Aller au contenu principal

Pour le Moyen-Orient, que pourrait signifier une Chambre des représentants sous contrôle démocrate ?

Trump subit sans doute peu de pressions au sujet de l’Iran et d’Israël, mais une nouvelle génération de candidats de gauche redonne de l’espoir

Les élections de mi-mandat aux États-Unis promettaient ce que les médias ont appelé une « vague bleue » de soutien aux candidats démocrates, aussi bien au niveau fédéral que national. En fin de compte, les républicains se sont maintenus au Sénat, mais les démocrates ont regagné la majorité à la Chambre des représentants pour la première fois en une décennie.

La vague bleue a plus tenu de la douceur méditerranéenne que de la fureur atlantique. Les démocrates ont remporté près de 30 sièges à la Chambre des représentants (certains résultats, trop serrés, n’ont pas encore été publiés, et pourraient se solder par sept sièges supplémentaires), la plus forte progression enregistrée lors des élections de mi-mandat depuis 1974, mais les démocrates ont perdu des sièges au Sénat.

Il est très inhabituel que le parti d’opposition perde de tels sièges lors d’élections hors année de présidentielles. Les démocrates ont enlevé sept gouvernorats aux républicains, mais ils semblent avoir perdu dans plusieurs États clés, dont l’Ohio, la Floride et la Géorgie, que les démocrates estimaient avoir de bonnes chances de gagner.

Politique étrangère américaine

Les experts politiques notent que la nouvelle majorité démocrate à la Chambre a le pouvoir d’enquête et d’assignation à comparaître sur le président et les agences fédérales. Elle peut exiger d’ouvrir des documents jusqu’à présent tenus confidentiels en connivence avec l’ancienne majorité du parti républicain. Elle peut, par exemple, exiger les déclarations fiscales du président Donald Trump, ce qui permettra de mieux apprécier son patrimoine et la façon dont il l’a gagné. Les démocrates auront plus de pouvoir pour enquêter sur le rôle de la Russie dans l’élection présidentielle de 2016.

De plus, ils seront en mesure de faire échec au programme législatif de Trump. De nouvelles tentatives de démantèlement de la loi Obamacare sont désormais exclues. Les velléités de l’administration actuelle d’affaiblir les lois environnementales, le droit à l’avortement et de regard sur les entreprises seront combattues de manière beaucoup plus énergique et efficace.

Ensuite, parlons politique étrangère. Une assemblée contrôlée par les démocrates changera-t-elle la donne, notamment vis-à-vis du Moyen-Orient ?

De toute évidence, les démocrates seront impatients d’enquêter sur le sabotage par la Russie de la dernière élection présidentielle, et sur les transactions immobilières de Trump avec les oligarques russes

De toute évidence, les démocrates seront impatients d’enquêter sur le sabotage par la Russie de la dernière élection présidentielle, et sur les transactions immobilières de Trump avec les oligarques de Russie et d’Asie centrale. Nul ne doute que la majorité de la Chambre mettra en place un puissant dispositif pour bloquer toute tentative de Trump d’améliorer les relations avec la Russie et son leader autocratique, Vladimir Poutine. Les sanctions contre lui et ses acolytes seront maintenues.

Une nouvelle approche du Moyen-Orient ?

Au Moyen-Orient, une nouvelle majorité au Congrès ne déviera probablement guère de la politique engagée par Trump.  

Depuis la prise en 1979 de l’ambassade des États-Unis à Téhéran, le Congrès a toujours affiché une grande antipathie pour l’Iran. La seule raison pour laquelle l’accord nucléaire iranien a été conclu, c’est que l’ancien président Barack Obama en faisait un élément central de sa politique étrangère. Trump s’est empressé de détricoter tout ça. 

Ilhan Omar (à gauche) et Rashida Tlaib sont devenues les premières musulmanes élues au Congrès américain mardi (AFP)

Même avec une nouvelle majorité à la Chambre des représentants, il n’existe pas de réelle volonté de dissuader le président d’adopter une approche punitive à l’égard de Téhéran. Démocrates autant que Républicains soutiennent les nouvelles sanctions récemment imposées par Trump. Bien que les parlementaires démocrates n’aient pas soutenu le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem voulu par Trump, ni sa reconnaissance de cette ville comme capitale d’Israël, il ne subira guère de pression pour annuler cette décision – une véritable provocation, pourtant. 

Le lobby israélien continue d’exercer une forte influence sur la politique américaine et peu de démocrates seront prêts à le contrarier, malgré les sympathies qu’ils pourraient avoir pour la cause palestinienne. Cela dit, il est important de noter que, dans l’ensemble, les démocrates ont tendance à moins soutenir Israël, surtout en raison de l’adhésion du gouvernement du Likoud au Parti républicain et aux chrétiens évangéliques.

Même avec une nouvelle majorité à la Chambre des représentants, il n’existe pas de réelle volonté de dissuader le président d’adopter une approche punitive à l’égard de Téhéran. Démocrates autant que républicains soutiennent les nouvelles sanctions récemment imposées par Trump

Par exemple, après le dépôt par ce lobby d’un projet de loi visant à sanctionner ceux qui soutiennent le mouvement BDS, les défenseurs de la liberté d’expression comme l’American Civil Liberties Union (ACLU) et les démocrates eux-mêmes ont fortement réagi contre les partisans de cette cause. L’AIPAC (lobby soutenant Israël) continue de défendre le projet de loi et il n’est pas exclu qu’il soit approuvé. Mais rien ne garantit son succès.

Il est particulièrement intéressant de relever que cette semaine les deux premières musulmanes américaines ont été élues au Congrès. Une Somalo-Américaine, Ilhan Omar, a remporté le siège autrefois occupé par Keith Ellison (l’un des premiers musulmans afro-américains au Congrès). De même, Rashida Tlaib, une Palestino-Américaine, a obtenu un siège autrefois occupé par John Conyers. 

Elles rejoignent Alexandria Ocasio-Cortez, autre progressiste, qui a évincé un ancien dirigeant blanc de l’appareil démocrate à New York. Toutes trois ont explicitement critiqué Israël, avant de se présenter aux élections et encore pendant leur campagne. En fait, J Street, le groupe libéral (gauche) pro-israélien, a désavoué Rashida Tlaib devant son refus de soutenir la solution à deux États.

Forces démographiques

Des candidates comme Omar, Tlaib et Ocasio-Cortez – jeunes femmes de couleur qui ont fait campagne et gagné sous la bannière progressiste, voire socialiste – sont perçues comme incarnant l’avenir du parti démocrate. On peut en dire autant de la lente évolution du parti démocrate et de sa posture à l’égard d’Israël, évolution qui risque de créer des tensions lorsque la nouvelle classe progressiste affrontera au Capitole les partisans traditionnels plus modérés.

Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez personnifient respectivement la vieille garde du parti et la jeune nouvelle gauche américaine (AFP)

Pour le lobby israélien, de tels points de vue sont des anathèmes. Il fut un temps où tout membre du Congrès tenant des propos hostiles envers Israël se heurtait aux élections à un candidat bien financé, qui le battait.

Si le lobby continue certes d’exercer une forte influence, il risque d’avoir du mal à faire barrage à certaines forces démographiques. Ajoutons encore le dérapage croissant d’Israël vers l’autoritarisme et le nettoyage ethnique à l’encontre les Palestiniens, et l’on pourrait bien assister à un refus implacable du bipartisme traditionnel sur la question.

Qu’on se garde d’espérer voir le pouvoir du lobby s’évaporer du jour au lendemain. Il ne tombera pas comme le mur de Berlin en 1989. Gardons à l’esprit cependant, que le processus de déclin de l’Union soviétique a muri lentement, sur de nombreuses années. De même, le pouvoir du lobby s’estompera progressivement avec le temps.

À LIRE ► Trump, les évangéliques et le Moyen-Orient

Slate a décrit ainsi ce processus naissant : « Un sondage Pew publié en janvier a révélé que la proportion de démocrates sympathisants d’Israël plus que des Palestiniens est tombée de 38 à 27 % depuis 2001 ». Un sondage Economist/YouGov a le mois dernier révélé que, comme l’a souligné Haaretz, « le soutien américain en faveur d’Israël est... majoritaire parmi les hommes blancs plus âgés, aisés et conservateurs, et minoritaire parmi les jeunes, les libéraux, les minorités et les femmes ».

Seuls 25 % des 18 à 29 ans, à peine 29 % des femmes et seulement 19 % des Afro-Américains reconnaissent un allié en Israël.

Donald Trump salue de la main son public, après son discours à la conférence politique 2016 de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) à Washington DC (AFP)

En d’autres termes, avec le vieillissement de la direction de groupes de pression comme l’AIPAC, le Projet Israël et le Comité juif américain, ces leaders tirent actuellement leur révérence et il se trouvera moins de jeunes juifs pour prendre la relève. Bien au contraire, la jeunesse juive américaine se détournera complètement de l’activisme pro-israélien pour se consacrer à des causes plus laïques – les arts, la culture et l’environnement.

Mouvement en faveur de la Palestine

L’élection présidentielle de 2020 devrait encore conforter cette théorie. Lors des primaires démocrates de 2016, Bernie Sanders a défendu les points de vue les plus tranchés sur la question israélo-palestinienne jamais exprimés par un candidat démocrate.

De nombreux activistes les trouvent encore trop peu radicaux, mais aucun de ses prédécesseurs n’avaient exprimé des positions aussi fortes. La franchise de Sanders peut et doit encourager d’autres personnes à s’exprimer lors de la prochaine course à la présidence, pour défendre les droits des Palestiniens et condamner l’oppression israélienne. 

Il y aura toujours des candidats comme le sénateur du New Jersey, Cory Booker (achetés et vendus par le lobby juif) pour débiter toutes les platitudes que leur soufflent leurs généreux donateurs pro-Israël. Mais Sanders, ainsi que cette nouvelle génération de candidats populistes issus de la base, promettent des changements majeurs dans la rhétorique autour de la Palestine.

- Richard Silverstein est l’auteur du blog « Tikum Olam », qui dénonce les excès de la politique de sécurité nationale israélienne. Son travail a été publié dans Haaretz, le Forward, le Seattle Times et le Los Angeles Times. Il a contribué au recueil d’essais dédié à la guerre du Liban de 2006, A Time to speak out (Verso), et est l’auteur d’un autre essai dans une collection à venir, Israel and Palestine: Alternate Perspectives on Statehood (Rowman & Littlefield).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : partisans du parti démocrate lors des élections de mi-mandat (AFP). 

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies.