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Procès des journalistes en Algérie : incarcérés pour l’exemple ?

Trois procès de journalistes algériens ont récemment révélé l’extrême fragilité de la justice face à un climat politique tendu, mais aussi la remise en cause de plus en plus brutale du droit à la libre expression

Les journalistes Abdou Semmar et Merouane Boudiab ont passé dix-sept jours en prison, sous le régime de la détention préventive, suite à des plaintes déposées par le patron du groupe média Ennahar, proche du régime, et la wilaya d’Alger pour « diffamation, menace et atteinte à la vie privée ».

Jeudi dernier, ils comparaissaient devant le tribunal correctionnel de Bir Mourad Raïs, dans la proche banlieue d’Alger, où une cinquantaine d’avocats s’étaient constitués pour leur défense, dont des ténors du barreau et non moins militants politiques comme Mokrane Aït Larbi, Mustapha Bouchachi, Zoubida Assoul ou encore Amine Sidhoum.

Deux jours plus tard, le journaliste-fixeur Saïd Chitour, détenu depuis seize mois, faisait face à un juge, deux assesseurs et quatre jurés populaires pour des chefs d’accusation autrement plus lourds : intelligence avec une puissance étrangère dans le but de nuire à la sécurité et à l’économie du pays, un crime pour lequel l’article 65 du code pénal algérien prévoit la réclusion à perpétuité.

Il s’agit d’une lutte des clans par journalistes interposés mais aussi d’une volonté d’instaurer un climat de terreur à la veille des élections présidentielle d’avril 2019

Mardi, le tribunal de Constantine, à l’est du pays, abritait le procès de Abdelkrim Zeghileche, activiste politique et fondateur de la web-radio Sarbacane, accusé d’une part de diffamation par un acteur associatif et d’autre part d’atteinte à l’image du président de la République, diffusion sans autorisation et outrage à un salarié. Dans la première affaire, le procureur de la République requiert trois ans de prison ferme et le verdict sera connu le 27 novembre prochain avec maintien en détention.

Détention préventive ou leçon dissuasive ?

Cette vague d’arrestations et ce marathon judiciaire traduisent un malaise au sein du régime. Les avocats des différents accusés le répètent inlassablement : il s’agit d’une lutte des clans par journalistes interposés mais aussi d’une volonté d’instaurer un climat de terreur à la veille des élections présidentielle d’avril 2019.

Or, partant du principe qu’un journaliste est un justiciable comme les autres, seule la connaissance de leurs dossiers peut nous aider à comprendre s’ils sont poursuivis dans une banale affaire de droit commun ou bel et bien pour leurs écrits ou activisme politique.

Durant le procès de Abdou Semmar et de Merouane Boudiab, qui s’est terminé en queue de poisson avec demande de complément d’information et libération des prévenus, il était clairement établi qu’on avait affaire à un dossier vide, des procédures bafouées et une instruction à charge.

Les avocats, dont une vingtaine s’est succédé à la barre pour plaider avec une rare énergie l’acquittement pur et simple, ont démontré sans difficulté que ni la détention préventive ni les poursuites judiciaires n’étaient justifiées.

Difficile alors de ne pas y voir une peine dissuasive, une expérience traumatisante de la prison qui aura suffi si ce n’est à « mâter » l’accusé lui-même, du moins à en faire un exemple adressé à l’ensemble de la corporation

En effet, Abdou Semmar était inculpé pour avoir rapporté les propos publics d’une militante algérienne à l’égard du directeur d’Ennahar, mais aussi pour avoir divulgué un document officiel interne révélant abus de pouvoir et clientélisme au sein de la wilaya d’Alger. En somme, un travail journalistique des plus anodins qu’il est quasiment impossible d’apparenter à de la diffamation, encore moins à l’atteinte à la vie privée ou la menace !

Pis encore, les avocats révèlent que le co-accusé Merouane Boudiab ne faisait l’objet d’aucune plainte, sa garde à vue et sa détention devenant de fait illégales.

Les débats ont surtout mis l’accent sur la manière dont les services de sécurité et la justice peuvent se mettre en branle avec une telle célérité que des mesures extrêmement conditionnées, comme la comparution directe et la mise sous mandat de dépôt, deviennent systématiques.

Difficile alors de ne pas y voir une peine dissuasive, une expérience traumatisante de la prison qui aura suffi si ce n’est à « mâter » l’accusé lui-même, du moins à en faire un exemple adressé à l’ensemble de la corporation.

Des Algériens résidant en France se préparent à voter le 12 avril 2014 lors des élections présidentielles dont Abdelaziz Bouteflika sortira vainqueur pour un 4e mandat (AFP)

Quant à Saïd Chitour, il est clair que c’est son état de santé, considérablement détérioré en seize mois de détention, qui a précipité la date du procès. Quelques jours après son transfert d’urgence dans un hôpital algérois pour une tumeur au cerveau, le voilà devant le tribunal criminel de Dar El Beïda pour espionnage !

La mise au pilori d’un certain journalisme électronique laisse entrevoir une tentative maladroite de brider l’espace virtuel algérien dont l’aspect justement incontrôlable commence à constituer un véritable problème

Là encore, les avocats ont mis en avant la fragilité du dossier et l’absence flagrante de preuves tangibles. Comment justifier alors un séjour aussi prolongé en prison ? Comment justifier alors un séjour aussi prolongé en prison ?

Et surtout, comment expliquer qu’avant de prononcer son verdict, le juge avait « ajouté » un chef d’accusation subsidiaire tombant sous le coup de l’article 67 du code pénal qui, lui, ne prévoit que cinq à dix ans de réclusion pour « remise d’informations à une personne non autorisée » ? Un chef d’accusation censé lui permettre d’expédier le cas sans désavouer l’appareil judiciaire qui a finalement pris le dessus sur le grief principal puisque Saïd Chitour est condamné à seize mois de prison ferme, soit la durée exacte qu’il a déjà passée en détention !

Clavier à hauts risques !

Les lectures et spéculations se multiplient en tout cas sur la nature profonde et les motivations de cette cabbale judiciaire. S’il apparaît évident que les enjeux politiques pèsent de tout leur poids, notamment à la veille d’échéances électorales plus que jamais conflictuelles, la mise au pilori d’un certain journalisme électronique laisse entrevoir une tentative maladroite de brider l’espace virtuel algérien dont l’aspect justement incontrôlable commence à constituer un véritable problème.

À LIRE ► Le délit de presse, une absurdité algérienne

Par ailleurs, la justice, dont on ne cesse de dénoncer l’absence totale d’indépendance, s’est montrée à l’occasion de ces procès prise entre les feux d’avocats pulvérisant des dossiers d’accusation rachitiques, de la pression médiatique et des incursions que l’on devine harassantes d’une « justice des coulisses ».

Il en ressort aujourd’hui un sentiment d’insécurité et de vulnérabilité face à une machine politico-judiciaire capable de broyer un individu pour une simple publication

Alors que l’acquittement s’imposait comme la seule issue logique, du moins dans le cas de Abdou Semmar, Merouane Boudiab et Saïd Chitour, la défense semble consciente que ce verdict est pratiquement impossible dans un tel climat politique.

Malgré la joie et le soulagement de voir les trois accusés libérés, d’autres personnes incarcérées ou jugées pour des « crimes » liés à leur publication sur les réseaux sociaux ou les médias électroniques croupissent encore en prison. Il en ressort aujourd’hui un sentiment d’insécurité et de vulnérabilité face à une machine politico-judiciaire capable de broyer un individu pour une simple publication.

- Sarah Haidar est une journaliste, chroniqueuse, écrivaine et traductrice algérienne. Elle a publié, depuis 2004, trois romans en arabe et deux autres en français (Virgules en trombe, paru chez les éditions Apic en 2013 ; La Morsure du coquelicot, sorti chez le même éditeur en 2016 en Algérie et réédité en 2018 aux éditions Métagraphes en France).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye

Photo : la police algérienne arrête le journaliste algérien Hafnaoui Ghoul (à gauche) au cours d’une manifestation contre la candidature du président algérien Abdelaziz Bouteflika aux élections présidentielles d’avril 2014, le 1er mars 2014 à Alger (AFP).