2018, l’année de tous les défis pour Poutine au Moyen-Orient

2018, l’année de tous les défis pour Poutine au Moyen-Orient

#Diplomatie
Alexey Khlebnikov's picture
18 janvier 2018

Si la Russie ne répond pas aux attentes des acteurs régionaux vis-à-vis de la Syrie, de la Libye ou des relations israélo-palestiniennes, elle détériorera son image de partenaire crédible

L’année 2017 fut véritablement l’année de toutes les réussites pour la politique russe au Moyen-Orient. Sa campagne militaire en Syrie, les pourparlers syriens à Astana et les relations bilatérales avec l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Iran se sont développés de manière remarquablement satisfaisante.

La Russie est désormais perçue dans toute la région comme un acteur avec lequel il vaut mieux coopérer plutôt que se fâcher.

Principaux piliers

Toutefois, face à une situation économique difficile et à l’imminence d’élections présidentielles, la Russie risque de ne pas être en mesure d’accroître sans limite son influence au Moyen-Orient. Moscou le comprend bien et cherche à mettre en œuvre sa politique régionale, sur la base de deux grands piliers : le maintien de sa sécurité et la protection de ses intérêts économiques dans la région (projets énergétiques, industrie nucléaire et coopération militaro-technique).

En 2017, la Russie a imposé un format efficace lors des pourparlers syriens à Astana, ce qui contribua à la création des zones de désescalade, entraîna une diminution significative de la violence et constitua une bonne base de progrès pour le processus politique.

Moscou a réussi à minimiser le rôle négatif joué par les États-Unis et l’Arabie saoudite dans le conflit syrien. Et alors que Riyad s’active à mener une guerre au Yémen, mettre en œuvre ses réformes internes et lutter contre les drames dans le Golfe, Washington ne semble toujours pas disposer d’une stratégie globale concernant la Syrie.

La Russie a également sécurisé deux bases militaires en Syrie : une base aérienne militaire à Lattaquié, et une base navale à Tartous.

Or, à l’heure où la phase militaire du conflit syrien touche à sa fin, l’accent sera désormais mis sur le processus politique. Ce changement, cependant, ne rend pas le conflit plus facile à résoudre. La phase politique du conflit pourrait comporter encore plus de risques pour la Russie que la phase militaire elle-même.

Pas de compromis douloureux

Contrairement à la perception dominante, la Russie n’a pas le contrôle total de ses alliés en Syrie. Le gouvernement du président Bachar al-Assad et l’Iran se considèrent comme les vainqueurs du conflit militaire et ne sont pas disposés à des compromis sérieux avec l’opposition syrienne.



Une rue à Alep, en Syrie, en mars 2017 - En décembre 2016, la ville a été reconquise par les forces gouvernementales (AFP)

L’Iran, qui a beaucoup investi en Syrie au cours des six dernières années, ne fera pas de concessions douloureuses, car elles pourraient être perçues comme une approbation des intérêts des États-Unis, d’Israël et de l’Arabie saoudite.

Alors que Moscou devra augmenter la pression sur ses alliés que davantage de compromis soient possibles, il serait facile pour Damas et Téhéran de saboter toute initiative ou plan proposé par la Russie qui ne répond pas à leurs intérêts. Il sera alors difficile pour Moscou de parvenir à un accord avec ses alliés.

En conséquence, la Russie pourrait être se retrouver incapable d’interagir et de se coordonner efficacement avec eux.

Mais il est possible que les États-Unis prennent des mesures abruptes contre l’Iran (nouvelles sanctions, échec du JCPOA…) ou que les tensions entre Israël et Palestine s’aggravent, ce qui risque de compliquer et d’envenimer la situation dans la région

De plus, les questions les plus délicates et les plus difficiles qui seront débattues en 2018 incluent des réformes politiques et constitutionnelles, les élections, le sort d’Assad, la reconstruction de la Syrie, le rôle des Kurdes dans la gouvernance du pays et la présence de militaires étrangers.

L’absence d’initiatives sérieuses pour aborder ces questions sensibles convaincra davantage les acteurs régionaux que la Russie est incapable de résoudre le conflit.

Une relations bilatérale forte

Sur un autre front régional, les relations entre Russie et Turquie ont été entièrement rétablies en 2017, suite à presque deux ans de gel, après qu’un chasseur russe fut abattu en 2015. Poutine et Erdoğan ont tenu sept réunions au cours de l’année, soulignant ainsi le niveau et la dynamique de leurs relations bilatérales.

Les deux parties ont finalisé des accords sur un certain nombre de grands projets, dont un gazoduc et une centrale nucléaire à Akkuyu. À la fin du mois de décembre, la Turquie a acheté à la Russie quatre régiments de systèmes de défense aérienne S-400, d’une valeur de 2,5 milliards de dollars. Les premières livraisons sont prévues en mars 2020.

La Turquie est un garant étatique des accords de cessez-le-feu conclus à Astana et elle n’a que récemment rejoint le nouveau format tripartite établi à Sotchi, où les dirigeants russes, iraniens et turcs se réuniront pour discuter du conflit en Syrie.

Moscou et Ankara ont toujours des désaccords sur la Syrie, principalement quant au soutien de la Russie à Assad, la présence de groupes rebelles à Idleb et la tentative des Kurdes d’établir leur autonomie dans le nord de la Syrie.

Ces différences ont suscité des tensions entre Ankara et Moscou.

Une solution acceptable

Israël est un autre acteur régional avec lequel la Russie souhaite avoir une communication directe sur le conflit en Syrie. Israël, qui a ses propres préoccupations sécuritaires au sujet de la Syrie et l’influence croissante de l’Iran, est important pour la Russie dans le contexte syrien. Israël tient à ce que Moscou garde Téhéran sous contrôle.

La première zone de désescalade au sud-ouest de la Syrie a été convenue entre la Russie, les États-Unis et la Jordanie, en consultation avec Israël. Les livraisons des systèmes russes de défense aérienne S-300 à l’Iran ont fortement irrité Israël, autant que les liens étroits de Moscou avec le Hezbollah et l’Iran.

Le rôle et l’influence grandissante de Moscou au Moyen-Orient dépendra avant tout des attentes des acteurs régionaux

Israël peut agir comme levier sur la Russie, car il pourrait frapper des cibles iraniennes en Syrie, ce qui pourrait compliquer davantage la situation. Le principal défi de Moscou sera de trouver une solution mutuellement acceptable, qui envisage une présence iranienne en Syrie et qui tienne compte des préoccupations israéliennes en matière de sécurité.

Visibilité militaire de la Russie

L’Égypte est un pays clé du Moyen-Orient, et ses relations bilatérales avec la Russie ne cessent de se développer depuis 2013, après le coup d’État militaire qui renversa le premier président démocratiquement élu d’Égypte. Depuis 2014, Poutine et Sissi ont tenu sept réunions (dont deux en 2017).

La coopération entre Moscou et le Caire se développe dans les domaines politique, économique et militaro-technique. En 2017, ils ont finalisé des accords pour construire la première centrale nucléaire égyptienne, d’une valeur de 25 milliards de dollars. Par ailleurs, l’Égypte et la Russie ont signé plusieurs accords d’armement, pour plusieurs milliards de dollars.

En novembre dernier, les deux pays ont élaboré un projet d’accord sur l’utilisation conjointe de l’espace aérien et de bases aériennes par leurs avions militaires. Si cet accord est finalisé et signé en 2018, il établira une base juridique permettant à l’aviation russe d’utiliser les infrastructures égyptiennes, augmentant ainsi la visibilité militaire de la Russie en Afrique du Nord.



Abdel Fattah al-Sissi (à droite) accueille Vladimir Poutine au Caire en février 2015 (AFP)

De plus, l’Égypte suit de près l’implication de la Russie en Syrie et comprend que Moscou a beaucoup à offrir au Caire dans la « guerre contre le terrorisme ».

La fin de la phase militaire de la guerre en Syrie permettra à la Russie de libérer davantage de ressources et de les concentrer ailleurs dans la région.

Du point de vue russe, l’Égypte semble être un bon point de départ. Au cours de l’année 2017, des rapports ont signalé (bien que les responsables russes et égyptiens aient nié) que la Russie avait déjà déployé un petit nombre de ses forces spéciales et de ses conseillers militaires à Sidi Barrani (ville méditerranéenne proche de la frontière libyenne) et qu’elle était en pourparlers avec le Caire pour y louer une base aérienne égyptienne. Ironiquement, cette même ville abritait autrefois une base navale soviétique.

À LIRE : Le véritable projet militaire de Poutine en Syrie

De nombreux analystes russes s’attendent à ce que la coopération militaire se poursuive en 2018 entre Moscou et le Caire et que les militaires russes aient accès à l'infrastructure militaire égyptienne.

Plus important encore, l’Égypte est une porte vers la Libye, où Moscou prévoit de jouer un rôle dans le processus de reconstruction.

Partenaires américains traditionnels

Bien que les relations entre Russes et Saoudiens n’aient jamais été cordiales, elles ont commencé à s’améliorer en 2015, ce qui a coïncidé avec trois événements clés : la chute mondiale des prix du pétrole, le déploiement militaire de la Russie en Syrie et l’arrivée au pouvoir du prince saoudien Mohammed ben Salmane.

En octobre dernier, le roi saoudien Salmane a donc effectué une visite historique en Russie. La coordination entre les deux parties est assez étroite et efficace dans le domaine de l’énergie, y compris en ce qui concerne les volumes de production pétrolière. Le royaume est impliqué dans plusieurs projets d’investissement en Russie (et prévoit d’y investir environ 10 milliards de dollars). Il est également en pourparlers pour l’achat d’armes russes.



En 2017, une nouvelle tendance se dessina : les partenaires américains traditionnels commencèrent à accorder plus d’attention aux partenaires non traditionnels, comme la Russie (AFP)

Moscou apprécie l’importance de bonnes relations avec l’Arabie saoudite. Riyad reconnaît également l’influence croissante de la Russie dans la région. De plus, l’Arabie saoudite peut prendre les liens étroits entre Iran et Russie comme un moyen de communication avec Téhéran.

Cette année, on a assisté à l’émergence d’une nouvelle tendance selon laquelle les partenaires américains traditionnels ont commencé à accorder plus d’attention aux puissances non traditionnelles, comme la Russie. La visite du roi Salmane à Moscou a confirmé le rôle d’acteur clé de la Russie dans la région, et envoyé un signal à d’autres partenaires américains traditionnels, indiquant qu’est possible et nécessaire un dialogue constructif avec la Russie.

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Cependant, il faut se souvenir que le développement des relations entre la Russie et les partenaires traditionnels américains ne sera possible que si cela ne nuit pas aux intérêts américains, ou tant que Washington le permettra. Par ailleurs, en 2018, beaucoup de choses dépendront de la politique américaine au Moyen-Orient – qu’elle trouve ou non une approche globale des crises au Moyen-Orient.

Jusqu’ à présent, l’administration Trump ne semble pas en avoir une. Mais il est possible que les États-Unis prennent des mesures abruptes contre l’Iran (nouvelles sanctions, échec de la JCPOA…) ou que les tensions entre Palestine et Israël s’aggravent, ce qui risque de compliquer et d’aggraver la situation dans la région. Cela affectera certainement la politique russe dans la région.

En 2017, la Russie a continué d’étendre son influence au Moyen-Orient au détriment des États-Unis, approche qui a fait ses preuves jusqu’ à présent. Toutefois, l’influence et le rôle croissants de Moscou au Moyen-Orient dépendront principalement des attentes des acteurs régionaux.

Si la Russie ne répondait pas à ces attentes, elle porterait atteinte à son image de partenaire crédible et risquerait fort probablement de perdre sa position dans la région.

 

- Alexey Khlebnikov est un expert de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord au Russian International Affairs Council. Il est titulaire d’une maîtrise en politiques publiques mondiales et études du Moyen-Orient. Il a été titulaire d’une bourse Muskie à l’École des affaires publiques Hubert Humphrey de l’Université du Minnesota (2012-2014) et chargé de recherche à la School of Advanced International Studies de l’Université Johns Hopkins en 2013.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Vladimir Poutine au Kremlin, en décembre 2017, lors d’une cérémonie organisée pour décerner des distinctions nationales au personnel militaire engagé en Syrie (AFP).

Traduit de l'anglais (original) par Dominique Macabies.