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Seule une solution radicale permettra au Liban de sortir de l’impasse

Un point de non-retour est atteint aujourd’hui et les rustines telles que celles proposées par l’équipe actuelle ne peuvent en aucun cas être une issue à la crise
Manifestation à Tripoli, au nord du Liban, le 23 octobre 2019 (AFP)

Le mouvement de contestation qui se déroule au Liban est extraordinaire par la mobilisation populaire jetant dans la rue tous les Libanais, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, dans toutes leurs composantes.

Le terme d’extraordinaire est justifié car, pour la première fois, les manifestants agitent des drapeaux libanais et non des drapeaux mettant en avant leur appartenance communautaire ou confessionnelle : c’est l’émergence d’une conscience citoyenne.

Le système [communautaire] a mené à une situation où la corruption est reine parce que chaque chef de communauté est dans un marchandage permanent avec les autres, pour partager et avoir sa part du gâteau

Le rejet du système confessionnel, caractéristique de la vie politique du pays du Cèdre, où les postes sont répartis en fonction d’un équilibre confessionnel, a surpris les observateurs qui pensaient que rien ne pouvait le remettre en question.

C’était sans compter sur l’émergence de la jeune génération qui n’a pas vécu la guerre civile et qui se rend compte des graves dérives auxquelles ce système a conduit. 

Extraordinaire également car le mouvement se déroule sur l’ensemble du territoire. Les chefs de tous les mouvements sont conspués et les manifestants remettent en question leur représentativité.

Les quelques hommes politiques qui ont tenté de descendre dans la rue ont dû s’enfuir entourés de leurs gardes du corps qui, pour certains d’entre eux, ont tiré sur la foule.

En effet, cette répartition ou ce soi-disant équilibre entre les communautés a conduit à une situation perverse où toute décision doit faire l’objet d’une négociation, d’un marchandage aboutissant à consensus, lequel a un coût élevé.

La jeune génération reste déterminée pour créer une rupture avec le système politique confessionnel (Reuters)

Ce système a ainsi mené à une situation où la corruption est reine parce que chaque chef de communauté est dans un marchandage permanent avec les autres, pour partager et avoir sa part du gâteau.

Alors qu’il y a encore quelques semaines, les Libanais étaient désabusés, pensaient qu’il était impossible de changer le système, que les acteurs politiques en place, pour la majorité d’entre eux depuis la guerre civile, étaient immuables, l’impensable c’est produit, un tabou est tombé. 

Une économie sous perfusion

Le tarissement des ressources a fait « exploser » le système : la croissance est tombée à 0,2 % en 2018, la dette publique représente 151 % du pays. 

Dans ce contexte, le gouvernement a dû annoncer des mesures afin de faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’État. Instauration de taxes sur l’essence dans un pays où les transports en commun sont inexistants, contraignant la majorité de la population à avoir une voiture, taxe sur les communications par WhatsApp, etc. 

De plus, les infrastructures sont en déliquescence : pénurie récurrente d’électricité, problème d’approvisionnement en eau, routes non entretenues. La pauvreté augmente dans des proportions inquiétantes : 0,1 % des adultes les plus riches reçoivent autant que les 50 % les plus pauvres et 1 % des plus riches reçoit 25 % du revenu national. 

0,1 % des adultes les plus riches reçoivent autant que les 50 % les plus pauvres et 1 % des plus riches reçoit 25 % du revenu national

Dans ce contexte, de nouvelles taxes ne pouvaient que provoquer une réaction de la part de ceux, toujours plus nombreux, qui ne peuvent plus joindre les deux bouts.

Jusqu’à récemment, le pays a pu, grâce à l’afflux de capitaux, maintenir le système.

Si la crise éclate aujourd’hui, c’est en raison de la réduction des transferts de fonds. Ceux de la diaspora ont baissé de près de moitié entre 2008 et 2018 ; l’Arabie saoudite, en désaccord avec la présence du Hezbollah dans le gouvernement, a arrêté son aide au pays – on se souvient de l’épisode au cours duquel Saad Hariri a été retenu à Riyad il y a tout juste deux ans – interdisant même à ses ressortissants de se rendre au Liban et privant ainsi le pays des sommes qu’ils avaient l’habitude de dépenser surtout pendant la période estivale. 

Enfin, la conférence économique pour le développement du pays (CEDRE), qui s’est tenue à Paris en avril 2018 et qui a conclu ses travaux par l’annonce de 11 milliards de dollars de promesses de prêts et de dons, n’a pas tenu ses engagements en l’absence de réformes qui devaient conditionner le déboursement de cette somme.

Rejet de la classe politique dans son intégralité

Le décalage entre les politiciens au pouvoir et les manifestants est impressionnant et l’annonce des mesures par le Premier ministre Hariri en témoigne. 

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Si elles semblent pertinentes sur le papier, les Libanais n’accordent aucune confiance à leurs dirigeants pour les mettre en œuvre considérant que, si cela n’a pas été fait au cours des dernières années en raison de désaccords entre eux, il n’y a aucune raison qu’ils soient en mesure de le faire maintenant. 

Les manifestants voient là le réflexe d’une classe politique qui essaie de sauver ses intérêts en mettant de côté ses différends le temps de calmer la protestation.

Rappelons que ce pays est classé parmi les plus corrompus au monde par l’ONG Transparency International. Si le système est effectivement corrompu, il convient également de parler de système de prédation où les élites au pouvoir se serrent les coudes lorsque leurs avantages sont touchés, remettant en question leurs réseaux clientélistes.

C’est bien de cela qu’il s’agit et que les manifestants dénoncent dans la rue en demandant le départ de l’ensemble de cette classe politique et ce ne sont pas les quelques déclarations de ces mêmes politiciens qui disent comprendre leur colère qui calmera la situation. Un point de non-retour est atteint aujourd’hui.

Quel avenir pour cette mobilisation ?

Le chef de l’État et son gouvernement sont incapables de proposer une issue acceptable, d’où la menace brandie d’un complot venant de l’étranger ou du risque de chaos. Ces propos sont destinés à faire peur à la population et lui suggérer d’arrêter le mouvement. 

Un signe caractéristique : dans ce pays où les banques jouent un rôle majeur, celles-ci sont fermées depuis le 18 octobre et devraient le rester jusqu’au 28. Jamais une fermeture n’avait duré aussi longtemps depuis la fin de la guerre civile en 1990. 

Les manifestants voient là le réflexe d’une classe politique qui essaie de sauver ses intérêts en mettant de côté ses différends le temps de calmer la protestation

Dans quelles conditions pourront-elles ouvrir à nouveau ? Est-ce que l’hypothèse d’un gouvernement restreint avec des pouvoirs exceptionnels est envisageable ?

C’est sûrement une possibilité, mais à condition que soient impliquées des personnalités « propres » dont la tâche sera de changer de logiciel, de sortir de la gestion communautaire du politique, d’accepter de regarder la situation économique en face et de prendre les mesures nécessaires et non pas d’attendre une énième solution miracle venant de l’étranger. 

Le remède sera forcément douloureux mais il devra être administré en mettant en œuvre les principes d’une justice sociale. Cela peut paraître utopique mais seule une solution radicale permettra au Liban de sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve. Les rustines telles que proposées par l’équipe actuelle ne peuvent en aucun cas être une issue à la crise.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Agnès Levallois
Agnès Levallois est analyste spécialiste du Moyen-Orient, chargée de cours à Sciences Po. Elle est diplômée de l’Institut des langues et civilisations orientales (INALCO) et titulaire d'un DEA sur le monde arabe contemporain à Sciences Po. Elle a été directrice de la chaîne arabe de France 24. Elle est vice-présidente de l'iReMMO et membre du comité de rédaction de la revue Confluences Méditerranée. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @alevallois75