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Trump, anti-Trump et le monde qui continue de tourner

Vainqueur ou pas de ces élections de mi-mandat, l’actuel locataire de la Maison-Blanche va occuper ses deux prochaines années à préparer sa réélection, envers et contre tous ceux qui depuis 2016, prédisent sa chute

Le président américain fait face depuis quelques jours à des attaques sans précédent, qui mettent en cause sa personnalité et sa capacité à gouverner. 

C’est notamment le cas à travers un livre, celui de Bob Woodward, un des deux journalistes qui a déclenché le Watergate, mais aussi par la publication d’une tribune anonyme dans le New York Times, ou le retour fracassant de Barack Obama sur le devant de la scène, autre autres. 

Pourtant, il n’y a pas grand-chose de nouveau, ni dans la forme ni sur le fond : d’ailleurs, à peine était-il élu, en novembre 2016, que l’opinion mondiale prédisait la chute prochaine de ce président hors-norme.

Le livre de Bob Woodward, Fear : Trump in the White House, sera traduit en français aux éditions du Seuil qui ont déjà acquis les droits (AFP)

Cette rengaine a été tellement répétée qu’il ne doit plus y avoir un seul habitant de cette planète qui ignore ce qu’est un impeachment (procédure permettant au pouvoir législatif américain de destituer un haut fonctionnaire) aux États-Unis.

Pourtant, les mois sont passés et il est toujours là, faisant face aux vagues successives qui attaquent sa forteresse de Washington et tentent encore et toujours de l’emporter par le fond. 

Plus encore que Ronald Reagan, qui avait été surnommé le président en téflon – car rien ne semblait l’atteindre –, le président actuel semble passer entre toutes les gouttes censées l’atteindre et le faire chuter. Il s’en était amusé – déjà – du temps de la campagne, lorsqu’il déclarait qu’il « pourrait tuer quelqu’un sur la Cinquième avenue : cela n’empêcherait pas ses supporters de voter pour lui ». 

Plus de 6 000 groupes sont aujourd’hui recensés à travers les 50 États et ils se sont donnés pour mission de se livrer à une guérilla incessante contre l’administration Trump

Cent fois, en effet, pour ne pas dire mille fois ou plus, les médias, les opposants politiques, les observateurs divers et variés ont cru que le dernier dérapage de cet homme allait l’entraîner dans les abymes. Mais non, rien. Rien ne se passe comme avec un autre candidat. Donald Trump semble immunisé. 

Si l’onde de choc de cette élection a été ressentie sur toute la planète, certains Américains ont immédiatement décidé de ne pas lui laisser le loisir de gouverner à sa guise : ils sont entrés en résistance.

D’abord mouvement spontané né dans la rue, cette résistance s’est très vite structurée autour de groupes politisés appelés les « Indivisibles ». Plus de 6 000 groupes sont aujourd’hui recensés à travers les 50 États et ils se sont donnés pour mission de se livrer à une guérilla incessante contre l’administration Trump.  

Des membres du groupe des Indivisibles de Orchard City, dans le Colorado s’apprêtent à contester les politiques de Donald Trump lors d’un conseil municipal, le 7 mars 2017 (AP)

Leur arme la plus élaborée réside dans l’utilisation des réseaux sociaux sur lesquels ils s’appuient pour faire connaître toute une série de détails qui peuvent embarrasser l’hôte de la Maison-Blanche. 

On se souvient par exemple de la révélation d’une conversation orageuse entre Trump et le premier ministre australien : c’est à ces militants que l’on doit la diffusion de l’enregistrement sur Internet. 

Et il en est ainsi de la plupart des informations « croustillantes » qui sortent sur Donald Trump. Ils agitent également les réseaux sociaux pour entraîner une réaction outrée à ces révélations, qui finissent bien évidemment par être reprise par les médias plus traditionnels.

Le président transgressif

Ils ont toutefois largement de quoi faire, car Donald Trump leur facilite très grandement la tâche : le 45eprésident est en effet le moins commun des présidents depuis l’avènement de la république américaine. 

Il a construit sa popularité sur la transgression, annonçant tout de go dès le jour de l’annonce de sa candidature qu’il voulait construire un mur à la frontière avec les Mexique, que les Mexicains sont « des voleurs et des violeurs », qu’il voulait tendre la main Kim Jong-un, travailler en harmonie avec le président russe, changer la capitale d’Israël, ou fermer la frontière aux musulmans. 

Après celui de Singapour en juin, le président nord-coréen Kim Jong-un souhaite un nouveau sommet avec Donald Trump (AFP)

Ces propos ont été largement confirmés durant sa campagne et sa présidence est placée sous le signe du « je fais ce que j’ai promis ». Il a aussi tué le politiquement correct, et ses nombreuses « sorties », contre les handicapés ou contre les femmes, deux exemples pris au hasard dans une liste tellement longue que certains en ont fait des articles ou des livres. Car des articles et des livres sur Donald Trump, il en sort beaucoup aux États-Unis et dans le reste du monde.

Ces supporters n’en attendaient pourtant pas moins de lui. Ils sont donc ravis. Et si, d’aventure, un moment de doute les envahit, il leur suffit d’allumer leur télévision ou de lire un journal pour être aussitôt persuadé que ce président ne varie pas et reste fidèle au candidat qu’ils ont aimé pendant la campagne : car la couverture médiatique est ostensiblement dirigée contre leur poulain et tous les motifs sont bons pour écrire des articles et des éditos qui rendent compte de son « incapacité à gouverner ». 

Les mécontents sont toujours aussi nombreux, entre 54 et 60 % des Américains, mais son socle solide ne varie pas davantage : entre 41 et 44 % de l’électorat reste fidèle à Trump

Le résultat de cette résistance féroce est donc conforme à ce qu’on pourrait attendre : chaque camp est resté figé sur ses positions et le pays n’a jamais pris le temps de la réconciliation. Les mécontents sont toujours aussi nombreux, dans une fourchette qui se situe entre 54 et 60 % des Américains, mais son socle solide ne varie pas davantage : entre 41 et 44 % de l’électorat reste fidèle à cet homme et ne comprend pas le procès en sorcellerie qui lui est fait, selon eux. 

D’ailleurs, disent-ils, ses résultats économiques sont extraordinaires et c’est bien pour réaliser cela qu’il a été élu. Sur les résultats économiques, ils n’ont d’ailleurs pas tort. Quelques écarts de langage ou quelques mauvaises manières ne les impressionnent pas et ils resteront à ses côtés tant que les résultats seront aussi bons.

En politique étrangère aussi

Les méthodes de ce président pour réussir ont également donné lieu à des commentaires à n’en plus finir : on se souvient des emportements contre les industriels américains qui délocalisaient ou prévoyaient de le faire, des menaces d’imposer des taxes sur leurs produits et des tweets triomphant à chaque fois que l’un d’entre eux annonçait finalement faire le choix de rapatrier sa production dans le pays.  

Cela a construit l’image d’un homme qui place le patriotisme avant tout et ses supporters sont devenus des fans.

La politique étrangère, qui n’intéresse que très peu en général les Américains, a pourtant fini de convaincre ses troupes de leur bon choix : Donald Trump a montré ses muscles, roulé des mécaniques, parlé très fort et cette image de bad guy a terriblement séduit ses électeurs, tout autant qu’elle a affolé toutes les places diplomatiques. 

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On sait que l’homme aime l’affrontement, mais on sait aussi qu’il est un négociateur hors pair. Sa méthode a été de se rendre incompréhensible, bousculant ainsi tous les codes, toutes les traditions et tous les repères diplomatiques. Ses opposants se sont contentés de dénoncer son « incohérence », puis sa « folie ». 

Il a laconiquement objecté qu’il est au contraire un génie, stable par ailleurs, avant de bouger à nouveau les pions de son jeu sans dévoiler plus clairement ses intentions réelles.

On a pourtant assez vite compris que l’argent était le moteur de ses actions internationales : la géoéconomie a pris le dessus et il a sacrifié les valeurs et les droits de l’homme au nom de la rentabilité et du rééquilibrage des dépenses dans le monde au profit des Américains.

Les actions fortes, voire hostiles, à l’égard de l’Iran ou des Palestiniens, sont des marqueurs importants qui indiquent comment les Américains comptent redevenir la puissance dominante dans la région

Cette facture mondiale était trop élevée à son goût, notamment par des actions fort généreuses dont les Américains supportaient principalement les coûts, alors qu’ils pouvaient être partagés par toutes les nations.

Cela ne veut pas dire qu’il a négligé la géopolitique. On commence à comprendre aujourd’hui que deux pôles sont chers à sa stratégie : la Chine est clairement le monstre qu’il essaie de terrasser. 

La détente engagée avec la Corée du Nord est un point stratégique à rapprocher de son abandon de l’accord de partenariat transpacifique (TPP), ce qui a fait exploser la zone de libre échange asiatique et contraint aujourd’hui la Chine à repenser son positionnement : inquiète, elle commence à réévaluer son potentiel militaire, ce qui entraîne pour elle des dépenses nouvelles, ce qui – aux yeux de Trump – sera autant d’argent qui ne sera investi pas dans l’économie marchande.

Redistribuer les cartes au Proche-Orient

Les logiques géoéconomiques ont également conduit Donald Trump à s’intéresser au Proche-Orient et à redistribuer les cartes dans cette région. Les alliances ont été révisées et les actions fortes, voire hostiles, à l’égard de l’Iran ou des Palestiniens, sont des marqueurs importants qui indiquent comment les Américains comptent redevenir la puissance dominante dans la région. 

La paix entre Israéliens et Palestiniens est un des buts à atteindre, mais loin d’être le seul : c’est bien un transfert de moyens qui est là-aussi un enjeu, mais en ne perdant rien en influence, ce qui est un comble.

Avec la campagne qui vient tout juste de commencer, on peut s’attendre à ce que le Trump-Bashing se poursuive, et même s’intensifie : c’est d’ailleurs un angle d’attaque pour la partie la plus à gauche du parti démocrate. Ceux-là souhaitent faire de ces élections un référendum anti-Trump. La portée sera somme toute limitée car ces élections sont avant tout locales et elles ne passionnent généralement pas les foules, contrairement aux présidentielles. 

Des Palestiniens marchent sur des posters de Donald Trump, Mike Pence et de Benyamin Netanyahou lors d’une manifestation à Jérusalem (AFP)

À droite aussi, ces élections pourraient entraîner un renforcement de la critique contre Donald Trump. De ce côté-là, on en verra les effets après les élections, lorsque les plus modérés, qui ne se sont pas accommodés de sa victoire et ont été poussés vers la sortie, auront perdu leur mandat : les sénateurs Bob Corker ou Jeff Flakes, ou le gouverneur de l’Ohio John Kasich pourraient, à leur tour, être tentés d’écrire un livre. Ce serait croustillant d’avoir les mêmes critiques que celles qui montent de la gauche.

Cela aiderait aussi les nouveaux élus qui seraient tentés de se démarquer de ce président : Mitt Romney sera alors redevenu sénateur et on pourrait bien avoir là un nouvel élément qui compliquera la fin du mandat de Donald Trump.

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Tout cela reste pourtant très hypothétique. Ce qui est sûr c’est que, vainqueur ou pas de ces élections de mi-mandat, l’actuel locataire de la Maison-Blanche va occuper ses deux prochaines années à préparer sa réélection. 

Son programme est déjà tout trouvé : il parlera de mur, d’immigration, combattra le multilatéralisme, et s’appuiera bien entendu sur ses réussites économiques puisque, comme le disait Clinton en son temps : « C’est l’économie d’abord, idiot ! ».

- Jean-Éric Branaa est maître de conférences, spécialiste des États-Unis à l’Université Paris 2 Panthéon-Assas et chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Il est l’auteur de Quand l’Amérique gronde et de Trumpland : portrait d’une Amérique divisée (éd. Privat). Vous pouvez le suivre sur Twitter : @BranaaJean.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Donald Trump embarque à bord de l’Air Force One le 21 août 2018 (AFP).