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Pourquoi l’information unilatérale sur la Syrie est porteuse de grands dangers

En ignorant les gens qui vivent dans les zones sous le contrôle d’Assad, les médias occidentaux renforcent le discours du régime syrien et rendent une éventuelle paix encore plus difficile

Le journalisme « objectif » n’existe pas. La plupart des journalistes et des analystes s’accorderaient là-dessus. On pourrait plutôt comparer la couverture médiatique au processus photographique : vous choisissez le cadre, l’exposition, le temps, le lieu et la perspective. De même, chaque individu a sa propre expérience qui détermine quelle forme prendra le reportage qui en résulte. Bien entendu, les émotions jouent un rôle essentiel dans ce domaine, n’est-ce pas ?

Dans le cas de la Syrie, la couverture occidentale donne d’abord la parole aux gens qui vivent dans des zones contrôlées par les différentes factions rebelles et plus particulièrement le groupe État islamique (EI). Pendant quatre semaines, j’ai recueilli des données sur quinze sites d'information célèbres qui couvrent la guerre syrienne et sont fréquemment cités. Mon objectif était de savoir quelle couverture était réservée aux gens dans les différentes régions du pays.

Plus de 90 % des informations, analyses et articles publiés […] portaient soit sur l’État islamique, soit sur les territoires contrôlés par les rebelles

Plus de 90 % des informations, analyses et articles publiés qui ne traitaient pas de la diplomatie internationale portaient soit sur l’État islamique, soit sur les territoires contrôlés par les rebelles. Ils décrivaient la vie dans le califat, comment les djihadistes exécutent des civils, comment l’aviation du président Bachar al-Assad a été rejointe par les Russes pour bombarder les quartiers résidentiels, et à quel point les innombrables personnes présentes dans les zones assiégées souffrent.

D’une part, on pourrait dire que le sort de ces personnes manque de visibilité, que la « communauté internationale » reste incroyablement inactive étant donné le massacre en cours, lequel a jusqu’à présent fait plus de 300 000 morts et déplacé plus de la moitié de la population syrienne. Ainsi, il convient et il est important de mettre en lumière cette détresse.

D’autre part, les gens qui vivent dans les zones contrôlées par le régime du président Assad et ses alliés restent, autant que possible, invisibles. Certains journalistes occidentaux renommés qui ont visité Damas ont dépeint une ville consciente du conflit en cours, mais où la vie continue comme d’habitude. La situation ne se résume néanmoins pas à cela. Ceux qui vivent sous le contrôle du régime souffrent vraiment : non seulement de la peur de la guerre, mais aussi des recrutements forcés, de l’État policier omniprésent et de la situation économique dramatique de la Syrie.

Les gens qui vivent dans les zones contrôlées par le président Assad et ses alliés restent, autant que possible, invisibles

L’une des raisons pour lesquelles la couverture médiatique est déséquilibrée tient peut-être au fait que davantage d’informations en provenance des territoires contrôlés par l’opposition et même par l’EI atteignent l’Occident, comparé aux zones sous le contrôle du régime. En raison du grand nombre de sources, les journalistes et les analystes peuvent en tirer une image plus authentique. Cette image est cependant façonnée par leurs propres émotions qui, consciemment et inconsciemment, influencent leur travail.

De plus, l’implication émotionnelle du journaliste a un impact sur ce qui est ignoré autant que sur ce qui est rapporté. Partant de cette hypothèse, se pose la question de la place centrale que peuvent occuper les émotions et celle qu’elles devraient peut-être occuper dans le contexte du travail journalistique. À cet effet, j’ai parlé à plusieurs contributeurs.

Le problème de la sur-identification et de l’évitement

« Il existe une grande différence entre mes opinions professionnelles et mes opinions personnelles. Personnellement, je trouve horribles quelques-unes des histoires/photos/expériences à propos de la Syrie. Et je suis réellement bouleversé et frustré, surtout par les histoires particulièrement sales. Mais dans mon travail, je suis immunisé », m’a confié un maître de conférences chevronné sous couvert d’anonymat. Ce point de vue est représentatif de la première réaction de la plupart de mes interlocuteurs.

La confrontation constante à des photos et à des vidéos violentes peut être presque aussi perturbante que le fait d’assister en direct aux violences

Cependant, ils ont aussi indiqué que l’idée d’une objectivité totale est une illusion. Le stress empathique affecte à la fois l’individu et son travail. On pourrait dire tout au moins que ceux qui n’ont jamais mis les pieds en Syrie ne sont pas affectés. Pourtant, la confrontation constante à des photos et à des vidéos violentes peut être presque aussi perturbante que le fait d’assister en direct aux violences. « Il ne fait aucun doute qu’être témoin en permanence de la violence et de l’injustice peut conduire à un stress psychologique considérable, surtout s’il nous est impossible d’intervenir », m’a expliqué un psychologue.

En ce qui concerne le stress empathique, les psychologues Wilson et Lindy (voir note) distinguent deux types de contre-transfert, c’est-à-dire la façon dont une personne réagit à la confrontation à des atrocités : la sur-identification et l’évitement.

Alors que la sur-identification entraîne une implication excessive et des sentiments non modulés, l’évitement suscite une façade d’« écran vide », une intellectualisation et une perception erronée de la dynamique. De toute évidence, ces deux types de réaction nuisent à la qualité des reportages et des analyses.

Effets sur le reportage

« Je sais que je dois être objectif, mais plus récemment, j’ai commencé à me demander si je ne devais pas laisser plus de place à l’émotion dans mes recherches », m’a déclaré le maître de conférences, en soulignant les aspects mentionnés ci-dessus. « J’ai l’impression d’être devenu peut-être trop détaché. Est-ce que je ne risque pas de laisser passer l’intégralité de l’histoire et des conséquences d’un événement si je ne laisse pas parler mes émotions dans mon analyse ? »

On peut envisager la sur-identification et l’évitement comme deux pôles d’un large spectre émotionnel. Bien que les réactions émotionnelles en elles-mêmes ne soient pas problématiques et fassent partie de la nature humaine, un problème se pose lorsque le journaliste va trop loin dans une direction. La sur-identification pourrait, par exemple, pousser à recommander une intervention militaire occidentale directe en Syrie pour mettre fin aux frappes aériennes sans tarder, sans tenir compte des effets à long terme d’une telle démarche. Par ailleurs, l’évitement pourrait amener à recommander de se tenir complètement à l’écart suite à l’expérience de l’intervention sanglante dans l’Irak voisin.

Même si leur couverture critique des atrocités commises par le régime d’Assad et ses alliés peut être bien fondée, de nombreux lecteurs seront sceptiques

Cependant, il ne s’agit pas seulement des recommandations implicites et explicites, mais aussi du meilleur point de vue objectif possible que les lecteurs sont en droit d’attendre. La sur-identification conduit potentiellement à une sympathie pour un camp. Par exemple, les journalistes qui dépeignent l’opposition armée syrienne comme la rébellion d’un peuple, sans mentionner à la fois la dimension internationale et le fait que les rebelles sont dominés par certains groupes armés, peuvent sembler trop favorables à l’opposition armée. Cela conduit des lecteurs à soupçonner un parti pris. Même si leur couverture critique des atrocités commises par le régime d’Assad et ses alliés peut être bien fondée, de nombreux lecteurs seront sceptiques.

Comme l’indiquent les citations ci-dessus, les journalistes et les analystes redoutent peut-être davantage la sur-identification ou sur-implication et ont donc tendance à tomber dans l’évitement ou la négligence. Cela pourrait être lié au fait que les émotions sont généralement taboues dans le domaine du journalisme. Mais comme le montrent de nombreux exemples de journalistes reconnus, il est certainement possible et utile de réfléchir sur ses émotions au lieu de se perdre en elles ou de les éviter complètement.

Pour le travail des journalistes et des analystes, il serait constructif de tenir un discours ouvert qui reconnaîtrait l’impact émotionnel des atrocités en général et permettrait d’apprendre des collègues qui ont une certaine expérience dans la prise en compte leurs émotions. Un tel discours, en brisant les tabous, pourrait en fin de compte aider les journalistes à réfléchir sur l’impact de leurs propres émotions, ce qui améliorerait certainement leur travail.

Risque de couverture unilatérale, bien qu’involontaire

Une question essentielle est : à qui la couverture médiatique de la Syrie donne-t-elle de la visibilité ? À qui donne-t-elle une voix dans le paysage médiatique et ses destinataires ? Il existe plusieurs raisons expliquant la prédominance de la couverture médiatique des atrocités commises sur les territoires contrôlés par l’opposition. Par exemple, la pression exercée par les éditeurs : « Si le sang coule, le sujet sera porteur… », comme me l’a confié un journaliste. Malheureusement, il y a tellement de sang sur les points chauds comme Alep et autour de Damas, et tant de cruauté dans les zones contrôlées par l’EI que les titres se font d’eux-mêmes, sans l’aide des biais personnels des journalistes.

Mais une autre raison cruciale est l’implication émotionnelle des collaborateurs – ceux qui façonnent les titres et déterminent le discours occidental. La présence dans les médias est un jeu à somme nulle : la surreprésentation des zones contrôlées par l’opposition va de pair avec la sous-représentation de celles contrôlées par le régime.

Des millions de Syriens qui vivent sur les territoires contrôlés par l’opposition n’oublieront pas que « le monde » est resté les bras croisés pendant qu’ils se faisaient massacrer

Les effets de cette équation sont potentiellement gênants. Des millions de Syriens qui vivent sur les territoires contrôlés par l’opposition n’oublieront pas que « le monde » est resté les bras croisés pendant qu’ils se faisaient massacrer. De même, des millions de Syriens qui vivent sur les territoires contrôlés par le régime n’oublieront à quel point ils ont été délaissés et combien leur souffrance est restée en grande partie invisible. Il s’agit d’un préalable tout à fait défavorable pour une réconciliation entre des personnes qui doivent trouver un moyen de façonner leur avenir, si ce n’est dans le même pays, du moins à proximité immédiate.

De plus, cela renforce la position du président Assad et de son régime : « Ils [les médias occidentaux] ne parlent que du bombardement par notre aviation, mais nous sommes également pris pour cible ! J’aime Bachar, il est le seul capable de nous protéger des extrémistes », m’a déclaré un sunnite issu d’une riche famille qui avait de bonnes relations avec les responsables du régime.

La stratégie du régime est de se présenter comme la seule chance pour la survie des minorités syriennes et de ceux qui ont des liens avec le régime. Lorsque ces groupes estimeront qu’ils n’ont pas la moindre chance de se faire entendre ailleurs, cela renforcera sûrement leur conviction à soutenir le président.

Note : Voir par exemple Countertransference in the Treatment of PTSD. Sous la direction de John P. Wilson et Jacob D. Lindy, Guilford Press, 1994.

- Lars Hauch a poursuivi des études en développement international à Vienne et a officié en tant que rédacteur en chef du média allemand Commentarist. Spécialisé dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, il a publié une revue de presse commentée, www.menaroundup.com, et écrit pour la plate-forme d’information britannique EA Worldview ainsi que pour la publication allemande CARTA.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des civils syriens de la ville de Daraya se préparent à être évacués de la ville rebelle de Moadamiyet al-Sham, le 2 septembre 2016, avant d’être emmenés dans un abri dans la ville de Hrajela, contrôlée par le gouvernement (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.