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Sous-traiter une crise humanitaire en Turquie : est-ce la bonne solution pour l’UE ?

Une Union européenne incapable de respecter le droit international et déshonorant si désespérément ses principes fondamentaux ne vaut peut-être pas la peine d’être sauvée

Les pays européens prévoient de renvoyer un millier de réfugiés en Turquie aux termes d’un accord visant à empêcher les réfugiés d’essayer de rejoindre l’Union européenne (UE) par la mer.

Selon ce qui est décrit comme un deal « one in, one out » (un entrant, un sortant), quiconque échouera sur les rives grecques sera envoyé en Turquie, et une personne sera transférée à sa place hors d’un camp turc.

Cet accord, qui n’a pas encore été finalisé, est défectueux dès le départ. Nier aux réfugiés le droit de faire une demande d’asile lorsqu’ils atteignent l’UE va à l’encontre du droit humanitaire international. Et refuser d’apporter une protection à des populations non armées fuyant la guerre et les persécutions en les envoyant en Turquie, un pays menacé par une guerre civile, est inconscient.

Les dirigeants de l’Union européenne doivent être à la fois désespérés et ne rien comprendre à la situation pour élaborer un tel plan. Si le but est de sauver l’Union européenne de l’implosion, la question est de savoir quels sont les termes qui permettront de maintenir son unité.

Défier les valeurs européennes

La crise des réfugiés est le plus grand défi auquel ait jamais été confrontée l’UE. Selon la chancelière allemande Angela Merkel, elle éclipse même le problème de la dette de la zone euro.

Plus d’un million de réfugiés fuyant la guerre et les persécutions, aux côtés de quelques migrants cherchant à échapper à la pauvreté, ont rejoint l’Europe par la mer en 2015 et leur nombre devrait être plus important encore en 2016. La majorité d’entre eux parcourt la dangereuse route maritime via les îles grecques.

La Grèce ne peut seule faire face à cet influx. Son PIB se contracte chaque année depuis huit ans et son taux de chômage atteint les 25 % (50 % chez les jeunes).

En effet, la tâche de traiter et étudier la situation de chaque réfugié est un défi même pour l’Allemagne, qui se trouve pourtant dans une position bien plus avantageuse.

Il n’est pas non plus réaliste de s’attendre à ce que la Grèce organise des patrouilles le long de ses frontières maritimes. Beaucoup de ses îles se trouvent à seulement quelques miles nautiques de la Turquie. Cela signifierait donc, en réalité, repousser en pleine mer des bateaux gonflables pleins de gens. La Commission européenne et l’ONU ont à juste titre dénoncé par le passé de telles mesure inhumaines et illégales – l’UE a toutefois fait pression sur la Grèce en 2012 pour qu’elle ferme un itinéraire terrestre bien plus sécurisé à partir de la Turquie en érigeant une clôture de fils barbelés pourvus de lames de rasoirs.

Que veut le peuple ?

Alors qu’il existe un clair besoin de solution collective, la réponse de l’EU a été tout sauf unifiée. Pire, elle a été contradictoire, incohérente et inadéquate.

En fermant ses frontières et en imposant des quotas au nombre de réfugiés pouvant faire une demande d’asile, de nombreux dirigeants européens ont agi contre les règles européennes et ignoré le droit international.

Avec ce dernier accord, ils sont en train de formaliser au niveau de l’EU leurs politiques nationales défaillantes, sacrifiant au passage les valeurs de l’humanisme. Les accusations mutuelles ont remplacé la solidarité censée former le socle de l’Union européenne.

Les pays à la périphérie de l’UE, telle la Grèce, risquent de devenir des enclos d’attente de facto pour les réfugiés et les migrants fuyant la guerre, les persécutions et la pauvreté. La Turquie a accepté d’assumer ce rôle, en échange de visas pour ses 75 millions de citoyens et d’une voie d’accès plus facile à l’UE. Elle recevra aussi des milliards d’euros d’aide pour éloigner le problème.

Pendant ce temps, le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan mène une guerre brutale contre la population kurde de Turquie et ferme des journaux majeurs par peur de la critique. Ceci ne ressemble guère à un « pays tiers sûr » pour les réfugiés.

Amnesty International a déclaré la manœuvre « absurde » et prévenu que les conditions pour les réfugiés en Turquie étaient terribles. Certains d’entre eux ont même été déportés en Syrie, a indiqué l’ONG.

Porter le fardeau de la crise des réfugiés

Les pays les plus pauvres ne devraient pas non plus avoir à porter le fardeau de la crise des réfugiés. La Turquie a accueilli plus de 2,5 millions de réfugiés depuis le début de la guerre syrienne en 2011. Et la situation dans les camps de réfugiés dans les pays voisins est bien pire encore. Au Liban, où vivent plus d’un million de Syriens, une personne sur trois est réfugiée. La Jordanie accueille plus de 600 000 réfugiés et l’Irak plus de 245 000. Un désastre humanitaire se profile, poussant de nombreux réfugiés à trouver un meilleur avenir ailleurs.

Les réfugiés et les mouvements migratoires ont toujours représenté un défi pour les notions de souveraineté, d’intégrité nationale et de cohésion des États européens. Mais en même temps, de nombreux Européens ordinaires incarnent depuis toujours les valeurs universelles de l’humanitarisme et de la citoyenneté internationale. Dans cette crise, ils ont refusé la prétention de monopole des États sur l’aide à apporter aux réfugiés face à leur incapacité ou négligence manifeste. Ainsi, alors que faillissent les leaders européens, les communautés locales s’empressent d’aider les réfugiés à leur arrivée sur les plages et dans la rue.

La dépossession est souvent accueillie par l’indifférence et le rejet de la part de ceux qui sont en mesure d’aider. Envoyer les réfugiés en Turquie après le périlleux voyage en mer qu’ils entreprennent jusqu’à la Grèce dans des bateaux pneumatiques serait de la cruauté. L’Union européenne est le bloc commercial le plus riche de la planète. Avec un demi-milliard d’habitants, elle a tant la capacité que le devoir de protéger les réfugiés de guerre.

Mais à mesure que la peur chasse la compassion, les Européens se mettent à voir les réfugiés comme une menace à la sécurité et à l’identité nationales, ainsi qu’à la stabilité de leurs systèmes d’assistance sociale. Il est donc important de comprendre ce qui fait le succès des projets de solidarité des communautés, afin que ce discours puisse être contré.

La crise de la zone euro a donné à l’UE l’opportunité de redécouvrir sa mission sociale, de créer la prospérité pour le plus grand nombre plutôt que pour quelques privilégiés. La crise des réfugiés représente un défi encore plus grand : celui d’être à la hauteur de ses propres valeurs humanitaires. Une Union européenne incapable de respecter le droit international et déshonorant si désespérément ses principes fondamentaux ne vaut peut-être pas la peine d’être sauvée.

- Marianna Fotaki est rédactrice principale pour la revue Organization Studies et codirige bénévolement le Centre for Health and the Public Interest, un think tank online à but non-lucratif ayant pour objectif de disséminer des travaux de recherche informant le public et les décideurs (http://chpi.org.uk). Cet article est paru initialement sur TheConversation.com/uk.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : une famille assise dans un camp de fortune à la frontière gréco-macédonienne, près du village d’Idomeni, où sont bloqués des milliers de réfugiés et de migrants, le 8 mars 2016 (AFP).

Traduction de l’anglais (original).