Que se passerait-il si les Frères musulmans jetaient l’éponge en Égypte ?

Que se passerait-il si les Frères musulmans jetaient l’éponge en Égypte ?

#Égypte
- Basheer Nafi's picture
31 août 2015

Si les Frères musulmans abandonnaient le combat pour la démocratie, l’Égypte tomberait sous l’hégémonie d’une classe dirigeante corrompue pour les décennies à venir

Les Frères musulmans en Égypte sont soumis à l’offensive répressive et terroriste la plus brutale jamais exercée par l’État égyptien contre sa population depuis la naissance de l’Égypte moderne. De même que les régimes précédents, le régime égyptien actuel est obsédé par l’idée qu’il peut déraciner les Frères musulmans de la société et de la scène politique.

Pour parvenir à cet objectif, le régime a emprisonné à ce jour des dizaines de milliers de ses opposants égyptiens, la plupart des membres présumés des Frères musulmans de rangs divers, ainsi que des partisans ou sympathisants. Les agences chargées de la sécurité de l’État traitent ces détenus avec brutalité, les soumettent à la torture, les entassent dans des cellules de prison surpeuplées qui manquent des conditions de vie les plus basiques, et leur refusent médicaments et nourriture pendant des jours.

Des rapports clandestins provenant des prisons indiquent que certains dirigeants des Frères musulmans et des figures de proue de l’opposition, entre autres Khairat al-Chater, Mohamed Beltagy et Issam Sultan, sont détenus dans des conditions particulièrement dures dans le but de les tuer à petit feu. D’autres personnalités importantes ont déjà été assassinées. Au cours des derniers mois, les agences de sécurité ont adopté une politique d’exécution extra-judiciaire – assassinant des leaders et des activistes sans les arrêter ni les interroger officiellement.

Les membres et les sympathisants des Frères musulmans ne sont pas seulement confrontés à la répression de l’État.  Depuis le 3 juillet 2013, le corps principal du système judiciaire a choisi de toute évidence de s’opposer aux aspirations de liberté et de démocratie du peuple. À peine le Dr. Mohamed Morsi, premier président élu dans l’histoire de la république égyptienne, a-t-il été renversé que le système judiciaire s’est révélé l’un des instruments de répression les plus efficaces de l’État, et le plus hostile aux Frères musulmans et aux opposants du régime du 3 juillet.

Les juges égyptiens ont prononcé des peines capitales, ainsi que des peines de prison se montant à plusieurs centaines d’années au total, contre les plus hauts dirigeants des Frères musulmans. Des dizaines d’autres figures de l’opposition se sont aussi vu condamner à la peine de mort. Les tribunaux égyptiens ont distribué quotidiennement des peines d’emprisonnement d’une façon difficile à imaginer au XXIe siècle. Les condamnés sont de jeunes hommes et de jeunes femmes qui n’ont fait que descendre dans les rues pour manifester ou protester pacifiquement contre le régime.

Fermeture d’associations caritatives

Aucune pratique n’illustre mieux la détermination du régime d’éliminer les Frères musulmans, à la fois socialement et politiquement, que l’expropriation et la fermeture d’institutions et d’associations caritatives. Un comité judiciaire réduit, recruté parmi un certain type de juges, a accordé à l’État le droit de saisir les biens de centaines d’hommes d’affaires et de personnalités appartenant aux Frères musulmans, qu’ils soient ou non détenus ou condamnés. En outre, l’État a fermé des centaines de sociétés caritatives qui fournissaient des soins et un soutien matériel à des millions d’Égyptiens démunis. Il s’est passé la même chose dans des écoles, des instituts, des hôpitaux et certains services publics sous prétexte qu’ils appartenaient aux Frères musulmans, ou qu’ils avaient été fondés par des membres des Frères musulmans. 

Même au plus fort du conflit entre les Frères musulmans et la monarchie à la fin des années 1940, ou avec le régime nassériste dans les années 1950 et 1960, les Frères musulmans n’ont pas fait l’objet d’une telle campagne d’extermination.

Un membre important de l’opposition aujourd’hui exilé a fait remarquer que les membres des Frères musulmans doivent supporter une part de sacrifices disproportionnée par rapport à leur taille dans la société égyptienne. Il s’agit, après tout, d’une lutte pour la liberté de l’Égypte et du peuple égyptien. Il ne s’agit pas d’un combat pour la liberté des seuls Frères musulmans. Les Frères musulmans ne s’opposent pas au régime parce qu’il les a dépouillés du pouvoir ou de privilèges (tels que ceux dont jouissait la classe dirigeante du régime de Moubarak). Les Frères musulmans n’ont vraiment rien gagné de cette brève expérience démocratique, à part la présidence et quelques postes ministériels dans le gouvernement.

En fait, la plupart des ministres de Morsi n’étaient pas membres des Frères musulmans, ni même islamistes. Les principales institutions de l’État, telles que le système judiciaire, l’armée, les organismes de sécurité et le corps diplomatique, demeuraient pratiquement intouchées par les Frères musulmans. 

Quelques pas en arrière

Alors, pourquoi les Frères musulmans poursuivent-ils ce combat qui leur coûte si cher ? Pourquoi n’admettent-ils pas que les événements du 3 juillet 2013 n’ont rien marqué de plus qu’un retour au statu quo en Égypte ? Morsi aurait-il dû subir la prison et la peine de mort s’il avait reconnu la légitimité du coup d’État militaire ? Les dirigeants et les cadres du groupe auraient-ils été exilés ou emprisonnés s’ils avaient fait quelques pas en arrière et laissé le temps décider du destin et du gouvernement de l’Égypte ?

En fait, les options des Frères musulmans sont très limitées. À la différence de la crise majeure qu’ils avaient précédemment affrontée en 1954, la vie politique égyptienne a évolué au cours des dernières décennies de telle sorte que la responsabilité du futur de l’Égypte et de sa population repose sur leurs épaules. Tout au long de cette période, depuis la naissance de la république et pratiquement jusqu’au milieu des années 1990, les Frères musulmans ne représentaient guère plus que l’une des forces politiques en Égypte. Outre les Frères musulmans, il y avait les nationalistes arabes, les libéraux et les gauchistes. Cependant, à partir du milieu des années 1990 et à cause de changements sociaux et économiques internes, ainsi que de mutations au niveau international, les Frères musulmans ont émergé comme la principale force politique, peut-être même la seule, capable de tenir tête à l’ordre établi par l’État et à sa tyrannie.

Le Parti national, qui était l’instrument politique des régimes de Sadate et Moubarak, n’était pas un parti dans le sens conventionnel du terme. C’était une courroie de transmission politique de la volonté et de l’hégémonie de l’État. Le Parti national ne représentait pas une classe sociale, ni même une coalition de classes sociales, et il ne défendait aucun contenu idéologique spécifique. C’était un parti fondé par le régime dans le but de renvoyer de lui-même une image civile et moderne. Son existence même, depuis le moment de sa création jusqu’à sa disparition, fut tributaire de ses liens explicites avec les institutions de l’État et de la capacité du régime à monopoliser le pouvoir et la richesse et à en redistribuer le surplus à ses soutiens. 

Où est l’opposition ?

Outre le Parti national, et surtout depuis le début du troisième millénaire, il n’y a pas eu d’autre force politique significative à part les Frères musulmans. Pourtant, des dizaines de partis politiques sont nés à la suite de la révolution de janvier 2011 et un certain nombre d’entre eux disposaient d’assez de moyens et de support médiatique pour être vraiment influents.

Mais où sont ces partis maintenant ? Quels sont leur poids et leur impact, pas nécessairement pour s’opposer au régime et à sa politique de répression, mais pour soutenir et renforcer sa légitimité ? En réalité, ces partis, exactement comme leurs prédécesseurs –le Wafd, le Parti national progressiste unioniste (Tagammu) et le Parti nassériste arabe démocratique (al-Nasiri) – n’ont plus aucune valeur, ni en tant que parti d’opposition, ni en tant que parti loyaliste.

Ce n’est pas seulement la scène politique qui a changé. L’État égyptien et sa relation avec la société a aussi changé. Au début des années 1950, peut-être même jusqu’au début des années 1960, l’économie égyptienne était florissante et les finances publiques bien gérées. L’Égypte était le centre pédagogique et culturel le plus important de tout l’Orient arabe. Un citoyen égyptien aux revenus moyens pouvait accéder à des soins médicaux abordables.

En revanche, l’Égypte assiste aujourd’hui au déclin rapide de son économie et des finances publiques. Le système éducatif égyptien a sombré corps et biens à tous les niveaux. La plupart des Égyptiens ne bénéficient pas de services de santé. Les services de sécurité sont la seule institution de l’État égyptien qui continue à se développer et à prospérer. Le fait qu’il n’y ait plus de séparation entre l’État égyptien et le régime au pouvoir est encore plus préoccupant. Aujourd’hui, l’État et la classe dirigeante ne font plus qu’un.

Pour toutes ces raisons, les options des Frères musulmans sont beaucoup plus réduites que ce que le jeu politique leur offrirait d’ordinaire. Si les Frères musulmans jetaient l’éponge et renonçaient au combat pour la liberté et la démocratie, l’Égypte tomberait sous l’hégémonie de l’État et de sa classe dirigeante pour les décennies à venir. Et puisque l’Égypte est le pivot de l’équilibre des pouvoirs dans le monde arabe, ce qui se passera en Égypte affectera tous les pays de la région.

 

- Basheer Nafi est docteur en histoire spécialisé dans l'étude de l'islam et du Moyen-Orient.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des partisans du président déchu Mohamed Morsi organisent un rassemblement à New York le 14 août 2015 pour marquer le deuxième anniversaire du violent démantèlement de camps d’opposants au Caire au cours duquel des centaines de manifestants ont été tués (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par Maït Foulkes.