Crise en Libye : des élections pourraient renforcer Haftar et isoler Paris

Crise en Libye : des élections pourraient renforcer Haftar et isoler Paris

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30 octobre 2018

La volonté de la France d’accélérer le processus de paix en Libye est compréhensible, mais en l’absence d’un minimum de sécurité et de consensus national et régional, des élections en décembre risquent d’aggraver la crise et de créer des tensions avec plusieurs acteurs régionaux et européens

Depuis l’accord de Paris, conclu à l’Élysée en mai dernier entre les protagonistes de la crise libyenne, la diplomatie française fait pression sur les différents acteurs pour la tenue d’élections, le 10 décembre 2018, pour un référendum constitutionnel. Pourtant, la réalité du terrain invite à se poser des questions quant à la viabilité de telles élections et à leur impact sur la gestion de la crise libyenne.

Sept ans après l’effondrement du régime de Mouammar Kadhafi, la Libye vit une situation de chaos politique et sécuritaire. Le pays peine à retrouver la stabilité et à refonder un pouvoir central légitime, capable d’imposer son autorité sur l’ensemble du territoire et de reconstruire le pays au plan économique, social et sécuritaire.



Les miliciens fidèles au Gouvernement d’union nationale (GNA), célèbrent leurs progrès sur le terrain dans le sud de Tripoli le 25 septembre 2018. Les combats près de la capitale ont tué plus de 100 personnes depuis la fin août (AFP)

La Libye est divisée entre deux gouvernements issus de factions rivales qui se disputent le pouvoir central. À Tripoli, siège le Gouvernement d’union nationale (GNA) que dirige Fayez al-Sarraj. Il est issu de l’accord interlibyen à Skhirat (Maroc) signé en décembre 2015 sous l’égide de l’ONU qui le reconnaît comme seul gouvernement légitime de la Libye.

Le second  a été formé par les députés dissidents du Parlement (Chambre des représentants), installé à Tobrouk et présidé par Aguila Saleh.

Une coalition de milices dénommée Fajr Libya (Aube de la Libye) s’est formée pour défendre le GNA. Le Parlement est soutenu par « l’armée nationale libyenne » (ANL) dirigée par le maréchal Khalifa Haftar qui bénéficie, en retour, de la légitimité politique du Parlement.

Paris tente de faire cavalier seul dans le traitement de la crise libyenne et de s’imposer diplomatiquement, dans un contexte de net recul de l’influence française et européenne au Maghreb et au Moyen-Orient

L’ANL s’oppose sur le terrain aux djihadistes du groupe État islamique (EI) à l’est, et aux milices armées proches du GNA, sur fond de guerre civile. Haftar domine l’est du pays et tente de s’imposer comme acteur incontournable dans la crise libyenne grâce notamment au soutien militaire et diplomatique de l’Égypte et des Émirats arabes unis.

La volonté de la France d’accélérer le processus de paix en Libye est compréhensible d’un point de vue sécuritaire. Nul doute que la situation en Libye nécessite une solution d’urgence. Le pays est en proie à des crises multiples et interconnectées dont les conséquences s’étendent à toute la région et au-delà : le flux migratoire, le risque de transformation du territoire libyen en foyer du terrorisme international ou la prise de gisements pétroliers par des groupes djihadistes, comme l’EI, et le risque de déstabilisation des pays voisins.

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Par ailleurs, Paris tente de faire cavalier seul dans le traitement de la crise libyenne et de s’imposer diplomatiquement, dans un contexte de net recul de l’influence française et européenne au Maghreb et au Moyen-Orient.

De plus, la France tente de promouvoir d’autres acteurs comme le maréchal Haftar, face à l’incapacité des principales factions politiques à trouver un consensus. La tenue des élections prochaines dans le contexte actuel fait d’ailleurs pencher la balance en faveur du maréchal dont le rôle politique sortirait renforcé.

L’ambition de Paris risque d’être déçue

Haftar profite également de la progression de son armée facilitée par les frappes que mènent la France, le Royaume-Uni et les États-Unis à l’est dans le cadre de la lutte antiterroriste, pour s’imposer comme interlocuteur incontournable.

Et c’est bien à ce niveau que se pose le problème. Car Haftar propose une solution purement militaire à la crise libyenne qui séduit certains pays, certes, mais qui ne fait pas l’unanimité tant au niveau régional qu’international.

Il importe alors de souligner la complexité de la crise libyenne du fait qu’elle anime plusieurs acteurs nationaux, régionaux et internationaux, étatiques et non-étatiques et nécessite de longs et patients efforts pour asseoir les conditions d’une stabilité pérenne, condition fondamentale pour la refondation d’un système de gouvernance permettant la reconstruction administrative, économique et sociale du pays.



L'envoyé spécial des Nations unies pour la Libye Ghassan Salamé et Jean-Yves Le Drian à La Celle-Saint-Cloud en juillet 2017 (AFP)

L’ambition de Paris risque d’être déçue en l’absence d’un consensus national et régional sur la tenue des élections pour décembre prochain, tandis que la situation sécuritaire offre peu de signes d’espoir de s’améliorer en l’absence d’un minimum de stabilité pour garantir la pérennisation et l’efficacité de la nouvelle formation politique dans un contexte d’affrontements violents entre milices rivales, sachant que plusieurs milices ne sont contrôlées par aucune des parties politiques reconnues.

Si la Chambre des représentants, proche de Haftar, a approuvé la loi sur le référendum constitutionnel prévu par les prochaines élections, le chef du GNA, Sarraj, est critique envers l’initiative de la France.

L’ANL est loin de constituer une véritable armée capable de maintenir l’ordre et garantir la sécurité du territoire libyen, comme tente de le faire croire son dirigeant

De plus, la promotion de Haftar au rang d’acteur principal risque d’attiser les tensions internes et d’aggraver la crise. Haftar prône l’opposition à tout courant islamiste même modéré, ce qui lui vaut le soutien de ses principaux alliés, l’Égypte et les Émirats, ennemis jurés des Frères musulmans, que lui-même accuse, à tort ou à raison, d’avoir pris le monopole du GNA. Cela rend toute perspective de consensus entre les deux parties difficilement envisageable, au moins pour le moment.

De plus, l’ANL est loin de constituer une véritable armée capable de maintenir l’ordre et garantir la sécurité du territoire libyen, comme tente de le faire croire son dirigeant. C’est plutôt un amas de milices dont l’unité reste fragile et très dépendant du soutien de l’Égypte et des EAU. 

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Cela pourrait isoler Paris et créer des tensions avec plusieurs acteurs régionaux et européens. En effet, contrairement à l’Égypte et aux Émirats, d’autres puissances régionales comme le Qatar et la Turquie, par exemple, soutiennent le GNA et voient d’un œil sceptique la tenue des élections qui risquent de favoriser le Parlement et le maréchal Haftar aux dépens du GNA. Ces acteurs régionaux se livrent ainsi une guerre par procuration en s’affrontant par milices interposées sur le territoire libyen.

Sur le plan international, l’initiative unilatérale de la France pour la sortie de crise en Libye n’est soutenue ni par l’Union européenne (UE), ni même par le Conseil de sécurité de l’ONU qui, d’ailleurs, ne fixe aucune échéance pour les élections et prolonge même d’un an sa mission en Libye.

Rome, opposée à l’activisme français

L’Italie ne cache pas son opposition à l’activisme français en Libye qu’elle considère comme une menace pour ses intérêts stratégiques et énergétiques dans son ancienne colonie. Rome rappelle, par le biais de son ministre des Affaires étrangères, la responsabilité de la France dans le conflit libyen, faisant référence à l’intervention militaire ayant conduit à la mort de Kadhafi et à l’effondrement du régime libyen, à l’origine du chaos actuel.

Rome s’active pour défendre ses intérêts économiques en Libye qui possède, entre autres, la première réserve pétrolière en Afrique et dans lequel il est le premier investisseur. Du fait de sa proximité géographique, l’Italie subit directement la crise migratoire et sécuritaire qui découle du conflit libyen.



Le Premier ministre italien Giuseppe Conte (à gauche) et son homologue libyen Fayez al-Sarraj à Rome le 26 octobre 2018 (AFP)

D’autres acteurs régionaux prônant la neutralité, comme Alger, appelle à une solution inclusive qui intègre l’ensemble des protagonistes y compris les Touaregs et les Tobous.

En somme, en l’absence d’un minimum de consensus politique et de sécurité, requis pour le rétablissement de l’ordre et de la stabilité, il sera difficile d’envisager une sortie de crise lors des prochaines élections. Bien au contraire, l’ambition française dans la gestion de la crise libyenne risque de tourner au fiasco. La crise politique pourrait s’aggraver si le maréchal Haftar et le Parlement sortaient plus forts à l’issue de ces élections, induisant l’aggravation du conflit armé.

Par conséquent, accélérer le processus de paix risque plutôt de radicaliser les factions politiques et d’inciter les milices rivales à une surenchère de la violence. L’avancée de Haftar risque aussi d’encourager différentes milices islamistes, jusque-là rivales, à s’unir. 

 

- Brahim Oumansour est consultant en géopolitique et relations internationales. Chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et au Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM). Ses recherches portent principalement sur la politique étrangère des États-Unis en Afrique du Nord et au Moyen-Orient depuis la Seconde Guerre mondiale à la guerre contre le terrorisme et le projet de démocratisation. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @OumansourB.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le maréchal Khalifa Haftar serre la main du président français Emmanuel Macron lors de la Conférence internationale sur la Libye, à Paris, le 29 mai 2018 (AFP).