Une dernière chance pour les rebelles syriens

Une dernière chance pour les rebelles syriens

#GuerreSyrie
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17 janvier 2017

Les divisions et les querelles intestines qui gangrènent depuis longtemps les groupes rebelles atteignent un point critique. L'heure est venue de fusionner ou d'abandonner et reconnaître sa faiblesse

Les intenses bombardements russes sur Alep-Est ainsi que le soutien de nombreuses milices financées par l'Iran ont permis au régime syrien de mettre la main sur la ville entière le mois dernier après quatre années de combat.

Les récents pourparlers en vue d'une fusion sont perçus par de nombreux groupes rebelles comme leur dernière chance d'accroître leur puissance militaire et de renforcer leur présence autour de la table des négociations

Toutefois, la progression du régime a été largement favorisée par les divisions internes au sein des groupes rebelles de la zone est d'Alep, par leurs querelles intestines et par conséquent leur mauvaise performance militaire durant l'offensive.

À cause de l'incapacité des rebelles à protéger la ville, des manifestations ont éclaté dans de nombreuses zones contrôlées par ces derniers, condamnant leurs erreurs et exigeant que les groupes s'unissent pour renforcer leur pouvoir.

Les groupes font également face à des défis externes avec la perte du soutien de certains financeurs régionaux et internationaux tels que les États-Unis et l'Arabie saoudite.



Un Syrien sur une moto près d'un cimetière de la ville de Douma, contrôlée par les rebelles, dans la banlieue-Est de Damas, le 3 janvier 2017 (AFP)

D'autres financeurs, notamment la Turquie, ont changé leurs priorités en Syrie et n'insistent plus sur un changement de régime, ce qui contraste avec les demandes des groupes rebelles et d'opposition syriens.

Ces pourparlers en vue d'une fusion sont perçus par de nombreux groupes rebelles comme leur dernière chance d'accroître leur puissance militaire et de s’assurer une présence forte à la future table des négociations.

Une unification ?

Les divisions au sein et entre les groupes rebelles, qui ont été à l'origine de tellement de problèmes durant les combats à Alep, n'ont fait que s'aggraver au cours des dernières semaines, entravant encore plus leur capacité à s'assurer des soutiens déjà en baisse.

Cependant, la pression publique en faveur d'une fusion à grande échelle pour mettre un terme à ces divisions n'a fait qu'accroître les désaccords sur la façon d'y parvenir.

Des pourparlers sont en cours entre les groupes rebelles depuis des années, mais les différences idéologiques et les préoccupations quant à la réaction des soutiens occidentaux ont freiné de nombreuses initiatives.

Les fusions entre groupes rebelles étaient par le passé plutôt bien accueillies dans les cercles de l'opposition car elles permettaient de renforcer l'unité des rebelles, mais aujourd'hui, toute union potentielle avec Jabhat Fatah al-Sham, groupe anciennement affilié à al-Qaïda autrefois appelé Jabhat al-Nosra, demeure une question qui divise.

Les factions les plus dures au sein des divers groupes ont toujours été en faveur d'une fusion avec Fatah al-Sham, mais les plus pragmatiques et modérées au sein des mêmes groupes ont refusé par crainte d'être labellisées comme groupes terroristes et de perdre le soutien essentiel de leurs financeurs.



Des rebelles syriens évacuent Alep le 22 décembre 2016 (AFP)

Autre sujet de discorde parmi les groupes rebelles : le fait de suivre aveuglément les politiques et les ordres des financeurs des rebelles, sans considération pour les intérêts des locaux. Les pays occidentaux et même la Turquie exigent que les groupes rebelles fassent de la lutte contre l'État islamique (EI) une priorité plutôt que de combattre le régime syrien.

Bien que la lutte contre l'EI soit plus importante pour certains groupes rebelles, la plupart d'entre eux pensent qu'elle ne doit pas être poursuivie au détriment du combat contre le régime syrien.

Ces désaccords ont non seulement intensifié les divisions et la polarisation entre les différents groupes, mais ils ont aussi entraîné une crise existentielle interne au sein de certains groupes, notamment le très influent mouvement islamiste Ahrar al-Sham.

Des fusions concurrentes

La chute d'Alep et la baisse permanente des soutiens adressés aux groupes rebelles ont entraîné la reprise des négociations de fusion entre Fateh al-Sham et plusieurs groupes rebelles.

Fateh al-Sham a proposé une fusion qui ferait du leader du groupe le commandant militaire général du nouveau groupe unifié. Le commandant aurait l'autorité de nommer un leader politique. Le leader d'Ahrar al-Sham, selon la proposition, prendrait la direction générale du groupe, tandis que le leader du mouvement Harakat Nour al-Din al-Zenki dirigerait le Conseil de la charia.

Selon une déclaration enregistrée rendue publique par le leader de Soqour al-Sham, la proposition de Fateh al-Sham avait de meilleures chances d'être acceptée, mais l'insistance du groupe sur le caractère « à prendre ou à laisser » de l'affaire, sans laisser place à aucune négociation, a conduit à son échec.

Une initiative d'union parallèle dirigée par l'Armée syrienne libre (ASL) circulait également en même temps. Considérée comme une contre-proposition visant à isoler Fateh al-Sham en ne rassemblant que les groupes rebelles pragmatiques et modérés, ses chances de réussite ont augmenté lorsque la proposition de Fateh al-Sham est arrivée dans l’impasse.

Bien que l'initiative de l'ASL n'ait pas réussi à unir ces groupes, le 28 décembre, 10 groupes rebelles représentant un total de 18 000 combattants ont annoncé qu'ils avaient commencé à prendre des mesures pratiques pour renforcer leur coordination en vue d'une fusion complète.

La peur des assassinats

Davantage soutenue par les financeurs de l'opposition, l'initiative de l'ASL semble avoir de meilleures chances de réussite, mais cela ne signifie pas que l'affaire sera facile.

Durant et après les récentes négociations de fusion, une augmentation du nombre d'assassinats visant les leaders rebelles s'étant opposés à une fusion avec Fateh al-Sham a éveillé parmi ceux impliqués dans les négociations des craintes vis-à-vis des tenants de la ligne dure, qui selon eux, seraient derrière ces attaques.

Certains groupes refuseront probablement également de fusionner par crainte de voir fuir les plus extrémistes de leurs membres. 

L'avenir nous dira ce que sera le résultat de ces discussions de fusion. Mais si l'initiative de l'ASL réussit, il est probable que cela aggrave les divisions entre les tenants de la ligne dure. Certains d'entre eux au sein des groupes unifiés fuiront probablement pour rejoindre des groupes dont l'idéologie est plus proche de la leur, tels que Fateh al-Sham. Les assassinats entre groupes rebelles vont également sûrement augmenter. Cela permettra toutefois aux groupes de l'ASL de se forger une identité claire, ce qui pourrait augmenter leurs chances d'obtenir le soutien des financeurs occidentaux. 

D'un autre côté, l'échec des deux tentatives de fusion entraînerait probablement une aggravation des fragmentations et des querelles intestines au sein des groupes rebelles et l'affaiblissement des forces luttant contre le régime sur le terrain. 

Un changement d'alliés

Depuis le début des conflits armés fin 2011, les groupes rebelles syriens au nord de la Syrie ainsi que leurs soutiens financiers dépendaient entièrement de la Turquie pour conduire leur aide jusqu'en Syrie. Mais le récent changement de stratégie de la Turquie vis-à-vis de la Syrie vient compliquer cet arrangement.

Si les rebelles et leurs financeurs ne parviennent pas à recoller les morceaux, ce conflit se prolongera pendant des années encore et les groupes extrémistes, notamment Fateh al-Sham et l'EI, n’en auront que plus de pouvoir

Les provocations croissantes, en provenance à la fois de l'EI et des forces kurdes syriennes considérées par la Turquie comme une menace en raison de leur affiliation au groupe illégal PKK, ont poussé la Turquie à intervenir militairement en Syrie en août 2016.

L'offensive soutenue par la Turquie a été précédée d'un rapprochement avec la Russie après une période de dissensions de huit mois, déclenchée fin 2015 lorsque la Turquie avait abattu un avion de chasse russe.

Selon Charles Lister, chercheur postdoctoral à l'Institut du Moyen-Orient basé à Washington DC, la Turquie a renoué avec la Russie afin de se positionner durablement en tant qu'acteur souple et puissant dans la région. En échange, la Turquie a cessé d'apporter une aide militaire directe aux rebelles d'Alep et a accepté que la ville soit remise à la Russie.

Récemment, la Turquie a également conclu un accord avec la Russie et l'Iran pour entamer des négociations politiques entre les différents acteurs syriens, y compris le régime syrien à Astana, au Kazakhstan.

Un manque de stratégie

Cet accord tente d'isoler les États-Unis, l'Union européenne (UE) et même les Nations unies, ce qui rend encore plus compliquée la mise en œuvre d'une initiative commune par les acteurs internationaux en Syrie. Il divise également davantage l'opposition syrienne en interdisant au Comité des hautes négociations de l'opposition syrienne, le représentant principal attitré de l'opposition syrienne qui est soutenu par de nombreux pays et notamment les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Arabie saoudite et le Qatar, de choisir les membres de la délégation de l'opposition. La Turquie et la Russie ont déjà décidé ensemble des participants, imposant leur véto pour les autres groupes.

On ne connaît toujours pas le nombre exact de groupes qui participeront aux négociations d'Astana puisque le régime syrien et ses alliés ont violé le fragile cessez-le-feu en vigueur peu de temps avec les négociations. Par conséquent, les groupes rebelles ont suspendu leur participation aux négociations jusqu'à l'arrêt des violations du cessez-le-feu. La Russie semble toutefois incapable de faire pression sur le régime syrien pour qu'il respecte l'accord qu'il avait conclu.

Sans stratégie claire pour faire face aux enjeux internes et externes, les groupes rebelles syriens vont probablement continuer à s'opposer et à se diviser. Mais les rebelles syriens ne sont pas les seuls responsables de ce manque de stratégie. Les acteurs régionaux et internationaux partagent cette responsabilité, n'ayant pas eu de stratégie claire et commune vis-à-vis de la Syrie et n'ayant pas utilisé leur influence sur les rebelles syriens alliés afin de les fédérer plutôt que pour les diviser davantage.

Si les rebelles et leurs financeurs ne parviennent pas à se mettre d'accord, ce conflit se poursuivra pendant des années encore et les groupes terroristes comme Fateh al-Sham et l'EI n’en auront que davantage de pouvoir. 

 

Haid Haid est un chroniqueur et chercheur syrien associé à la Chatham House. Il se concentre sur la politique de sécurité, la résolution des conflits et les mouvements kurdes et islamistes. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @HaidHaid22.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Image : en août 2016, quatre mois avant que le gouvernement ne reprenne le contrôle d’Alep-Est, des combattants de Fatah al-Sham se reposent après s'être emparés de positions clés dans le sud de la ville au cours d'une offensive majeure pour briser le siège (AFP).

Traduit de l'anglais (original) par STiiL.