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Pourquoi la Russie et l’Occident ne peuvent pas gagner en Syrie

L’absence de stratégie de sortie et la fragmentation réussie par Assad des protestations multiconfessionnelles ont irrémédiablement fracturé la Syrie

Depuis la chute de l’Union soviétique, la Russie et les États-Unis ont toujours eu une relation asymétrique. L’élite de la politique étrangère russe – dont l’humeur a oscillé entre pro-occidentalisme lâche et nationalisme hostile – n’a jamais cessé de donner des leçons aux publics occidentaux. Le sentiment de trahison enduré par les Russes est profond dans la mesure où être considérés comme européens est pour eux une question d’identité.

L’asymétrie de ce discours est claire : l’Occident a quitté la salle de conférence. Les présidents américains successifs ont marmonné des formules (auxquels ils ne croient pas) présentant la Russie comme une grande puissance. Mais ils n’hésitent pas à enfreindre les traités qu’ils ont conclus avec celle-ci. Les États-Unis ont traité l’Ukraine comme une question européenne, et sont beaucoup plus préoccupés par la capacité de projection de Pékin en mer de Chine méridionale.

Un partenaire inattentif est souvent plus nuisible qu’hostile. Un dirigeant comme Vladimir Poutine, qui racle les bas-fonds du nationalisme russe (comme l’a exprimé ce joueur du FC Lokomotiv Moscou lors d’un match de Ligue Europa en Turquie), a besoin d’autres stratégies pour se faire remarquer sur la scène internationale. Comme les missiles que le leader nord-coréen Kim Jong-un tire en l’air, pour rappeler sa présence aux voisins.

Poutine a obtenu cet effet en Syrie. En quelques mois, par leurs frappes aériennes, les Russes ont fait basculer l’équilibre du pouvoir entre le gouvernement et les milices rebelles, tué des chefs rebelles et tenté de dicter qui est un rebelle syrien légitime et qui ne l’est pas. La Russie s’est frayé un chemin par la force au sein de la coalition internationale contre le groupe État islamique et a consolidé sa place à chaque forum international sur la Syrie.

Lorsqu’il s’exprime sur la Syrie, le secrétaire d’État américain John Kerry doit désormais discuter régulièrement avec le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, qu’il croie ou non que Lavrov, ou en effet le chef des services de renseignement militaire russes, a une quelconque influence sur le président syrien Bachar al-Assad. Cela n’est probablement pas le cas.

Le résultat est que les dirigeants arabes ont commencé à présenter leurs hommages à Moscou. Tout d’abord l’Égypte, puis la Jordanie et les Émirats arabes unis. En janvier, c’était au tour de l’émir du Qatar. Le roi de Bahreïn Hamed ben Issa al-Khalifa leur a emboîté le pas en offrant à Poutine une « épée de la victoire » en acier de Damas. Poutine a invité son hôte à skier avec lui sur les pentes surplombant Sotchi. Hamed ne savait peut-être pas que le cimetière d’un autre peuple musulman anéanti par la Russie tsariste, à savoir les Circassiens, se trouvait là. Dans tous les cas, il a décliné l’offre.

En Syrie, Poutine a retrouvé le point d’appui de la Russie au Moyen-Orient, lequel avait été abandonné lorsque son Premier ministre, Dmitri Medvedev, avait consenti à l’intervention en Libye soutenue par l’OTAN.

Ceci a donc été la stratégie d’entrée de Poutine. Quelle est sa stratégie de sortie ?

Comme les États-Unis seront les premiers à le dire à la Russie, la première Loi des interventions étrangères est la suivante : si vous brisez un pays, celui-ci vous appartient. Si la Russie entre en tant que force combattante active, elle est alors détentrice du désordre dont elle hérite.

Poutine hérite d’un pays dont 28 % de la population vit aujourd’hui dans des camps à l’étranger, en Turquie, au Liban et en Jordanie. Il hérite d’une guerre civile qui entame sa sixième année et qui a fait plus de morts civiles et de victimes que l’après invasion américaine de l’Irak. Il hérite d’un paysage dans lequel le militantisme religieux extrémiste est solidement ancré. Il hérite de la responsabilité des bombes-barils qu’un régime minoritaire largue sur ses civils majoritairement sunnites, expédiant des vagues de réfugiés aux frontières. La Jordanie, qui est pourtant un allié de la Russie, est la principale victime de la misère humaine engendrée par la Russie. À la vitesse à laquelle les civils fuient l’offensive gouvernementale, la moitié de la population pourrait bientôt se trouver à l’extérieur du pays.

Quelles sont dans l’immédiat les perspectives d’un cessez-le-feu dans ces circonstances ? Elles sont inexistantes. Quelles sont les perspectives d’une réconciliation entre sunnites et chiites ? Reposez-moi cette question dans dix ans.

Une Syrie unie constitue l’issue la moins probable des pressions physiques énormes exercées sur le pays. Au mieux, la Syrie se fragmentera en trois enclaves : un État kurde dans le nord, un État alaouite dans l’ouest et un vaste arrière-pays désertique sunnite depuis lequel des attaques seront lancées grâce à une réserve illimitée de kamikazes volontaires.

Cette carte de la Syrie n’est pas un résultat accidentel d’une guerre qui dure depuis cinq ans. Ce n’est pas non plus la conséquence exclusive de l’arrivée de combattants extrémistes comme l’État islamique et le Front al-Nosra. C’est le prolongement naturel de la stratégie qu’Assad a employée pour lutter contre ce qui pris au départ la forme d’un mouvement de contestation multiconfessionnel.

Multiconfessionnel ? Il l’était, en effet. Bien qu’on l’ait oublié aujourd’hui, le slogan des protestations de mars 2011 était « Dieu est un et le peuple syrien ne fait qu’un ».

Michel Kilo, un dissident chrétien syrien originaire de Lattaquié et en exil à Paris, raconte comment la communauté chrétienne a réagi aux événements à Deraa en 2011 :

« À cette époque, la révolution était naissante. Elle était pacifique. Elle a pris la forme d’une fête nationale, d’une sorte d’Aïd. Tout le monde y a participé, en nombre croissant, bien que le régime ait commencé à tirer à balles réelles contre les manifestants. La majorité des protestataires étaient des jeunes. C’est ce qu’on pourrait appeler la société civile. Les chrétiens ont pris une direction différente. Les jeunes étaient du côté de la révolution, la classe moyenne chrétienne était neutre ou indécise et les dirigeants de l’Église étaient massivement du côté du régime. Un des adjoints du Patriarche a appelé l’appareil de renseignement à arrêter les jeunes qui étaient venus à son bureau pour protester contre la position de l’Église. Et cela en dépit du fait que rien ne montrait à l’époque que le clergé orthodoxe était favorable au régime. Le clergé catholique et le clergé maronite étaient avec le régime, même s’ils déploraient toujours le fait que le régime les obligeait à prendre clairement position en sa faveur. »

Ami et confident du patriarche orthodoxe de l’époque, Kilo a tenté de persuader ce dernier de changer de camp : « Nous entretenions de bonnes relations. Il m’a demandé de lui donner des instructions mensuelles sur la situation en Syrie. Quand j’ai été arrêté, il a appelé Bachar al-Assad et a exigé ma libération. Et il a dit à mon épouse : "On ne voit personne d’autre que lui pour un parti unifié. Nous sommes tous prisonniers de Bachar." C’est ce qu’il a dit. Je lui ai dit que la société syrienne irait du côté du Printemps arabe et qu’il était impératif que l’Église prenne position contre la violence, appelle à un règlement de la situation et échappe à une crise prolongée, parce que le régime avait décidé de recourir à la violence contre le peuple. »

« Je lui ai demandé : "Votre Sainteté, si Jésus Christ était ici-bas aujourd’hui, de quel côté serait-il ? Serait-il dans un char pour tuer des gens ou serait-il parmi les manifestants qui réclament la liberté ? Si vous ne pouvez pas défendre la liberté des Syriens, vous devez démissionner." Malheureusement, le chef de l’Église ne l’a pas fait. »

George Sabra, chrétien grec orthodoxe et premier président du Conseil national syrien, Burhan Ghalioun, président sunnite du Conseil national intérimaire, et Fadwa Soliman, une actrice de descendance alaouite, étaient les visages pré-sectaires du Printemps arabe en Syrie.

L’attrait intercommunautaire des protestations représentait une menace mortelle pour le régime autoritaire laïc. Assad a employé tous les moyens à sa disposition pour le sectariser. Comme cela a bien été documenté, il a délivré de la prison de Sednaya des militants extrémistes dont les rangs ont été garnis deux ans plus tard suite à une évasion de masse de la prison d’Abou Ghraib, en Irak. Lorsqu’Idleb a été envahie par le Front al-Nosra, l’armée de l’air d’Assad a bombardé la communauté chrétienne qui s’y trouvait, comme cela est décrit dans cet extrait. Il s’est servi des shabiha, des milices armées alaouites, pour commettre des atrocités sectaires contre des villages sunnites. Les milices iraniennes et le Hezbollah ont rempli leur mission en transformant un conflit national en un conflit sectaire.

La stratégie d’Assad a fonctionné. Il a créé le paysage dans lequel il pourrait survivre, mais dans lequel la Syrie ne serait plus jamais une seule et même entité.

Pour les militants religieux extrémistes, la Syrie est un rêve devenu réalité. Une terre brisée, des réserves illimitées de sunnites privés de leurs droits, la division, les forces du monde entier montées en vain contre vous. C’est là qu’intervient l’erreur fondamentale que Poutine et le Corps des Gardiens de la révolution islamique iraniens ont commise en engageant leurs forces dans les combats en Syrie.

Le conflit n’est pas un problème de territoire et ne sera pas résolu par une partition. C’est un problème d’autorité et d’identité, mais il s’agit également de déterminer qui représente et protège les musulmans sunnites. Les Russes tout comme les Iraniens n’ont pas de stratégie de sortie. Les uns représentent l’orthodoxie chrétienne, les autres une théocratie chiite fondamentaliste. Ils n’ont pas l’autorité pour dicter aux Arabes sunnites ce qu’ils doivent faire de leur territoire, ni la permission de le faire. Ils seront toujours considérés comme des étrangers et recevront le traitement que les autres envahisseurs venus avant eux ne connaissent que trop bien.

- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, où il a précédemment occupé les postes de rédacteur associé pour la rubrique Étranger, rédacteur pour la rubrique Europe, chef du bureau de Moscou et correspondant européen et irlandais. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : poignée de mains entre le secrétaire d’État américain John Kerry (à gauche) et le président russe Vladimir Poutine (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.