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« Toussez-vous ? » : à l’hôpital Charles-Nicolle de Tunis, les médecins continuent de se préparer au pire

Jusqu’ici, la Tunisie échappe au pic de contamination au coronavirus. Si les mesures précoces de confinement ont joué, les médecins restent sur le qui-vive, surtout en cette période de Ramadan. Comme à Charles-Nicolle, le plus grand hôpital du pays
Les urgences de Charles-Nicolle ont constaté récemment une augmentation significative des consultations pour symptômes grippaux (MEE/Mathieu Galtier)
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Tunis, Tunisie

« Je tousse mais c’est parce que je fume beaucoup de cannabis. » Les bras et les épaules en sang, l’homme, emmené par la Protection civile aux urgences de l’hôpital Charles-Nicolle de Tunis, n’a rien du malade touché par le COVID-19. Qu’importe. Il passera, comme tout le monde, par la phase de pré-triage obligatoire.

Dans la cour, à travers la fenêtre d’un préfabriqué, une infirmière prend la température à l’aide un thermomètre infrarouge avant de remplir un questionnaire en dix points : « Avez-vous été exposé au virus ? » (deux points), « Avez-vous des insuffisances respiratoires ? » (un point) ou encore le « Toussez-vous ? » (deux points) qui a tant surpris l’homme aux scarifications.

« Nous ne pouvons pas nous permettre de faire entrer le virus au risque de mettre en danger le fonctionnement du service. »

- Rym Hamed, responsable des urgences

« Si la personne fait un score de quatre points ou plus, il est orienté dans le circuit COVID-19. Le but, c’est d’éviter que les cas suspects viennent potentiellement contaminer le service classique des urgences », explique Rym Hamed, cheffe de ce service stratégique.

Avec deux points uniquement, l’automutilé est pris en charge par la voie ordinaire. Le Dr Hamed et son équipe ont mis en place ce premier triage dès la mi-février, avant même la déclaration du premier cas (le 2 mars).

« On reçoit normalement environ 500 patients par jour, plus les membres de la famille qui sont toujours nombreux. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire entrer le virus au risque de mettre en danger le fonctionnement du service. En cas d’attaques terroristes, par exemple, nous sommes les référents pour la prise en charge des blessés », poursuit Rym Hamed d’une voix déterminée. 

Le bâtiment qui abritait le poste de police, indépendant du reste des urgences qui lui font face, a été réquisitionné pour installer une salle de consultation, où les personnes sont questionnées et auscultées plus en profondeur, et une salle de déchoquage avec respirateur et oxygène pour les cas les plus graves.

En cas de forte présomption de contamination, le patient est invité à suivre les flèches rouges peintes au sol qui l’emmèneront dans l’unité « COVID-19 » proprement dite, en évitant au maximum tout contact avec les autres services de l’hôpital.

Près de 300 lits de réanimation

Une précaution d’autant plus nécessaire que les autorités craignent que le Ramadan et ses traditionnels repas familiaux ne soient propices à la propagation du virus.

Les urgences de Charles-Nicolle ont constaté récemment une augmentation significative des consultations pour symptômes grippaux. Pourtant, jusqu’ici, la Tunisie a réussi à contenir la pandémie : au 6 mai, il n’y a eu que 1 025 malades, 43 décès pour 591 guérisons.

« Je suis agréablement surpris, on est loin du scénario catastrophe. Mais restons prudents. Avec seulement quelque 300 lits de réanimation dans le pays, concentrés dans les régions côtières, l’arrivée d’un pic serait désastreuse », prévient Hichem Aouina, chef du service de pneumologie de Charles-Nicolle, en charge du circuit COVID-19.

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En scientifique scrupuleux, le médecin avoue ne pas pouvoir donner d’explications précises à ces bons chiffres. Les précoces couvre-feu (18 mars) et confinement (22 mars) – même s’ils n’ont pas été respectés strictement partout –, l’isolement obligatoire pour les cas positifs, la généralisation de la vaccination par le BCG (contre la tuberculose), le fort brassage génétique des Tunisiens qui favoriserait l’immunité, etc. : les raisons avancées ne manquent pas, les preuves, si.

Depuis le début de l’épidémie, les symptômes se sont multipliés : troubles respiratoires, bien sûr, mais aussi gonflement des membres, perte de l’odorat, fièvre, et parfois… pas de manifestation du tout.

« C’est là que nous, les urgentistes, sommes les mieux préparés. Le questionnaire n’est qu’une première base. Il faut très rapidement faire un diagnostic alors que, parfois, la personne a une maladie chronique qui cache les symptômes. Les immunodéprimés, par exemple, font peu de fièvre », détaille Rym Hamed.

Le bâtiment B23, ordinairement dévolu à la chirurgie, s’est mué en « pavillon coronavirus » pouvant accueillir douze lits de réanimation contre six en temps normal. Pour le moment, le service n’a jamais eu plus de huit lits occupés en même temps.

Le hall donne sur deux couloirs : celui de gauche est réservé aux « cas COVID-19 suspects », comme indiqué par la peinture bleue sur le sol ; celui de droite aux « COVID-19 positifs », comme inscrit cette fois en lettres rouges.

Avant de rejoindre l’un ou l’autre, les patients sont à nouveau soumis à une consultation par des médecins, issus de tous les autres services de l’hôpital mis en stand-by, qui se relaient toutes les 24 heures. Cette auscultation est d’autant plus importante que les dépistages rapides promis en nombre (500 000) par le ministère de la Santé tardent à venir.

Un test après quatre jours d’astreinte

« Ça me change du service de la médecine légale où je travaille habituellement, ça me rappelle mes premières années comme médecin », s’amuse Mehdi Benkhelil. Habituellement médecin légiste à l’hôpital, il est venu ce jour-là prêter main forte à l’unité COVID-19. « La prise en charge ne demande pas des compétences spécifiques. Il faut bien sûr faire attention aux mesures hygiéniques, mais ça devrait être tout le temps le cas pour éviter, par exemple, les infections nosocomiales. »

En rentrant de sa journée, le père de trois enfants posera ses vêtements dans une corbeille à l’entrée de chez lui et veillera à désinfecter son portable. L’équipe paramédicale (techniciens, auxiliaires de santé, infirmiers, etc.) doit quant à elle passer une semaine à l’hôtel et subir un test après quatre jours d’astreinte.

Grâce à une réaction précoce des autorités et de nombreux dons, le personnel soignant ne souffre pas de pénurie d’équipements de protection

Pour être sûr de respecter les distances, les sièges des patients sont installés à l’embrasure de la porte de la salle de consultation tandis que le médecin se tient à l’autre bout de la pièce.

Deux aides-soignants s’apprêtent à distribuer les repas pour les résidents du couloir bleu. Ils sont vêtus de surblouses, surchaussures, gants, masques, visière de protection.

Grâce à une réaction précoce des autorités et de nombreux dons, le personnel soignant ne souffre pas de pénurie d’équipements de protection.

« J’ai des amis médecins tunisiens installés en France et quand ils me disent qu’ils n’ont qu’une bavette chirurgicale pour ausculter les patients, je mesure la différence avec ici, où on a des stocks de masques FFP2 », commente l’assistante urgentiste, Imen Mekki.

« Mais les conditions ne sont pas les mêmes, car en cas de pic, les conditions deviendraient rapidement très difficiles ici compte tenu du faible nombre de places en réanimation », détaille-t-elle.

Ce bon approvisionnement des équipements de protection désolerait presque le docteur Anis Hariz, spécialiste en médecine interne, qui coordonne les équipes affectées au circuit COVID-19.

« Si on prend des précautions, une blouse et une bavette chirurgicale suffisent pour entrer dans la chambre du malade, lui parler. Ce suréquipement déshumanise les patients. Durant ses premières heures dans le service, le personnel paramédical n’ose pas pénétrer dans les couloirs même si les patients réclament de l’aide… »