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Pourquoi la République islamique d’Iran ne s’est-elle pas effondrée ?

Pourquoi, malgré les efforts intenses exercés par des forces internes et externes, le système iranien ne s’est-il pas effondré ?
Depuis sa création en 1979 et sans interruption, le nizam (régime) de la République islamique d’Iran a faite face à des menaces internes et externes, existentielles pour certaines. Ces menaces comprennent une guerre de huit ans contre l’Irak, une insurrection armée kurde, des tentatives de coup d’État – le gouvernement a échappé de peu au coup d’État de Nojeh en 1980 –, des soulèvements populaires de masse et les efforts subversifs d’acteurs étrangers. 
 
La prise en 1979 de l’ambassade américaine à Téhéran et la crise des otages a engendré l’adoption par les États-Unis de la doctrine du « changement de régime » en Iran. À cette fin, les États-Unis se sont appuyés sur une combinaison de différentes politiques, parmi lesquelles le soutien à l’Irak durant ce qui est peut-être la guerre la plus meurtrière du XXe siècle au Moyen-Orient, des manœuvres de subversion, des sanctions draconiennes, des opération secrètes et le soutien apporté aux groupes militants. Certains aspects des sanctions imposées à l’Iran n’avaient pas de précédents dans l’histoire moderne.
 
Afin d’encourager l’opposition interne en Iran, le New York Times rapporta en 1982 que les États-Unis soutiendraient et financeraient « des réseaux d’exilés iraniens à l’intérieur et à l’extérieur de l’Iran et une radio d’exilés diffusant des messages de propagande contre le gouvernement iranien ».
 
À l’intérieur du pays, le gouvernement iranien a fait face aux luttes armées de groupes militants et ethniques – principalement les Kurdes – et à deux soulèvements populaires majeurs, un en 1999 et l’autre en 2009. Ce dernier, qui a marqué l’émergence du Mouvement vert, a été considéré par Mohammad Ali (Aziz) Jafari, le commandant du corps des Gardiens de la révolution islamique (GRI), comme « une menace beaucoup plus sérieuse que la guerre de huit ans ».
 
Suite aux troubles de 2009, la secrétaire d’État américaine de l’époque, Hillary Clinton, avait déclaré : « derrière la scène, nous avons fait beaucoup… nous avons fait beaucoup pour vraiment aider les protestataires sans bloquer la voie ».
 
Alors pourquoi, malgré les efforts intenses exercés par des forces internes et externes, le système iranien ne s’est-il pas effondré ? Voici cinq explications.
 
1. La répression
 
L’opposition affirme que ce sont la répression, les intimidations et les lourdes peines de prison qui ont maintenu le système en place. Ils mentionnent l’exemple évident de la suppression par la force des manifestations de masse de 2009. Beaucoup ont été arrêtés à cette occasion et ont écopé de longues peines d’emprisonnement, et les deux leaders du mouvement sont assignés à domicile depuis 2010.
 
Pour réfuter cette théorie, certains font remarquer que le régime du Chah, renversé par la révolution de 1979, et les régimes communiste d’Europe de l’Est, utilisaient des tactiques similaires et n’ont pourtant pas réussi à supprimer les révoltes. Bien qu’ils aient employé la force brutale, ils ont été renversés. Or ceci ne s’est pas produit en Iran. Il doit donc y avoir d’autres facteurs permettant au système de tenir, soutiennent-ils.
 
2. Le manque d’alternatives populaires
 
Au cours des 37 dernières années, aucun leader ou courant politique d’opposition ayant cherché à renverser le régime, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, n’a bénéficié d’une popularité significative en Iran. Le charisme, bien sûr, est un facteur essentiel dont ne jouit aucun des leaders de l’opposition. Mais plus important encore, tous ont cherché à mobiliser le peuple contre le gouvernement en appelant à davantage de libertés sociales et politiques.
 
L’ayatollah Khomeini, le leader de la Révolution iranienne, a mobilisé les masses en se concentrant sur la justice sociale et en défendant les déshérités, les mostazafin. Oui, « liberté » était l’un des slogans centraux de la Révolution iranienne, mais pas le seul. Pour le meilleur ou pour le pire, les masses voyaient le système « islamique » comme un système qui satisferait tous les aspects de la justice sociale au sens large, y compris les aspects économiques. Un élément central du discours de l’ayatollah Khomeini était la défense des kookh’neshinan (ceux qui vivent dans des taudis) contre les kakh’neshinan (ceux qui vivent dans des palaces).
 
Les appels à la liberté sociale et politique peuvent plaire à la classe moyenne et moyenne supérieure urbanisée, mais celles-ci sont rarement disposées à consentir des sacrifices dangereux et durables, surtout si leurs adversaires sont prêts à utiliser la force brute et ne reculent devant aucun sacrifice par convictions religieuses.
 
À titre d’exemple, le Mouvement vert n’a pas émis de revendications économiques, suggérant que sa base sociale était la classe moyenne et moyenne supérieure. L’objectif du mouvement n’était pas la justice pour les personnes défavorisées et les pauvres. Un tel mouvement ne peut pas aller bien loin.
 
3. Pas de relations clientélistes avec les puissances étrangères
 
Le régime iranien a été capable de repousser la domination étrangère. Cela a constitué l’un des fronts majeurs de la dispute entre l’ancien Chah d’Iran et l’opposition, qui accusait ce dernier d’être une marionnette de l’Amérique. Certains parmi l’opposition moderne ont recours à des théories du complot pour rejeter cette caractéristique du régime iranien, mais personne n’a présenté de preuves convaincantes pour étayer ces allégations, ni a été capable d’expliquer la raison de l’imposition de sanctions handicapantes à l’encontre de l’Iran par les États-Unis. 
 
4. Le mécanisme électoral
 
Les élections en Iran apparaissent comme un mécanisme permettant au peuple d’imposer sa volonté contre les cercles du pouvoir, malgré des restrictions évidentes telles que le passage au crible des candidats par le Conseil des gardiens de la Constitution. Les élections de 1997 et 2013 constituent des exemples éloquents. Allant à l’encontre de toutes les prédictions émises par les experts occidentaux, deux modérés, Mohammad Khatami et Hassan Rohani, ont remporté une victoire écrasante. 

5. Soutien populaire
 
Ce qui préserve le pouvoir du régime est sa base de partisans, à savoir les chiites conservateurs. Aucun sondage transparent n’est disponible pour fournir des données précises sur ceux qui s’opposent au régime et ceux qui le soutiennent. Cependant, après les élections contestées de 2009, qui se sont conclues par la victoire de Mahmoud Ahmadinejad, alors représentant du camp conservateur, Ken Ballen, le président de Terror Free Tomorrow: The Center for Public Opinion, une organisation qui étudie les attitudes envers l’extrémisme, et Patrick Doherty, de la New America Foundation, écrivaient dans le Washington Post : « Alors qu’au cours des jours précédents les élections, les médias occidentaux dépeignaient un public iranien enthousiaste vis-à-vis du principal adversaire d’Ahmadinejad, Mir Hossein Moussavi, notre échantillonnage scientifique à travers la totalité des 30 provinces d’Iran montrait qu’Ahmadinejad était largement en tête ».
 
Peu importe quel camp dispose de la majorité, la réalité est que la société iranienne est fragmentée entre les forces de la tradition (les conservateurs) et celles de la modernité (les musulmans libéraux et les laïcs). La réalité est également que les deux factions sont vastes et ne peuvent être ignorées. Les conservateurs soutiennent le système pleinement et avec constance, en raison notamment de leurs croyances religieuses et du fait qu’ils jouissent d’avantages dont sont privés leurs adversaires. Ils sont considérés par le système comme des khodi, de l’intérieur, alors que les autres sont considérés comme des nakhodi, de l’extérieur. Ces forces sociales sont présentes à tous les niveaux de la société, de l’administration aux écoles et universités, en passant par les grands groupes industriels.
 
En cas d’un soulèvement de leurs adversaires, les conservateurs, et tout particulièrement les groupes d’auto-défense de jeunes, les contrent en utilisant la force et des manifestations de masse. Ils ont de toute évidence le soutien de l’appareil sécuritaire, les GRI et la police. Cette force est l’élément principal de la pérennité du pouvoir de la République islamique.
 
Dit simplement, le rôle de l’islam dans la mobilisation de la population iranienne ne devrait pas être sous-estimé, comme l’illustre cette vidéo de l’Achoura datée de 2013, un jour solennel de deuil en hommage au martyr en l’an 680 de l’Imam Hussein, le troisième Imam du chiisme, montrant des commémorations de deuil à travers tout le pays.
- Shahir Shahidsaless est un analyste politique et journaliste freelance qui écrit principalement sur la politique intérieure et étrangère de l’Iran. Il est également le coauteur de l’ouvrage Iran and the United States: An Insider’s View on the Failed Past and the Road to Peace, publié en mai 2014.
 
Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye
 
Photo : une photo distribuée par le site officiel du Centre for Preserving and Publishing the Works of Iran's supreme leader Ayatollah Ali Khamenei montre ce dernier (à gauche) saluant le commandant des Gardiens de la révolution islamique, le général Mohammad Ali Jafari (à droite), durant une visite au Collège militaire de l’Imam Hussein à Téhéran le 20 mai 2015 (AFP/HO/KHAMENEI.IR).
 
Traduction de l’anglais (original).