Xénophobie, tribalisme et ennemis imaginaires : le nationalisme saoudien signé MBS

Xénophobie, tribalisme et ennemis imaginaires : le nationalisme saoudien signé MBS

#ArabieSaoudite
Madawi Al-Rasheed's picture
11 septembre 2018

L’idée d’être « saoudien » plutôt qu’« arabe » ou « musulman » est désormais un élément essentiel des plans échafaudés par le prince héritier d’Arabie saoudite pour consolider son pouvoir

L’idée selon laquelle l’Arabie saoudite est une nation est sujette à débat. Pourtant, le prince héritier actuel Mohammed ben Salmane (ou « MBS ») est déterminé à développer un nouveau nationalisme saoudien chez les jeunes. Les slogans de cette tendance sont « L’Arabie saoudite aux Saoudiens » et le très trumpien « L’Arabie saoudite d’abord ».

Ces deux slogans figurent au premier plan du discours des auteurs enrôlés dans la presse et les réseaux sociaux contrôlés par l’État. Ce nouveau discours n’est pas simplement un mouvement populaire spontané, mais une initiative dirigée par l’État sous l’égide du prince héritier.  

MBS, un modèle ?

Rappelant toujours à ses auditoires le jeune âge de ses sujets – les Saoudiens de moins de 25 ans représentent près de 51 % de la population –, le prince héritier se présente comme un modèle à imiter si les Saoudiens veulent compter parmi les nations modernes. Il tire parti de leurs besoins et de leurs aspirations pour entretenir un nouveau sentiment d’appartenance.

Comme ils constituent sa priorité, MBS attend d’eux qu’ils s’approprient l’Arabie saoudite. Il leur promet plus d’emplois, l’épanouissement d’un patrimoine national et d’une culture nationale, une connexion croissante avec le monde extérieur et l’illusion d’une future modernisation libérale. La moitié restante de la population semble quant à elle être oubliée.

Le nouveau nationalisme promet aux jeunes une rupture avec la stagnation économique, le zèle religieux et le conservatisme social qui appartiennent au passé

En construisant une catégorie homogène de jeunes, MBS définit leurs besoins, dissout leurs différences et abolit leur diversité. Le nouveau nationalisme promet aux jeunes une rupture avec la stagnation économique, le zèle religieux et le conservatisme social qui appartiennent au passé. Ce n’est qu’après la destruction de l’ancienne nation que la nouvelle naîtra.

Le nouveau nationalisme saoudien est une initiative descendante. Son objectif est de créer un ciment qui liera les jeunes à la monarchie. Comme tous les nationalismes, ce nouveau modèle saoudien a besoin d’intellectuels, d’entrepreneurs et de jeunes défenseurs pour le diffuser au niveau de la population.



Iron Man, Captain America et d’autres Avengers tout droit venus des studios Marvel d’Hollywood occupent la scène du Comic-Con de Djeddah (AFP)

L’idée d’être « saoudien » plutôt qu’« arabe » ou « musulman » est désormais un élément essentiel des plans échafaudés par MBS pour la consolidation de son propre pouvoir, les perspectives futures de l’Arabie saoudite et le succès de sa transformation économique – les trois objectifs qui sous-tendent la plupart de ses politiques.

MBS arrive en retard dans le jeu du nationalisme. Son discours sur l’identité des Saoudiens ou celle qu’ils devraient avoir, leur destinée, leurs responsabilités et leurs caractéristiques nationales souffre des contradictions usuelles du nationalisme qui s’est épanoui partout ailleurs dans le monde.

Des égos ultra-masculins

Le féminin et le masculin cohabitent difficilement dans le nouveau nationalisme saoudien. Alors que l’hyper-masculinité est célébrée dans le contexte de l’intervention militaire saoudienne au Yémen et du conflit avec l’Iran, la jeune nation doit être féminisée pour inclure les femmes en tant que contributrices économiques avant-gardistes de la prospérité de la nation.

Alors que les femmes sont incitées à devenir spectatrices de matches de football, dans un environnement exclusivement masculin, elles sont également des travailleuses qualifiées dont l’expertise est nécessaire pour tenir les promesses d’une économie post-pétrolière. Pourtant, la masculinité exacerbée observée à l’échelle nationale exclut les enfants des Saoudiennes mariées à des étrangers. Ils ne sont toujours pas saoudiens.

Si les femmes ont le droit de conduire, elles doivent encore demander l’autorisation de leur tuteur masculin pour voyager à l’étranger. Elles doivent également leur demander la permission de se marier. Lorsque le mari est étranger, le ministère de l’Intérieur doit délivrer une autorisation.

Traduction : « Rendre sa grandeur à l’Arabie »

Si les hommes se voient facilement accorder ce genre d’autorisation, les femmes doivent demander la permission à leur tuteur pour épouser un Saoudien ou un étranger, ce qui leur impose un double fardeau lié au simple fait d’être des femmes. 

Les femmes ont le droit d’être des supportrices de football, d’assister à des concerts et d’aller au cirque, mais si elles dansent de manière provocante ou si elles serrent dans leurs bras leur idole musicale, elles risquent de se faire arrêter pour avoir sali l’honneur masculin de la cohorte de jeunes que MBS doit garder sous ses ordres et son contrôle.

MBS évite de provoquer les égos ultra-masculins tout en intégrant les femmes à son nouveau projet nationaliste consistant à construire une économie de services moins dépendante du pétrole. Le prince héritier veut façonner une nouvelle nation jeune et hyper-moderne, avec l’égalité des sexes comme symbole central de sa signature.

Des ennemis réels et imaginaires

Le nouveau nationalisme vise également à établir des frontières entre les Saoudiens et les étrangers vivant dans le royaume, dont le nombre régresse. Depuis son arrivée au pouvoir en 2015, près de 700 000 étrangers ont quitté le pays. Les programmes obligatoires de saoudisation – populaires auprès des jeunes mais pas auprès des propriétaires d’entreprises privées qui rechignent à assumer le coût élevé du recrutement de Saoudiens – ont accéléré l’exode.



Des supportrices saoudiennes d’Al-Ahli assistent au match de football opposant leur équipe à Al-Batin dans le cadre du championnat d’Arabie saoudite, au stade Roi-Abdallah de Djeddah, le 12 janvier 2018 (AFP)

De même, suite au gonflement des frais liés aux visas et aux permis de séjour, le royaume n’est plus un lieu de séjour lucratif pour la majorité des travailleurs asiatiques sous-payés. Cela plaît aux jeunes Saoudiens, qui espèrent que des emplois se libèreront pour eux. Le taux de chômage des jeunes dans le pays reste toutefois élevé, dépassant les 30 %.

En outre, le nouveau nationalisme renforce le front national face aux ennemis réels et imaginaires tels que l’Iran. L’explication employée pour justifier le conflit avec l’Iran n’est plus l’hérésie chiite des Iraniens, mais les aspirations impériales des Perses, qui contrôlaient jadis une grande partie des rives de la péninsule Arabique.

Le nationalisme saoudien est la force mobilisatrice permettant de préserver l’élan de la rivalité avec l’Iran auprès des jeunes.

L’homo œconomicus saoudien

Enfin, le nouveau nationalisme est considéré comme faisant partie intégrante de la création de l’homo œconomicus saoudien. Ce Saoudien d’un nouveau genre n’est plus le pieux musulman désireux de défendre l’honneur de ses fervents coreligionnaires, le bénéficiaire de prestations sociales généreuses ou le Bédouin oisif qui passe le plus clair de son temps à garder des chameaux ou à composer de la poésie héroïque.

Il est attendu aujourd’hui comme le détenteur de l’économie du savoir, l’avant-garde des services néolibéraux, le consommateur d’un large éventail de produits et l’entrepreneur créatif et audacieux. À l’instar de MBS, il est l’idéal de l’homme mondial connecté, vêtu d’un thawb blanc mais avec un smartphone dans la main plutôt qu’un vieux Nokia aujourd’hui obsolète.

S’il ne fait aucun doute que MBS a séduit les jeunes en ouvrant la société et la culture, il faudra plus que des matches de football ou des concerts de rock pour en faire des ressortissants saoudiens animés d’un esprit entrepreneurial

Délestées de l’obligation d’être drapées dans une abaya noire, les femmes peuvent se rendre au centre commercial en voiture et vêtues d’un voile coloré, symbole de leur modernité, de leur cosmopolitisme et d’un raffinement d’un nouveau genre. Alors que l’on demande désormais aux Saoudiens d’être à la fois nationalistes et internationalistes, des contradictions apparentes font surface, même dans la propagande gouvernementale.

Des conflits tribaux et régionaux

Les contradictions sont de plus en plus conflictuelles. Le nationalisme saoudien est aux prises avec le déploiement du tribalisme dans les conflits régionaux. La manifestation la plus flagrante de cette tendance est survenue lors du différend entretenu depuis plus d’un an avec le Qatar, dans le cadre duquel l’Arabie saoudite a mobilisé des groupes tribaux saoudiens contre l’émirat en composant des poèmes bédouins dénigrant non seulement l’émir du Qatar, mais aussi sa généalogie prétendument inauthentique.



Campagne saoudienne de relations publiques au cours de la visite de MBS à Londres plus tôt cette année – Traduction : « Il ouvre l’Arabie saoudite au monde » (Twitter)

Le mufti wahhabite d’Arabie saoudite, Abdelaziz al-Cheikh, ainsi que 200 membres de cette famille ont publié une déclaration stipulant que Tamim ben Hamad al-Thani, l’émir du Qatar, n’appartenait pas à leur famille. La déclaration a été publiée par Okaz, un journal saoudien officiel. L’émir du Qatar comme la famille al-Cheikh affirment descendre de la tribu des Banu Tamim, originaire d’Arabie centrale.

C’est de cette tribu que provient le fondateur de la tradition wahhabite en personne, Mohammed ben Abdelwahhab, dont l’alliance conclue au XVIIIe siècle avec les al-Saoud a entraîné la création du royaume. Nier les origines tribales de l’émir du Qatar équivaut à une grave insulte en Arabie, où la population et la famille royale sont fières de faire l’étalage de leur noblesse et de leur ascendance tribale.

Alors que tout nationalisme est une construction, la variante saoudienne actuelle ne semble pas reposer sur des bases solides

Des festivals tribaux tournant en dérision l’émir du Qatar ont rapidement été organisés à la frontière saoudienne avec le Qatar, l’autre camp retournant l’insulte. Tout cela expose les contradictions du programme nationaliste global visant à créer de nouveaux citoyens saoudiens à partir de fragments tribaux déployés plus efficacement pour mener une guerre médiatique contre le Qatar.

Dans l’effervescence des guerres et de la poésie tribales, le nationalisme comme la diplomatie sombrent dans l’oubli.  

Une illusion contradictoire

La nouveauté que constitue le projet d’ingénierie sociale de MBS en matière d’édification de la nation est une illusion contradictoire, comme tous les projets nationalistes passés et présents. Une forme édulcorée de patriotisme est appréciée pour inciter les citoyens à agir, mais la xénophobie, le tribalisme et le cosmopolitisme superficiel ne sont guère compatibles avec un projet néolibéral visant à transformer l’Arabie saoudite en une économie productive, un pays tolérant et une société ouverte.

L’exclusion politique telle que la connaissent tous les citoyens en Arabie saoudite fera de la nation une construction fragile qui se flétrira et s’effondrera en tant qu’idéal. Cela ne peut que produire une xénophobie et un sectarisme contre-productifs

Alors que tout nationalisme est une construction, la variante saoudienne actuelle ne semble pas reposer sur des bases solides. S’il ne fait aucun doute que MBS a séduit les jeunes en ouvrant la société et la culture, il faudra plus que des matches de football ou des concerts de rock pour en faire des ressortissants saoudiens animés d’un esprit entrepreneurial.

MBS ne peut pas se contenter de vendre des mots, des symboles et des promesses aux jeunes. Il doit faire en sorte que le nationalisme produise des avantages concrets tels que des emplois, une inflation faible et la sécurité. Il ne peut pas être à la tête de toutes les décisions et s’attendre à ce que la nation participe à la réussite de ses projets.

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Tant que les jeunes resteront une catégorie exclue du processus décisionnel et du gouvernement, ils se divertiront en brandissant des drapeaux à chaque match de football et encourageront les joueurs de leur équipe nationale.

Mais l’exclusion politique telle que la connaissent tous les citoyens en Arabie saoudite fera de la nation une construction fragile qui se flétrira et s’effondrera en tant qu’idéal. Cela ne peut que produire une xénophobie et un sectarisme contre-productifs.

Le rêve national saoudien perdra son souffle s’il demeure un simple projet gouvernemental qui n’est pas fondé sur des avantages concrets pour tous les citoyens. 

Pour échapper au côté obscur du nationalisme excessif, MBS doit se rendre compte que l’exclusion est l’ennemie d’une édification durable de la nation. Le nationalisme fondé sur l’exclusion n’est ni juste ni durable. L’édification de la nation repose sur l’inclusion.

 

- Madawi Al-Rasheed est professeure invitée à l’Institut du Moyen-Orient de la London School of Economics. Elle a beaucoup écrit sur la péninsule arabique, les migrations arabes, la mondialisation, le transnationalisme religieux et les questions de genre. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @MadawiDr.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Mohammed ben Salmane veut façonner une nouvelle nation saoudienne jeune et hyper-moderne, avec l’égalité des sexes comme symbole central de sa signature (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.