La presse écrite libanaise à l’agonie

La presse écrite libanaise à l’agonie

#Liban
Paul Khalifeh's picture
29 octobre 2018

Pionnière et porte-étendard de la liberté d’expression dans le monde arabe, la presse écrite se meurt au Liban. Des publications prestigieuses ferment, des dizaines de journalistes se retrouvent sans emploi. La chute drastique des recettes publicitaires est pointée du doigt. Mais ce n’est pas la seule raison

Le 11 octobre dernier, le célèbre quotidien libanais arabophone, An-Nahar, créait la surprise en publiant une édition de huit pages vides. Une manière de tirer la sonnette d’alarme sur l’état de la presse au Liban. « Les pages blanches du Nahar sont une forme d’expression par rapport à la situation catastrophique du pays», a expliqué sa directrice, Nayla Tuéni, dans une conférence de presse.

Quelques jours plus tôt, l’une des plus anciennes maisons de presse du pays, Dar Assayyad, annonçait, d’une manière inattendue, l’interruption de toutes ses activités à partir du 1er octobre. Le groupe, fondé en 1943, publiait un quotidien arabophone, Al-Anwar, et une dizaine de revues, distribuées au Liban et dans plusieurs pays arabes, notamment les États du Golfe.

Le choc le plus brutal a eu lieu toutefois avec la disparition du prestigieux quotidien As-Safir, le 31 décembre 2016. Porte-étendard des « causes arabes », ce journal a accueilli dans ses colonnes les plus célèbres intellectuels et écrivains de la région

En juin dernier, le grand quotidien panarabe Al-Hayat, fondé en 1946, et racheté par le prince saoudien Khaled ben Sultan ben Abdelaziz en 1996, fermait son bureau à Beyrouth.

Le choc le plus brutal a eu lieu toutefois avec la disparition du prestigieux quotidien As-Safir, le 31 décembre 2016. Porte-étendard des « causes arabes », ce journal a accueilli dans ses colonnes, tout au long de ses 42 ans d’existence (1974-2016), les plus célèbres intellectuels et écrivains de la région. Son propriétaire et rédacteur en chef, Talal Salman, était considéré comme l’un des journalistes arabes les plus influents.  



Le quotidien libanais As-Safir a cessé de publier le 31 décembre 2016 (AFP)

La presse francophone non plus n’est pas en reste. En 2011, le quotidien d’expression française Al-Balad, fondé trois ans plus tôt, remerciaient tous ses journalistes et fermaient ses portes. Deux ans plus tard, La Revue du Liban, fondée en 1928, tirait sa révérence.

Magazine, premier hebdomadaire généraliste du pays depuis 1957, devient un mensuel en octobre 2016, dans une démarche visant à réduire les coûts de production. Le 14 octobre, le seul quotidien francophone du Liban, L’Orient-Le Jour, a augmenté son prix de vente de 30 %, pour tenter de limiter ses pertes au numéro.

Ces dix dernières années, près de 500 journalistes et des centaines d’autres salariés du secteur de la presse se sont retrouvés sans emploi.

Chute des recettes publicitaires

La crise mondiale de la presse et les difficultés financières invoquées expliquent, en partie, ce phénomène. Le marché publicitaire est le secteur le plus touché par la crise économique qui frappe le Liban depuis le début de la guerre en Syrie, en 2011.

Le marché publicitaire est le secteur le plus touché par la crise économique qui frappe le Liban depuis le début de la guerre en Syrie

Selon le magazine ArabAd et l’institut Ipsos, les dépenses publicitaires réelles en 2016 étaient de 174 millions de dollars, en baisse de 8,5 % par rapport à l’année précédente. La presse écrite n’a attiré que 11,5 % de ces budgets, soit 20 millions de dollars. Ce montant est dérisoire vu le nombre de publications (huit quotidiens en 2016, une vingtaine de magazines) et les coûts de production élevés. Les dépenses publicitaires ont encore sensiblement baissé en 2018.



Un Saoudien lit le journal libanais Al-Hayat le 4 octobre 2005 (AFP)

Pour Edmond Saab, ancien directeur du Nahar, une des facettes du problème auquel est confrontée la presse libanaise est le nombre élevé de publications pour un lectorat de taille modeste.

« À quoi sert toute cette diversité dans un petit pays comme le Liban, avec un nombre de lecteurs de quotidiens ne dépassant pas les 250 000 personnes, dont la moitié seulement achète un journal », explique ce journaliste chevronné dans une étude publiée sur sa page Facebook. Selon lui, « avec 120 000 copies vendues tous les jours, cela fait 12 000 exemplaires par quotidien […], ce qui ne suffit même pas pour couvrir le coût du papier, sans parler des salaires ».

La grande marge de liberté d’expression dont jouit le Liban et la compétence des journalistes ont fait que les publications libanaises servaient de tribunes et de porte-voix aux régimes arabes ou à l’opposition dans certains autres pays

La profusion de journaux au Liban s’explique par le fait que la presse libanaise était destinée, pendant des décennies, non pas uniquement au lectorat local mais à l’ensemble du public arabe, notamment les pays du Levant, du Golfe et l’Égypte.

La grande marge de liberté d’expression dont jouit le Liban et la compétence des journalistes ont fait que les publications libanaises servaient de tribunes et de porte-voix aux régimes arabes ou à l’opposition dans certains autres pays.

« De nombreux journaux recevaient des financements de pays arabes, comme l’Irak, les États du Golfe, la Libye, ou la Syrie », affirme à Middle East Eye Scarlett Haddad, membre du comité exécutif de l’Ordre des journalistes de la presse.

Les millions des pays arabes

Pendant des décennies, des dizaines de millions de dollars provenant des pays arabes ont permis à la presse libanaise de prospérer, voire de vivre au-dessus de ses moyens, sans se soucier de construire un secteur solide et viable.

« Les journaux dépensaient inconsidérément grâce à l’argent en provenance des pays arabe. Ils disposaient de vastes réseaux de correspondants, se dotaient des meilleures technologies. Le Nahar a construit un immeuble dans le centre-ville de Beyrouth digne du New York Times », poursuit Scarlett Haddad.

Les États arabes bailleurs de fonds de la presse libanaise ne se sont pas affrontés uniquement avec des mots dans les colonnes des journaux. Les journalistes libanais ont payé un lourd tribut dans les règlements de compte

Les États arabes bailleurs de fonds de la presse libanaise ne se sont pas affrontés uniquement avec des mots dans les colonnes des journaux. Les journalistes libanais ont payé un lourd tribut dans les règlements de compte, notamment entre la Syrie et l’Irak, les frère-ennemis dirigés dans les années 70 et 80 du siècle dernier par deux branches rivales du parti Baas.

L’ancien président de l’Ordre de la presse, Riad Taha, proche de l’Irak, a été assassiné en 1978, tout comme Salim al-Lawzi, rédacteur en chef du célèbre hebdomadaire Al-Hawadeth, torturé puis tué. Plus récemment encore, en 2005, c’est le PDG du Nahar, Gébran Tuéni, qui a été assassiné, et avant lui, en juin de la même année, Samir Kassir, journaliste au même quotidien.



Des journalistes libanais brandissent des stylos et des photos de Samir Kassir lors d’une manifestation dans le centre de Beyrouth, le 3 juin 2005, pour protester contre son assassinat dans un attentat à la voiture piégée la veille (AFP)

Malgré ces sombres événements, la presse prospérait même pendant la guerre civile, et les publications quotidiennes et périodiques libanaises étaient distribuées dans le monde arabe, ce qui leur a permis d’augmenter leur tirage.

À cause de l’argent facile qui coulait à flot pendant des décennies, les journalistes ont négligé la construction de structures syndicales efficaces capables de défendre leurs droits et de leur assurer des filets de protection sociale, comme par exemple des caisses de retraites ou des couvertures médicales après la fin de leur carrière.

Le journalisme est l’un des métiers les moins protégés au Liban, et beaucoup de grandes plumes, qui faisaient trembler des trônes et des régimes il y a 20, 30 ou 40 ans, vivent aujourd’hui dans une indescriptible précarité

Résultat : le journalisme est l’un des métiers les moins protégés au Liban, et beaucoup de grandes plumes, qui faisaient trembler des trônes et des régimes il y a 20, 30 ou 40 ans, vivent aujourd’hui dans une indescriptible précarité.

Mais même pendant cette période de crise, de nouveaux titres sont apparus. Al-Akhbar, quotidien engagé, proche du Hezbollah et de ses alliés régionaux, a vu le jour à l’été 2006, en pleine guerre israélienne contre le Liban. Ce journal résolument anti-américain a réussi à fidéliser une tranche du lectorat et à récupérer une partie du public du Safir.  

En revanche, Al-Ittihad, fondé en octobre 2017, n’a pas réussi à tenir la route, surtout que sa ligne éditoriale était proche de celle d’Al-Akhbar. Il a disparu trois mois après son lancement. 

À LIRE ► Autrefois emblématiques, les quotidiens libanais perdent de leur influence dans la région

La chute brutale des recettes publicitaires, l’arrêt des aides généreuses en provenance des États du Golfe, la fermeture des marchés arabes, notamment irakien et libyen, qui permettaient aux publications libanaises d’écouler des dizaines de milliers de copies, couplés à l’apparition des sites d’information en ligne, sont autant de facteurs qui ont contribué au déclin de la presse au Liban.

Mais celle-ci dispose toujours d’un atout majeur, la liberté, qui fait défaut dans la plupart des pays arabes du Levant, malgré quelques améliorations, comme en Jordanie ou en Irak. Encore faut-il qu’elle redéfinisse sa vocation.         

 

- Paul Khalifeh est un journaliste libanais, correspondant de la presse étrangère et enseignant dans les universités de Beyrouth. Vous pouvez le suivre sur Twitter @khalifehpaul

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : les journaux libanais An-Nahar, Al-Mustakbal et Al-Anwar (MEE/Chloé Domat).