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Pourquoi Rohani aurait-il lancé une cyberattaque contre les Saoudiens ? Il y a bien trop à perdre

L’Arabie saoudite laisse entendre que les empreintes digitales de l’Iran se trouvent sur une récente attaque virale. Mais un tel agissement est illogique – et renvoie vers la présence de mains invisibles

Le mois dernier, Bloomberg a rapporté que des hackers commandités par un État avaient mené « une série d’attaques destructrices » contre l’Arabie saoudite au cours des deux dernières semaines, en effaçant des données, en causant des ravages dans l’agence qui dirige les aéroports du pays et en touchant cinq cibles supplémentaires.

Selon le reportage, « des milliers d’ordinateurs ont été détruits au siège de l’Autorité générale de l’aviation civile saoudienne, ce qui a effacé des données essentielles et interrompu les opérations au sein de l’agence pendant plusieurs jours ».

Une opération menée par un pays étranger sous faux pavillon qui vise à intensifier les tensions entre l’Iran et l’Arabie saoudite

Plusieurs sociétés américaines de sécurité sur le web ont suggéré plus tard que les attaques avaient été perpétrées par des hackers ayant utilisé un virus appelé « Shamoon », qui a été associé au gouvernement iranien.

Deux théories peuvent expliquer les attaques.

Premièrement, cela peut être le signe d’une opération menée par un pays étranger sous faux pavillon qui vise à intensifier les tensions entre l’Iran et l’Arabie saoudite, et par extension les États-Unis.

On ne peut écarter la possibilité de l’implication d’Israël dans la mesure où il profiterait largement des suites de cet incident.

Un directeur du Center for Strategic and International Studies (CSIS) basé à Washington a soutenu que « quiconque a réalisé cette attaque sait que celle-ci a des répercussions sur l’accord sur le nucléaire [entre l’Iran et les puissances mondiales] ».

Il est par ailleurs important de se rappeler qu’Israël a déjà été à l’origine d’opérations de piratage par le passé.

En 2010, les Israéliens et les Américains ont collaboré à une attaque contre l’usine d’enrichissement nucléaire de l’Iran à l’aide du virus Stuxnet.

Deuxièmement, selon les premiers rapports d’une enquête saoudienne – qui, de toute évidence, pourrait être biaisée – des « preuves numériques » suggèrent que les attaques provenaient de l’Iran.

Des éléments radicaux voyous du gouvernement iranien pourraient avoir agi intentionnellement dans le but de créer une crise de politique étrangère pour l’administration Rohani

Toutefois, le président iranien Hassan Rohani est à la recherche d’une désescalade des relations internationales. Il compte sur les avantages de la levée des sanctions mais exige un environnement pacifique pour sortir l’Iran de l’obscurité économique internationale, attirer les investissements étrangers et mettre fin à la grave récession économique qui engloutit le pays.

L’actualisation de l’accord sur le nucléaire iranien signé entre l’Iran et les puissances mondiales, appelé Plan global d’action conjoint, a renforcé la position de Rohani et du courant modéré dans son ensemble en Iran.

Afin de mettre à mal le succès des modérés, des éléments radicaux voyous du gouvernement iranien pourraient avoir agi intentionnellement dans le but de créer une crise de politique étrangère pour l’administration Rohani.

Le fait d’empêtrer Rohani et son administration dans une crise de politique étrangère contribuerait probablement à priver son administration modérée de ses chances de redynamiser l’économie et à diminuer ses chances de réélection en tant que président en mai.

La candidature de Rohani à sa réélection pourrait être mise à mal par des opérations internationales « sous faux pavillon » (AFP)

Le virus Shamoon est le même que celui qui a dévasté la compagnie pétrolière saoudienne Aramco en 2012. D’après le reportage, Shamoon « écrase les fichiers et rend les ordinateurs infectés inutilisables en détruisant l’enregistrement d’amorçage maître ».

Il se propage rapidement « à travers un réseau et occasionne des destructions à la manière d’un incendie numérique ».

Un document secret datant d’avril 2013, rédigé par la National Security Agency américaine et révélé par le lanceur d’alerte Edward Snowden, avait directement pointé l’Iran du doigt.

« La cyberattaque menée par l’Iran contre Saudi Aramco en août 2012, au cours de laquelle des données ont été détruites sur des dizaines de milliers d’ordinateurs, a été la première attaque de cet adversaire observée par la NSA », indiquait le document.

Il se propage rapidement « à travers un réseau et occasionne des destructions à la manière d’un incendie numérique »

« L’Iran, qui a été victime d’une cyberattaque similaire contre son propre secteur pétrolier en avril 2012, a démontré une aptitude claire à apprendre des capacités et des agissements des autres. »

Par le passé, d’autres incidents suspects avaient visé à saboter les relations étrangères de l’Iran.

L’histoire du Karine A

Le livre dont je suis coauteur, Iran and The United States: An Insider’ s View on the Failed Past and the Road to Peace, détaille de nombreux éléments perturbateurs – que ce soient des éléments voyous en Iran ou en Israël – qui ont été les principaux acteurs du blocage des efforts diplomatiques des modérés iraniens visant à améliorer les relations du pays avec le monde.

L’Affaire du Karine A en est un bon exemple.

En 2001, des négociations sérieuses furent entamées en coulisses entre les gouvernements iranien et américain qui recherchaient des voies de coopération en Afghanistan.

Ryan Crocker, un diplomate américain qui avait vécu en Iran auparavant et parlait le farsi, dirigeait l’équipe américaine dans ses négociations.

« Il s’agissait d’une période sans précédent depuis la révolution – encore une fois – d’un dialogue entre les États-Unis et l’Iran sur une question particulière pour laquelle nous partagions fortement un intérêt commun et une cause commune », explique Crocker.

La coopération entre les deux États connut un pic lors du renversement des talibans – les États-Unis utilisèrent l’Alliance du Nord, un groupe équipé et financé par l’Iran, au cours de la guerre.

La coopération entre les deux États connut un pic lors du renversement des talibans – les États-Unis utilisèrent l’Alliance du Nord, un groupe équipé et financé par l’Iran, au cours de la guerre.

Lors des efforts ultérieurs visant à établir le nouveau gouvernement afghan, la contribution de l’Iran fut cruciale.

James Dobbins, chef de la délégation américaine en Afghanistan, détaille comme suit le rôle de Mohammad Javad Zarif, alors vice-ministre iranien des Affaires étrangères : « Zarif avait réussi la percée finale, sans laquelle le gouvernement Karzai aurait pu ne jamais être formé. »

Hamid Karzai était le candidat favori des Américains pour diriger l’Afghanistan post-talibans.

Mais alors que le président réformiste iranien Mohammad Khatami faisait tout son possible pour améliorer les relations américano-iraniennes, le 4 janvier 2002, l’Iran fut soudain accusé de complicité dans le passage en contrebande d’une importante cargaison d’armes à destination de l’Autorité palestinienne.

Cette nouvelle fit le tour des unes.

D’après une déclaration faite le 4 janvier 2002 par Shaul Mofaz, de l’armée israélienne, « le jeudi 3 janvier 2002, au lever du jour, les forces de l’Armée de défense d’Israël ont pris le contrôle du navire Karine A, qui transportait environ 50 tonnes de matériel de guerre et de sabotage destiné à être introduit clandestinement dans le secteur de l’Autorité palestinienne ».

Le problème, cependant, était que les relations entre l’Iran et l’Autorité palestinienne étaient plus que froides, incontestablement tendues par le fait que Yasser Arafat avait soutenu l’Irak pendant sa guerre de huit ans contre l’Iran dans les années 1980. Plus tard, lorsqu’Arafat signa les accords d’Oslo avec Israël en 1993, l’Iran gela tout son soutien à l’Organisation de libération de la Palestine d’Arafat et l’accusa de trahison.

L’administration réformiste iranienne nia les accusations. Deux semaines après la saisie du Karine A, un article du Jerusalem Post indiquait : « Certains experts israéliens avertissent que les démentis ne peuvent pas être rejetés de but en blanc, parce que les preuves sont tout simplement trop fragiles. »

Le timing de l’affaire du Karine A n’aurait pas pu être plus adéquat pour quiconque cherchait à dissoudre la coopération entre l’Iran et les États-Unis.

L’affaire du Karine A désagrégea pour l’essentiel tout ce sur quoi l’Iran et les États-Unis avaient travaillé depuis plus d’un an. Quelques semaines plus tard, le président George W. Bush inclut l’Iran dans l’« axe du mal » et initia sept années périlleuses dans les relations américano-iraniennes.

Au début du mois de février, le Washington Post rapporta que « la découverte du rôle de l’Iran dans le passage en contrebande de 50 tonnes d’armes à destination des Palestiniens a porté un coup fatal à l’initiative du département d’État visant à nouer des relations avec l’Iran ».

- Shahir Shahidsaless est un analyste politique et journaliste indépendant irano-canadien qui écrit sur les affaires intérieures et étrangères de l’Iran, le Moyen-Orient et la politique étrangère américaine dans la région. Il est coauteur de l’ouvrage Iran and the United States: An Insider’s View on the Failed Past and the Road to Peace. Il contribue à plusieurs sites consacrés au Moyen-Orient ainsi qu’au Huffington Post. Il écrit également de façon régulière pour BBC Persian. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @SShahisaless.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Hassan Rohani s’adresse au parlement iranien (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.