Liban : quand le nom d’une rue déchaîne les passions

Liban : quand le nom d’une rue déchaîne les passions

#Liban
Paul Khalifeh's picture
22 septembre 2018

Tant que les Libanais seront incapables de produire des « héros » jouissant d’une unanimité à l’échelle nationale, leur unité demeurera fragile et la paix civile restera menacée à tout moment

La « rue du martyr Moustapha Badreddine » commence dans la banlieue sud de Beyrouth, le fief du Hezbollah, longe l’ambassade du Koweït et se dirige vers « l’Hôpital gouvernemental du martyr Rafic Hariri », situé dans la capitale.

Ces mots n’auraient été qu’une banale description géographique sans intérêt pour de nombreuses personnes si ce même Moustapha Badreddine n’était pas accusé, par le Tribunal spécial pour le Liban (TSL), d’être le cerveau de l’assassinat de Rafic Hariri, en février 2005, et d’avoir passé sept ans en prison au Koweït (1984-1991) pour son implication présumée dans des attentats dans ce pays. Condamné à mort, il n’a retrouvé la liberté qu’à la faveur du chaos consécutif à l’invasion par l’Irak de cet émirat pétrolier, à l’époque du président Saddam Hussein.

L’affaire a provoqué un déchaînement de haine sur les réseaux sociaux et une vive polémique dans les milieux politiques

On comprend mieux, dès lors, que le fait de donner ce nom à cette rue n’est pas un fait anodin, surtout à cet endroit et à ce moment précis, alors que le TSL tient, à La Haye, des audiences consacrées à l’accusation, qui a retracé dans les moindres détails le rôle présumé de Badreddine – un des fondateurs du plus grand parti chiite libanais, le Hezbollah – dans l’assassinat du leader sunnite du pays.

L’affaire a provoqué un déchaînement de haine sur les réseaux sociaux et une vive polémique dans les milieux politiques.



Des membres du Hezbollah portent un portrait de Moustapha Badreddine, haut commandant du groupe tué en Syrie, lors de ses funérailles dans le quartier de Ghobeiry, au sud de Beyrouth, le 13 mai 2016 (AFP)

Le Premier ministre désigné, Saad Hariri, qui est le fils de Rafic Hariri, a qualifié la décision du conseil municipal de Ghobeiri, dominé par le Hezbollah et son allié chiite le mouvement Amal, de baptiser l’une de ses rues du nom de l’assassin présumé de son père de « sédition pure et simple ».

Si Moustapha Badreddine est considéré comme un assassin par le procureur du TSL et une partie des Libanais, les avocats de la défense et une autre partie de la population le qualifient d’authentique héro

« Cette décision est regrettable, a-t-il dit. Nous avons opté pour la voie de la justice et avons plaidé pour la stabilité et le calme, alors que certains veulent entraîner le pays sur d’autres chemins ». Le Premier ministre, qui ne parvient pas à former un gouvernement depuis plus de trois mois, faisait allusion à ses propos apaisants la semaine dernière à La Haye, lorsqu’il avait dit rechercher la « justice » et non la « vengeance ».

Une provocation du Hezbollah ?

Sur les réseaux sociaux, le ton était bien moins conciliant. Les partisans des deux camps se sont copieusement injuriés, se lançant même des menaces. Le ministre de l’Intérieur Nouhad Machnouk, membre du Courant du Futur, fondé par Rafic Hariri et aujourd’hui dirigé par son fils, a écrit au conseil municipal de Ghobeiri, lui enjoignant de changer le nom de la rue. Sa demande a été rejetée, sous prétexte que les prérogatives des conseils locaux élus leur accordent pleinement le droit de baptiser des rues.  



Le Premier ministre Saad Hariri, fils de Rafic Hariri, a qualifié la décision du conseil municipal de Ghobeiri de « sédition pure et simple » (Reuters)

Un observateur neutre pourrait voir dans la décision controversée du conseil municipal une provocation, mais les élus s’en défendent. « Nous avons donné ce nom à la rue car Moustapha Badreddine est un martyr », a déclaré le maire Maan Mounir Khalil, qui a rappelé au passage que le ministère de l’Intérieur avait été informé dès juin 2017 de cette décision et qu’il ne s’y était pas opposé dans le délai légal d’un mois qui lui était imparti.

La polémique acerbe provoquée par un nom donné à une rue illustre parfaitement les profondes divergences qui séparent les Libanais au sujet de la perception de leur histoire

Si Moustapha Badreddine est considéré comme un assassin par le procureur du TSL et une partie des Libanais, les avocats de la défense et une autre partie de la population le qualifient d’authentique héro. Cet homme a longtemps dirigé l’aile militaire du Hezbollah, qui a libéré le sud du Liban de l’occupation israélienne, en l’an 2000.

Il est aussi l’artisan de la victoire contre Israël lors de la guerre de 2006, avant de prendre la tête des troupes du parti chiite envoyées en Syrie à partir du printemps 2013 pour prêter main forte à l’armée syrienne en difficulté face aux insurgés islamistes sunnites. C’est d’ailleurs en Syrie, près de Damas, qu’il trouve la mort en 2016, lors d’un bombardement attribué aux rebelles par le Hezbollah.

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Moustapha Badreddine fait partie de cette génération de commandants militaires du Hezbollah qui ont passé leur vie dans l’ombre, déployant toute leur énergie pour combattre Israël. Il est le cousin et le beau-frère d’un autre célèbre commandant du Hezbollah, Imad Moughniyé, tué à Damas en 2007, dans un attentat attribué aux services de renseignement israéliens.

Une conscience collective fragmentée

La polémique acerbe provoquée par un nom donné à une rue illustre parfaitement les profondes divergences qui séparent les Libanais au sujet de la perception de leur histoire.

Des hommes, couverts de gloire et de louanges par une partie de la population, sont considérés comme d’odieux assassins par d’autres. La conscience collective est fragmentée, et chaque communauté possède ses propres héros, même si certains d’entre eux défendent des causes nationales ou même supranationales, comme Badreddine, fervent partisan de la cause palestinienne et de la lutte contre Israël, pour lesquelles il a consacré sa vie.

En traversant Beyrouth, les rues ou les places portant des noms d’hommes controversés foisonnent. Ici, Bachir Gemayel, président élu, assassiné en 1982, presque sanctifié par une partie des chrétiens, qualifié de « chef de milice sanguinaire » par d’autres

Cette affaire n’est pas nouvelle. En traversant Beyrouth, les rues ou les places portant des noms d’hommes controversés foisonnent. Ici, Bachir Gemayel, président élu, assassiné en 1982, presque sanctifié par une partie des chrétiens, qualifié de « chef de milice sanguinaire » par d’autres. Ou encore Hadi Hassan Nasrallah, fils du leader du Hezbollah, mort au combat contre Israël en 1997, décrit comme un « résistant » par les uns et comme un « milicien » par d’autres.

Tant que les Libanais seront incapables de produire des « héros » jouissant d’une unanimité à l’échelle nationale, dépassant les communautés, leur unité demeurera fragile et la paix civile restera menacée à tout moment. Mais avant de trouver ces rassembleurs, il leur faut s’entendre sur qui est l’ennemi ou l’ami, et sur la cause qui mériterait des sacrifies.

 

- Paul Khalifeh est un journaliste libanais, correspondant de la presse étrangère et enseignant dans les universités de Beyrouth.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : la décision du conseil municipal d'un quartier de Beyrouth de donner à une rue le nom de Moustapha Badreddine, accusé d’être le cerveau de l’assassinat de Rafic Hariri, a enflammé les réseaux sociaux et provoqué une vive polémique politique sur fond de tensions communautaires (AFP).