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Mettre un terme à l’assistance américaine aidera les Palestiniens – et la paix

L’aide américaine au développement a toujours été problématique pour les Palestiniens, renforçant insidieusement l’occupation israélienne
Des écolières palestiniennes sont assises derrière un drapeau de l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) lors du festival « Life and Hope » dans une école de l’UNRWA située dans le camp de réfugiés de Rafah, au sud de la bande de Gaza (AFP)

Le 1er février dernier, l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) a officiellement cessé ses activités dans les territoires palestiniens occupés. Cette évolution est liée à la loi ATCA (Anti-Terrorism Clarification Act), adoptée par le Congrès en octobre. Celle-ci stipule que les gouvernements étrangers qui acceptent une aide du gouvernement des États-Unis peuvent être poursuivis devant les tribunaux américains pour dommages résultant du terrorisme.

Cette loi a conduit l’Autorité palestinienne (AP) à déclarer son refus de recevoir une aide américaine supplémentaire, mettant ainsi fin à la présence d’USAID dans les territoires occupés, du moins pour le moment.

Des coupes nuisibles

ATCA, qui ne concerne pas uniquement l’aide aux Palestiniens, n’était que la dernière d’une série de mesures punitives prises par le gouvernement américain contre les Palestiniens. Les plus dommageables parmi ces mesures ont été une série de coupes budgétaires décidées en 2018 qui ont retiré des centaines de millions de dollars de financement consacrés aux services essentiels et besoins humanitaires des Palestiniens, notamment les soins de santé et l’aide aux réfugiés.

La fermeture d’USAID met fin au financement américain de programmes qui sont eux-mêmes préjudiciables aux Palestiniens, tels que les 60 millions de dollars alloués aux forces de sécurité de l’Autorité palestinienne

En revanche, la fermeture d’USAID met fin au financement américain de programmes qui sont eux-mêmes préjudiciables aux Palestiniens, tels que les 60 millions de dollars alloués aux forces de sécurité de l’Autorité palestinienne.

Ce financement était conditionné à la coordination avec Israël, par les forces de l’Autorité palestinienne, du contrôle des questions sécuritaires concernant les Palestiniens. Il s’agit d’un investissement essentiel des États-Unis dans l’Autorité palestinienne – en particulier depuis la fin de la deuxième Intifada en 2005 –, qui a permis de former et de financer ses forces de sécurité.

Ces forces sont de plus en plus surveillées pour leurs violations des droits de l’homme, notamment l’arrestation et la torture fréquentes de détracteurs pacifiques. Elles ne sont en revanche pas autorisées à réagir aux actes de violence perpétrés par des colons israéliens contre des Palestiniens, bien que ceux-ci constituent la plus grande menace pour l’État de droit et la sécurité des Palestiniens en Cisjordanie.

Ainsi, ce dernier financement de 60 millions de dollars a renforcé le contrôle d’Israël sur les territoires occupés, tout en rendant la vie des Palestiniens plus incertaine et en accentuant le glissement de l’Autorité palestinienne de la démocratie vers l’autocratie.

Des Palestiniens heureux ?

Lors de la signature de l’accord d’Oslo en 1993, l’optimisme régnait quant à la possibilité que les Israéliens et les Palestiniens trouvent la paix ensemble. Pour soutenir le processus, les donateurs internationaux – sous la direction des États-Unis – promirent un financement substantiel pour des projets d’aide au développement destinés à renforcer les institutions d’un État palestinien.

Cela fut décidé en partant du principe que l’aide pourrait, une fois combinée à ces institutions, catalyser la croissance économique palestinienne et fournir aux Palestiniens un « dividende de la paix » les encourageant à construire la paix avec Israël.

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Les antécédents de ce modèle reposaient sur une politique américaine remontant au moins aux années 1970, lorsque l’administration Carter adopta une approche dépolitisée du conflit, fondée sur l’idée que des Palestiniens « heureux », dotés d’emplois stables et d’une structure administrative fonctionnelle, seraient disposés à négocier un règlement sous occupation.

Dans les années 1980, l’administration Reagan a tenté de trouver une solution pacifique en promouvant des questions économiques plutôt qu’un règlement politique. Par le biais d’une initiative dite de « qualité de vie », les États-Unis ont tenté de promouvoir la réconciliation politique entre Israël et les Palestiniens via des incitations économiques théoriquement séparées de la politique.

Plus récemment, les administrations de George W. Bush et Obama ont travaillé au – et financé – le développement des services de sécurité de l’Autorité palestinienne présidée par Abbas, avec l’appui de l’Occident, afin d’exercer un contrôle sur les principaux centres de population palestiniens de Cisjordanie.

Officiellement, on espérait qu’après une seconde Intifada violente, Israël, s’il se sentait en sécurité, serait disposé à prendre des mesures pour lever les restrictions imposées aux Palestiniens afin de relancer le processus d’Oslo.

Le plus grand donateur

Depuis le début du processus d’Oslo en 1993, les États-Unis ont été le plus gros donateur d’aide aux Palestiniens et le deuxième pays derrière l’Union européenne en tant qu’ensemble. Au total, les donateurs étrangers ont versé plus de 35 milliards de dollars d’aide aux Palestiniens depuis 1993. Selon les données de l’OCDE, les États-Unis ont dépensé à eux seuls près de 7,3 milliards de dollars entre 1993 et 2017.

L’aide a offert des avantages concrets au gouvernement israélien. Elle a soulagé Israël des coûts de l’occupation, les donateurs étant disposés à prendre en charge eux-mêmes les services à la population palestinienne

Selon le ministère palestinien des Finances, les États-Unis ont été le quatrième plus grand donateur de l’Autorité palestinienne de 2012 à mai 2016, avec près de 450 millions de dollars. Depuis 1950, les États-Unis sont le principal fournisseur d’aide aux réfugiés palestiniens par le biais de l’UNRWA, dépensant plus de 6 milliards de dollars. En 2017, les États-Unis ont contribué à environ un tiers du budget de l’agence, laquelle fournit des services à 5,4 millions de réfugiés.

Depuis 1967, l’économie palestinienne est paralysée par un processus de de-développement qui fait que son PIB est inférieur à 5 % de l’économie israélienne, malgré des populations de taille similaire. Ainsi, l’aide américaine a parfois représenté un pourcentage très important du PIB palestinien, dépassant 10 % en 2009. Cela a souvent placé les États-Unis dans la position de moteur essentiel de l’activité économique palestinienne et du financement des institutions de l’AP.

Une assistance problématique

L’aide américaine est cependant problématique par nature. Celle-ci n’est pas basée sur un humanitarisme altruiste ou sur un processus de paix neutre, mais doit être considérée à travers le prisme des relations étroites qu’entretiennent les États-Unis avec Israël.

Les États-Unis sont probablement le plus proche allié d’Israël, et ils sont sans aucun doute le plus important. Depuis 1949, les États-Unis ont versé officiellement au moins 134 milliards de dollars d’aide publique (non ajustés à l’inflation) à Israël. Les États-Unis ont également fourni à Israël une couverture diplomatique, bloquant des résolutions essentielles de l’ONU contre l’occupation et le traitement des Palestiniens par Israël eu égard au droit international.

Cela est extrêmement problématique dans la mesure où il est admis que le donateur d’un État fragile et en conflit doit faire preuve de la plus grande neutralité possible afin de ne pas nuire à la société en alimentant des facteurs susceptibles d’aggraver la situation. En tant que donateur, les États-Unis ont fait exactement le contraire.

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En conséquence, plutôt que de bénéficier de l’aide, les Palestiniens en sont devenus dépendants à partir de 1993. Ce phénomène est dû aux restrictions oppressives imposées par l’armée israélienne sur tous les aspects de la vie des Palestiniens, à la perte rapide de terres qu’ils ont subie au profit des colonies de peuplement israéliennes, aux longues périodes de violence et au fait qu’ils ne sont pas autorisés à commercer librement avec le monde extérieur.

Pendant ce temps, l’aide a offert des avantages concrets au gouvernement israélien. Elle a soulagé Israël des coûts de l’occupation, les donateurs étant disposés à prendre en charge eux-mêmes les services à la population palestinienne, tout en lui permettant d’exploiter une économie palestinienne souvent maintenue solvable par l’aide.

En outre, l’aide extérieure a fourni à Israël un sous-traitant (l’Autorité palestinienne) pour jouer le rôle d’intermédiaire dans le contrôle de la Cisjordanie, lui faisant ainsi économiser une fortune en dollars et en vies humaines. Pour cette raison, les forces de sécurité israéliennes ont manifesté leur appréciation de l’aide fournie aux Palestiniens et ont même fait pression en sa faveur.

Cependant, les mentalités au sein du gouvernement israélien ont évolué parallèlement à l’apparition de nouvelles dynamiques de classe et de race. Un secteur de la sécurité israélien longtemps dominé par la « vieille » élite ashkénaze (juifs venus d’Europe, dans le contexte israélien) a perdu le pouvoir ces dernières années au profit de mouvements situés plus à droite sur l’échiquier politique, souvent dirigés par des politiciens mizrahim (juifs originaires du Moyen-Orient).

L’aide extérieure a fourni à Israël un sous-traitant (l’Autorité palestinienne) pour jouer le rôle d’intermédiaire dans le contrôle de la Cisjordanie, lui faisant ainsi économiser une fortune en dollars et en vies humaines

Ces politiciens mizrahim ont souvent insisté pour que le conflit avec les Palestiniens s’intensifie et que le processus d’Oslo soit complètement abandonné. Le gouvernement Netanyahou a tiré parti de la montée de ces forces politiques et de son partenaire idéologique, l’administration Trump, qui est disposée à faire de l’aide aux Palestiniens une arme en vue de leur imposer des résolutions politiques encore plus mauvaises.

Les gouvernements Netanyahou et Trump se sont en effet montrés désireux de supprimer des programmes vitaux afin de punir les Palestiniens, tout en finançant des mesures de sécurité visant à maintenir le contrôle sur eux. Cela, dans la perspective d’un « accord du siècle » américain qui devrait réaliser un certain nombre d’objectifs israéliens, comme priver les réfugiés palestiniens du droit au retour inscrit dans le droit international.

Un pas en avant

Beaucoup d’éléments posent problème dans l’aide fournie par les États-Unis aux Palestiniens. Sans même parler de la façon dont les fonds d’USAID sont dépensés, par exemple les dizaines de millions de dollars de subvention accordés à des entrepreneurs privés américains aux antécédents terribles de mauvaise gestion, d’échec et de scandale.

Il ne fait également aucun doute que la diminution des aides en 2018 a fait mal. D’innombrables Palestiniens dépendaient de ce financement. Il faut aussi admettre que, malgré la politique du gouvernement américain, de nombreux Américains travaillant à USAID ont sincèrement tenté d’améliorer la vie des Palestiniens.

Néanmoins, une fois que l’assistance américaine a été réduite à la coopération sécuritaire avec Israël, renforçant pernicieusement l’occupation coloniale, les Palestiniens ont eu tout intérêt à s’en débarrasser. Refuser l’aide d’USAID réduit également l’influence des États-Unis, ce qui peut être une bonne chose compte tenu du parti pris de ces derniers et de l’échec catastrophique des efforts de paix menés sous leur égide.

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Cela pourrait même conduire à une nouvelle approche de construction de la paix, une approche qui laisserait à Israël le fardeau des coûts de l’occupation.

Dès lors, la fin d’USAID en Palestine pourrait être perçue comme un pas en avant vers une paix fondée sur les droits de l’homme et le droit international, tout en laissant enfin reposer en paix le modèle moribond d’Oslo.

Cela met également un terme à un élément clé d’une stratégie d’aide américaine sécuritaire qui a évolué au cours des 25 dernières années essentiellement pour pacifier et maintenir le contrôle sur un peuple sous occupation, sous prétexte de parvenir à la paix.

Le défi consiste pour les Palestiniens à saisir cette opportunité pour repenser leur approche de l’aide internationale et veiller à ce que les États-Unis ne reprennent pas leurs opérations librement, sans rendre de comptes au peuple palestinien et sans respecter ses conditions en matière de fourniture d’aide au développement.

Les Palestiniens doivent également veiller à mettre fin aux opérations du coordinateur des États-Unis en charge de la sécurité (USSC), tandis que toute tentative de maintenir son intervention doit être fermement combattue. Il est temps de reconnaître que l’arrêt des activités d’USAID aidera non seulement les Palestiniens, mais contribuera à l’instauration d’une paix véritable.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Jeremy Wildeman
Jeremy Wildeman est chercheur associé à l’Université de Bath. Il étudie les relations internationales et la politique au Moyen-Orient, et est spécialisé dans le développement palestinien, le renforcement des institutions et les relations de l’Occident avec la région. Il a également passé près de deux décennies à soutenir le développement des communautés, notamment des jeunes, dans les Balkans et au Moyen-Orient.
Alaa Tartir
Alaa Tartir is programme adviser to Al-Shabaka, the Palestinian Policy Network, a research associate at the Centre on Conflict, Development and Peace-building (CCDP) at the Graduate Institute of International and Development Studies (IHEID) in Geneva, Switzerland, and a visiting professor at Paris School of International Affairs (PSIA), Sciences Po. Tartir is the co-editor of Palestine and Rule of Power: Local Dissent vs. International Governance (Palgrave Macmillan, 2019). Read his publications at www.alaatartir.com.