour réussir leur campagne militaire au Yémen.

L'affection de l'Iran envers les Houthis est sincère, mais l'intérêt que ce pays porte au Yémen est moins motivé par le sort de ces derniers que par ses craintes de l'impact et de la victoire de la coalition dirigée par l'Arabie saoudite. Plus précisément, l'Iran redoute que, si les Saoudiens sortent victorieux au Yémen, ils soient tentés de projeter leurs forces dans d'autres zones de conflit régionales.

La dernière déclaration de l'ayatollah Khamenei sur le Yémen y faisait implicitement allusion, quand il a parlé d'une mutation de la politique étrangère saoudienne : de prudentes manœuvres, on serait désormais passé à la barbarie (comprendre, l'usage de la force).

Khamenei rend responsables de cette transformation « quelques jeunes et inexpérimentés » dirigeants saoudiens, sans doute en référence aux changements politiques survenus à l'intérieur du royaume depuis la disparition du roi Abdallah en janvier.

Les craintes suscitées par une politique étrangère saoudienne plus agressive sont aggravées par celles d'un alignement sunnite de plus grande ampleur, d’autant plus que les importantes puissances non-arabes que sont la Turquie et le Pakistan ont exprimé leur soutien à l'intervention dirigée par l'Arabie saoudite.

En outre, la force militaire panarabe tant vantée par l'Egypte peut, si elle se concrétise un jour, modifier l'équilibre régional du pouvoir au détriment de l'Iran, qui verrait alors ses dirigeants soumis à des pressions encore plus fortes pour maintenir leur engagement dans le conflit au Yémen.

Même le Président Rohani, qui tient pourtant à rebâtir les ponts avec l'Arabie saoudite, est sorti de sa réserve pour condamner, en termes étonnamment forts, l'assaut mené par l'Arabie saoudite au Yémen. Rohani a affirmé que ces bombardements ne soumettront pas le Yémen, et implicitement comparé la campagne militaire dirigée par Riyad à celles, infructueuses, du commandement américain dans la région.

Un conflit de longue haleine

Les causes des conflits au Yémen sont surtout locales. Elles tiennent essentiellement à la répartition inéquitable du pouvoir, ce qui dépasse largement les frontières sectaires. Certes les Houthis progressent, mais il est utile de rappeler que la fracture politique la plus grave au Yémen divise le nord et le sud et que, plus la guerre s'éternise, plus le pays risque la partition.

L’intervention de l'Arabie saoudite est commodément présentée comme un confit sectaire : il s'agirait de contenir l'élargissement de l'influence régionale iranienne. Mais ceci occulte les motifs réels du recours saoudien à la force. Certains d'entre eux sont bénins, et somme toute compréhensibles : l'Arabie saoudite a besoin de protéger sa longue frontière et son littoral stratégique d'une intensification de l'instabilité au Yémen.

En outre, le royaume redoute l'influence croissante d'al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), même si, ironiquement et à court terme du moins, la campagne de bombardements aériens bénéficie à AQPA et ses alliés. Les Houthis ne sont-ils pas, après tout, les adversaires naturels des militants sunnites ?

Comme indiqué précédemment, l'Iran ne craint pas tant la défaite des Houthis que les conséquences d'un succès saoudien au Yémen. N'ayant pas les moyens de contrer l'offensive aérienne menée par l'Arabie, l'Iran fait le pari que les Saoudiens s'embourberont dans une guerre d'usure au Yémen.

Ce scénario était implicite dans la déclaration de l'ayatollah Khamenei au sujet du Yémen. Le dirigeant iranien est même allé jusqu'à prédire une défaite sanglante de l'Arabie saoudite, en comparant les initiatives saoudiennes au Yémen aux incessantes offensives israéliennes dans la bande de Gaza assiégée.

Sur un plan affectif, cette comparaison est certes très évocatrice, mais l'intention véritable ici est de souligner la faiblesse stratégique de l'Arabie saoudite. Khamenei a affirmé qu'Israël n'a jamais été capable de vaincre Gaza alors que la force militaire d'Israël n'a rien à voir avec celle de l'Arabie saoudite et que Gaza n'est qu'un petit territoire cerné de toutes parts, quand le Yémen est un immense pays dont la population dépasse les vingt millions.

La déclaration de Khamenei suggère clairement que l'Iran table sur l'enlisement du conflit au Yémen. Contrairement aux allégations de l'Arabie saoudite et des Etats-Unis, l'influence de l'Iran au Yémen est en réalité faible mais, ironiquement, plus ce conflit traînera en longueur, plus se renforcera l'influence de l'Iran. La propagande saoudienne sur le Yémen atteste, s'il en était besoin, qu'il vaut mieux se méfier de ses rêves.
 

- Mahan Abedin, spécialiste en politique iranienne, dirige le groupe de recherche Dysart Consulting.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo: une foule d'hommes, armés de fusils, manifestent en criant des slogans dans les rues d'Aden (AFP).

Traduction de l'anglais (original).