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Al Hoceima : la « marche du million » dispersée dans les gaz lacrymogènes

Les forces de l'ordre marocaines ont dispersé ce jeudi 20 juillet des rassemblements organisés à Al Hoceima pour réclamer la libération des détenus du hirak, le mouvement de contestation qui secoue le nord du pays depuis huit mois
Manifestation ce jeudi 20 juillet à Al Hoceima (Facebook/Rifision)

Les forces de l’ordre s’étaient déployées en force, avec une cinquantaine de fourgons de police sur la place principale et des centaines de policiers déployés sur les grands axes de la ville. Les journalistes sur place ont eu le plus grand mal à se connecter à Internet, le réseau téléphonique ayant lui aussi été très perturbé. Certains militants venant d’autres villes du Maroc comme Marrakech ou Fès, ont été empêchés de prendre le train pour rejoindre Al Hoceima.

D’après les témoignages des journalistes et des militants sur place, les autorités marocaines avaient fait le maximum pour empêcher que la grande marche organisée ce jeudi, officiellement interdite, puisse à la fois rassembler les gens, mais aussi permettre sa médiatisation.

Le hirak, ce mouvement de contestation du nord du pays, qui depuis huit mois, empoisonne la vie du Makzen par d’incessants sit-in et manifestations, a réussi ce jeudi à rassembler, d’après les témoignages et les photos, plusieurs centaines de personnes.

« Il n’y a pas eu de gros rassemblement, vu que la police empêchait tout regroupement, mais plusieurs petits », témoigne une source à Middle East Eye.

Les témoignages de l’Association marocaine pour la défense des droits de l’homme rapportent que les forces publiques auraient utilisé des gaz lacrymogènes, la matraque et des véhicules lancés à toute vitesse pour disperser la foule.

Des journalistes rapportent aussi que les forces de sécurité ont chargé les manifestants.

Prévue de longue date, cette manifestation annoncée comme la « marche du million » visait à l'origine à dénoncer la marginalisation de la région. Elle s’accompagnait d’une grève générale.

Mais avec l'arrestation en mai du leader du mouvement, Nasser Zefzafi, et de plus de 150 de ses partisans accusés d'« atteinte à la sécurité intérieure de l'État », la principale revendication est devenue leur libération. 

Cette « marche pacifique » visait également à protester « contre la répression » et à « maintenir le combat populaire contre le makhzen », selon ses organisateurs.

Les six partis de la majorité avaient appelé dans un communiqué conjoint à ne pas prendre part à la manifestation afin de « restituer un climat de confiance et d'apaisement ». 

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Présence remarquée dans la ville en cette période estivale : de nombreux Rifains de la diaspora établis en Europe, reconnaissables à leurs voitures immatriculées pour la plupart aux Pays-Bas, principal pays d'accueil de la diaspora rifaine de l'autre côté de la Méditerranée.

Nombre de rassemblements ont été organisés notamment aux Pays-Bas au sein de cette communauté pour apporter un soutien au hirak. « Je suis venue spécialement de Vancouver au Canada pour afficher mon soutien au hirak et à ses revendications légitimes », a déclaré à l'AFP Ali, un chercheur en sciences politiques originaire d'Al Hoceima, qui s'attend à une « marche impressionnante ».

En prévision du rassemblement, le Comité national de soutien au hirak avait annoncé qu'un convoi partirait au départ de « toutes les villes marocaines » en direction d'Al Hoceima, tandis que la Coordination européenne de soutien au hirak, qui regroupe seize comités dans plusieurs villes européennes, avait confirmé sa « participation » malgré l'interdiction.

La Fédération de la gauche démocratique (FGD) et la Voie démocratique, deux petites formations de gauche, ont elles aussi appelé à participer « massivement » à la marche, de même que plusieurs associations dont l'Association marocaine des droits de l'Homme (AMDH) et Attac Maroc. 

« Jour de colère et de peur », titrait jeudi le quotidien arabophone Akhbar Al Yaoum, alors que le journal Akhir Saa estimait que la mobilisation entrait désormais dans « une phase décisive ».

« L'État sait-il que les arrestations et l'utilisation de la force contre les militants du hirak ont participé à renforcer la solidarité autour de ce mouvement ? », s'interrogeait pour sa part le quotidien Al Massae.

Depuis la mort fin octobre 2017 d'un vendeur de poisson, broyé accidentellement dans une benne à ordures, la province d'Al Hoceima a été le théâtre de nombreuses manifestations pour exiger le développement de cette région que ses habitants jugent marginalisée.

La relance par l'État d'un vaste plan d'investissements et de chantiers d'infrastructures n'a pas suffi à désamorcer la colère.

Le mois de mai a été marqué par un durcissement des autorités, avec l'arrestation des figures du mouvement.

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Selon un dernier bilan officiel, 176 personnes ont été placées en détention préventive. Cent vingt sont actuellement jugées, dont certaines en liberté provisoire. Des peines allant jusqu'à vingt mois de prison ont été déjà prononcées en première instance.

Depuis mai, les heurts s'étaient multipliés avec les policiers qui empêchaient tout rassemblement.

Sous la pression, les manifestations ont cessé début juillet et la tension était retombée d'un cran avec le retrait des policiers de lieux publics emblématiques de la ville.