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Que se cache-t-il réellement derrière le différend turco-américain ?

Les étroites relations de Washington avec le Parti des travailleurs du Kurdistan et le mouvement güleniste ont gravement nui aux liens bilatéraux

La Turquie n’est qu’un chapitre des relations houleuses de l’administration Trump avec le monde extérieur ; les hauts et les bas de leurs relations bilatérales ne sont pas uniques.

Ce que nous vivons aujourd’hui, ce sont les conséquences de l’indécision pacifiste et peu orthodoxe de l’administration Obama face aux problèmes mondiaux. Cela nous a condamnés aux décisions radicales du président Donald Trump.

Sous Trump, les États-Unis traversent une période très instable en matière de politique étrangère. Depuis son entrée en fonction, les relations politiques et économiques mondiales des États-Unis sont devenues un « indice de la peur » – le « Volatility index » (VIX) utilisé par les marchés financiers pour calculer l’instabilité – extrêmement instable.

Une géopolitique palliative

Non seulement cela aggrave l’incertitude et entrave les solutions constructives aux problèmes mondiaux, mais cela détruit également les terrains d’entente existants et nous pousse vers une géopolitique palliative. L’un des principaux contributeurs à l’indice de la peur de Trump a été sa politique au Moyen-Orient, où des décisions radicales se sont répercutées directement sur les relations turco-américaines.

Aujourd’hui, la feuille de route presque impossible pour établir une relation productive avec Washington est la suivante : premièrement, vous devez rendre Trump heureux et ne pas ennuyer le Congrès américain, ou inversement. Ensuite, vous devez vous assurer que les médias américains, qui ont transformé l’opposition à Trump en obsession, ne se retournent pas contre vous. Jusqu’à présent, personne n’a su y parvenir à part le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.

Et même après avoir pris toutes ces mesures, vous devez procéder prudemment, en espérant que Trump ne tweetera rien concernant le problème sur lequel vous pensiez être d’accord.

Les États-Unis n’ont même pas tenté de cacher leur préférence pour une organisation terroriste sanglante au détriment de leurs relations institutionnelles avec la Turquie. Le prix de ce choix insoutenable n’a pas encore fini d’être payé

Tous les principaux problèmes entre Ankara et Washington auraient facilement pu être résolus, ou du moins atténués, pendant le mandat de l’ancien président Barack Obama. Même pendant l’invasion de l’Irak par George W. Bush, les dirigeants des deux pays ont su préserver une relation rationnelle suite au refus de la Turquie de se joindre aux États-Unis.

L’occupation destructrice de l’Irak par les néo-conservateurs qui « se venge[aient] du 11 septembre » a entraîné le Moyen-Orient dans une crise profonde qui, sous le régime démocrate, s’est transformée en une politique irresponsable consistant à se retirer de la région plutôt que de regarder la réalité en face. Cela n’a fait qu’aggraver la crise des relations turco-américaines.

La perspective géopolitique perdue par Washington au Moyen-Orient sous Obama s’est transformée en une vague de politique étrangère instable sous Trump.

Une politique irresponsable

Bien que le récent différend entre Ankara et Washington porte ostensiblement sur un pasteur emprisonné, un problème de l’ère Obama se trouve au centre de celui-ci : le traitement accordé par Washington aux organisations terroristes que sont le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et le mouvement güleniste. La réponse de l’administration américaine à la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 en Turquie a pris en otage les relations entre Ankara et Washington.

Si l’un des piliers de la tentative de coup d’État était en Turquie, l’autre se situait aux États-Unis, une réalité que Washington a pourtant refusé de reconnaître.

Le fait que Fethullah Gülen, qui vit à deux heures de Washington, ait été accusé d’avoir orchestré la tentative de coup d’État a inévitablement suscité des attentes quant à une action des États-Unis, qui n’a pas eu lieu. Les États-Unis n’ont même pas tenté de cacher leur préférence pour une organisation terroriste sanglante au détriment de leurs relations institutionnelles avec la Turquie. Le prix de ce choix insoutenable n’a pas encore fini d’être payé.

Le président américain Donald Trump s’entretient avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan au siège de l’OTAN, à Bruxelles (Belgique), le 11 juillet 2018 (AFP)

Le fait que deux administrations américaines n’aient pas tenu compte de l’effet d’une politique aussi irresponsable vis-à-vis d’Ankara, un partenaire avec lequel les États-Unis entretiennent des relations stratégiques et historiques, et du Moyen-Orient en général, demande encore des explications. La question aujourd’hui n’est pas le sort du pasteur Andrew Brunson. Le véritable problème est que les États-Unis continuent d’ignorer les divers impacts d’une tentative de coup d’État sanglante qui aurait pu déclencher une crise géopolitique pour la Turquie et toute la région.

L’autre facteur des relations difficiles entre Washington et la Turquie est le PKK, reconnu comme un groupe terroriste par les États-Unis.

L’administration américaine insiste pour maintenir une relation irrationnelle avec ce groupe terroriste qui prend le nom de PKK lorsqu’il entre à l’intérieur des frontières turques, mais qui devient le Parti de l’union démocratique (PYD), avec lequel les États-Unis coopèrent militairement, lorsqu’il passe du côté syrien.

Washington s’est ouvertement associé à un groupe responsable de la mort de milliers de personnes à la suite d’attaques terroristes horribles.

De l’huile sur le feu

D’une manière ou d’une autre, Washington coopère militairement avec un groupe armé que les États-Unis classent également en tant que groupe terroriste, tout en s’attendant à ce que la Turquie n’y voie aucun problème. Tout comme pour les gülenistes, certains observateurs et responsables à Washington ont pourtant décrit cette relation comme étant insoutenable.

Pour empêcher un nouveau déclin des relations entre Ankara et Washington et trouver un terrain fertile pour des relations bilatérales à l’avenir, les États-Unis doivent considérer la tentative de coup d’État comme une priorité et rompre leurs relations avec le PYD/PKK. Tant que Gülen et ses partisans continueront d’utiliser les États-Unis comme base et que le PKK continuera de gagner du terrain en Syrie, les relations entre Washington et Ankara seront dans une impasse.

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Dans des circonstances normales, ces deux questions n’auraient pas dû être prises en compte dans les relations turco-américaines. Il y a cinq ans, personne n’aurait imaginé que les États-Unis entretiendraient des relations étroites avec deux groupes terroristes qui lui vaudraient la perte de son allié turc. Si Trump continue de verser de l’huile sur le feu avec des menaces d’embargo, les espoirs d’une victoire diplomatique s’assombriront encore davantage.

- Taha Özhan est un universitaire et écrivain titulaire d’un doctorat en politique et relations internationales. Ancien président de la commission des affaires étrangères du Parlement turc, il a également officié en tant que conseiller principal du Premier ministre. Il commente et écrit fréquemment pour les médias internationaux. Son dernier livre s’intitule Turkey and the Crisis of the Sykes-Picot Order (2015).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des citoyens brandissent des drapeaux turcs et entonnent des slogans à l’occasion du premier anniversaire de la tentative de coup d’État manquée, sur la place Taksim d’Istanbul, le 16 juillet 2017 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.