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L’Occident vu d’Iran : entre la traîtrise des États-Unis et la mollesse de l’Europe

Le désir répandu des Iraniens ordinaires de mettre fin à l’arrogance, à la duplicité et à l’hégémonie des États-Unis est-il si difficile à comprendre pour Donald Trump ?

Il y a de la méthode dans la folie de Trump, pensent certains Iraniens. D’autres, en revanche, entrevoient peu de méthodologie réelle dans son processus décisionnaire. Avant l’ère Trump, les conversations à Téhéran sur les relations avec l’Occident impliquaient presque toujours un débat sur deux questions clés : la fiabilité des États-Unis et l’importance de l’UE.

L’opinion qui prévaut depuis longtemps en Iran est que les États-Unis sont malhonnêtes sur le plan politique et que l’Union européenne n’a aucune influence. Lors de la campagne électorale du président Hassan Rohani en 2013, cette vision des États-Unis a été contestée publiquement alors que le consensus sur les Européens est resté inchangé.

À la recherche de résultats substantiels

Le président Rohani estimait que l’Union européenne n’avait ni la capacité, ni même la volonté d’agir en tant qu’acteur mondial. Après tout, il a passé énormément de temps à mener des négociations sur le nucléaire avec l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni avant de conclure que ces trois pays étaient inefficaces et que l’Iran devait négocier avec les États-Unis pour obtenir des résultats substantiels.

Après de longues délibérations à Téhéran, lors desquelles les partisans de la tenue de négociations directes insistèrent sur le fait que les États-Unis avaient décidé de changer de politique et d’accepter le plein droit de l’Iran sur le plan juridique de développer un programme nucléaire pacifique, des pourparlers directs américano-iraniens furent prévus.

Malgré un profond scepticisme quant à la fiabilité des États-Unis et à leurs intentions, les Iraniens décidèrent donc de mettre à l’épreuve leur vision des Américains. Avant les élections présidentielles iraniennes de 2013, ils acceptèrent une proposition de négociations secrètes et directes à Oman formulée par les États-Unis.

Malgré un profond scepticisme quant à la fiabilité et aux intentions des États-Unis, les Iraniens décidèrent de mettre à l’épreuve leur vision des Américains

Comme pour prouver une fois de plus que les astres étaient alignés, c’est l’ancien ambassadeur iranien aux Nations unies Javad Zarif, un diplomate chevronné disposant d’une expérience considérable dans les échanges avec les responsables politiques, think tanks et médias américains, qui fut chargé de mener ces négociations après l’investiture du président Rohani.

Afin d’ouvrir un nouveau chapitre dans les relations entre l’Iran et les États-Unis, Rohani et ses partisans étaient prêts à faire des concessions significatives pour conclure un accord sur le nucléaire. Le membre de ce camp qui était probablement le plus prudent à l’idée de concéder trop de terrain était le ministre des Affaires étrangères en personne. Dans le même temps, ceux qui s’opposaient ardemment à l’accord formulèrent des mises en garde renvoyant aux expériences passées et rappelèrent sans relâche au gouvernement et au public les antécédents américains en matière de tromperie.

Après tout, ils avaient derrière eux plusieurs décennies d’expérience des « promesses » faites par les États-Unis depuis les accords d’Alger de 1981, lors desquels les États-Unis s’engagèrent à ne plus s’ingérer politiquement ou militairement dans les affaires intérieures de l’Iran.

Les agressions américaines

Pratiquement dès le départ, les Américains ont violé l’accord à plusieurs reprises et de façon flagrante – en infligeant des « sanctions paralysantes », en finançant des organisations terroristes, en abattant un avion civil iranien, en détruisant des installations pétrolières iraniennes, en apportant leur aide à Saddam Hussein dans son usage de munitions chimiques et en lui assurant une couverture politique au cours de ses huit années de guerre dévastatrice avec l’Iran.

Pourtant, les Iraniens ont persisté à multiplier les opportunités de susciter la bienveillance des États-Unis. Après la fin de la guerre Iran-Irak, par exemple, l’Iran a offert un gisement pétrolier de premier plan à la compagnie pétrolière américaine Conoco pour permettre à cette dernière de le développer. Malgré le fait que le gouvernement américain ait été tenu au courant des développements au cours des quatre années de négociations iraniennes avec la compagnie énergétique, Washington a bloqué l’affaire immédiatement après la conclusion d’un accord.

Des députés iraniens s’apprêtent à brûler un drapeau américain au Parlement, le 9 mai 2018 à Téhéran (AFP)

Bien que l’Iran ait négocié et coopéré avec les États-Unis au sujet de l’Afghanistan à la suite des attentats terroristes du 11 septembre 2001, il s’est retrouvé intégré à l’« axe du mal » de George W. Bush. Et sous Obama, les États-Unis ont imposé des « sanctions paralysantes » qui ont puni les Iraniens ordinaires et tué des milliers de personnes confrontées à l’incapacité de se procurer des médicaments vitaux jusqu’à ce que l’Iran ne trouve des moyens de contourner les sanctions.

Aujourd’hui, en raison des années d’expérience engrangées et de l’évolution toute récente de l’équilibre des forces dans le monde, l’Iran est beaucoup mieux préparé et mieux placé pour faire face aux sanctions

Les États-Unis ont armé les adversaires de l’Iran jusqu’aux dents, libéré des armées de djihadistes takfiristes à l’intérieur de la « profondeur stratégique » géographique de l’Iran et déployé les systèmes d’armement les plus puissants au monde aux frontières du pays.

Si ces agressions sont acceptables, alors pourquoi Trump a-t-il un problème avec les slogans « Mort à l’Amérique » ? Le désir répandu des Iraniens ordinaires de mettre fin à l’arrogance, à la duplicité et à l’hégémonie des États-Unis est-il si difficile à comprendre pour Donald ?

Malgré son scepticisme au sujet de la sincérité des États-Unis, l’ayatollah Khamenei a donné le feu vert au président Rohani pour poursuivre les négociations sur le nucléaire en déclarant publiquement que si les États-Unis faisaient preuve de bonne volonté, d’autres questions pourraient être abordées par la suite.

Comme prévu, c’est le contraire qui s’est produit. Alors que le camp iranien aux négociations a irrité ses détracteurs sur le territoire national en faisant montre d’une grande flexibilité, l’administration américaine a commencé à enfreindre l’esprit et la lettre de l’accord presque immédiatement après son annonce.

Une hideuse loi de restriction des visas ainsi que l’Iran Sanctions Act ont été adoptés sous Obama, plus d’individus et d’entreprises ont été sanctionnés, mais surtout, en privé, les États-Unis ont dissuadé les banques, institutions financières, compagnies d’assurance et autres de faire affaire avec l’Iran, en violation manifeste des articles 26 et 29 de l’accord.

Les Iraniens, quant à eux, ont non seulement respecté tout ce qu’attendait l’accord, mais ont également rempli leurs engagements avant l’heure dans certains cas.

Des résultats tangibles ?

Sous Trump, l’effondrement du plan d’action conjoint a gagné du terrain et a atteint un stade où la plupart des Iraniens le croient mort. Pendant près de trois ans, ils ont vu que l’arrêt de leur programme nucléaire pacifique et le respect de chacune de leurs obligations avaient eu peu de résultats tangibles.

Le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel seront également perçus comme des denrées périmées après avoir constamment tenté d’apaiser Trump sans rien recevoir en retour. L’UE est de plus en plus considérée comme une institution inefficace voire inutile

Les Iraniens estiment qu’avec la sortie des États-Unis de l’accord, le gouvernement américain sera considéré par la communauté internationale comme étant irresponsable, peu fiable et agressif. En revanche, en retardant sa propre sortie de quelques semaines pour explorer la capacité de l’UE à s’endurcir, l’Iran sera encore davantage innocenté.

Comme ils l’ont été lorsque le nouveau secrétaire d’État américain Mike Pompeo a reconnu devant la commission des Affaires étrangères du Sénat que l’Iran ne se dirigeait pas vers la construction d’une arme nucléaire avant même l’accord sur le nucléaire – détruisant ainsi involontairement un discours américain malhonnête vieux de quinze ans.

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Le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel seront également perçus comme des denrées périmées après avoir constamment tenté d’apaiser Trump sans rien recevoir en retour. L’UE est de plus en plus considérée comme une institution inefficace voire inutile, ce qui incite davantage l’Iran à se tourner vers la Chine et la Russie, tant sur le plan économique que politique.

Ironiquement, ce revirement se produit à un moment où la Russie et la Chine sont confrontées à une hostilité et à des pressions semblables et, par conséquent, en sont venues à tirer des conclusions similaires.

Aujourd’hui, en raison des années d’expérience engrangées et de l’évolution toute récente de l’équilibre des forces dans le monde, l’Iran est beaucoup mieux préparé et mieux placé pour faire face aux sanctions. Contrairement à il y a dix ans, il dispose de puissants alliés régionaux et ses relations avec les puissances non occidentales émergentes ont considérablement évolué.

Si les pays occidentaux ferment leurs portes, il y en a d’autres qui s’ouvrent à l’Iran et les grands perdants de ce processus seront en fin de compte les États-Unis, l’Europe faible et soumise ainsi que leurs régimes clients erratiques dans la région. C’est à eux de choisir.

- Seyed Mohammad Marandi est professeur de littérature anglaise et d’orientalisme à l’Université de Téhéran. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : une Iranienne passe devant une fresque peinte sur le mur de l’ancienne ambassade américaine à Téhéran, capitale de l’Iran, le 8 mai 2018 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.