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À Alger, Macron veut inventer une « nouvelle relation entre la République et l’islam »

En désamorçant les dossiers sensibles, le candidat outsider de l’élection présidentielle française, toujours sans programme, a réussi une étape de campagne réputée difficile à Alger
Emmanuel Macron, candidat du mouvement En Marche, lors de sa rencontre avec ses soutiens à Alger lundi soir (AFP)

ALGER - Des écrans géants où, telle une star de clip, Emmanuel Macron passe en boucle sur des chansons de Pharrell Williams ou de Charles Aznavour. Des jeunes en tee-shirt gris griffés « En Marche » qui s’activent, téléphone portable à l’oreille. Une allée de caméras en train de pousser nerveusement face à l’estrade.  

Lundi soir à l’hôtel Sofitel d’Alger, la fébrilité est à son comble. Français, Algériens, et surtout binationaux, jeunes et seniors partagent la même impatience à l’idée de voir enfin en chair et en os l’outsider de l’élection présidentielle française crédité d’environ 20 % d’intentions de vote, le social-démocrate des temps modernes incarnant à la fois leurs idéaux de gauche et leurs convictions libérales : Emmanuel Macron.

Après la Tunisie et le Liban, le candidat est resté deux jours à Alger. Il y a enchaîné les visites avec le Premier ministre Abdelmalek Sellal, la ministre de l’Éducation Nouria Benghebrit, le ministre des Affaires religieuses Mohamed Aïssa, le ministre des Affaires étrangères Ramtane Lamamra et le ministre de l’Industrie Abdeslam Bouchouareb.

« Alger a toujours été un passage obligé pour les candidats à la présidentielle qui s’adressent à quelque 40 000 Français installés en Algérie mais aussi à presque deux millions de binationaux », rappelle-t-on dans son comité de soutien.

Les invités, eux, ont été soigneusement choisis dans les « réseaux » du business franco-algérien où en plus des électeurs se trouveraient, selon certaines sources, de potentiels soutiens financiers pour sa campagne. « Il y a une majorité d’opérateurs économiques, je vois beaucoup de chefs de petites et moyennes entreprises, ceux qui aimeraient avoir plus de facilités pour faire circuler les personnes, les devises et les savoir-faire entre les deux pays », analyse pour Middle East Eye Mourad, l’un d’entre eux, en scrutant la salle.

Takfarinas est Algérien. Étudiant en France, où il prépare un master en sciences de gestion et entreprenariat, il dirige en Algérie deux PME dans les boissons et le transport. « Je suis venu par curiosité. Je suis curieux de savoir ce qu’il peut apporter à la relation bilatérale où les grosses entreprises sont toujours privilégiées au détriment des petites », confie-t-il.

Il est accompagné de Nassim, lui aussi a été étudiant en France en sécurité industrielle. « Mais quand on tente d’accéder au marché professionnel le changement de statut est extrêmement compliqué », explique-t-il à MEE. « Les entreprises françaises sont réticentes à recruter des employés étrangers. Les Algériens représentent la troisième communauté étudiante en France, alors je voudrais savoir ce qu’il va proposer. »

« Marocains vexés »

Sur l’estrade, pour Emmanuel Macron, c’est autre chose qui se joue. Sa capacité à convaincre les électeurs sur des questions internationales. « À Beyrouth, il n’a pas été très bon », admet un de ses soutiens. « Oui, rejeter l’idée d’un État palestinien tant qu’il n’y a pas eu de négociations, alors même qu’Israël vient de légaliser les colonies, c’est une position qui a déçu pas mal d’amis », explique Ghislaine, la soixantaine, en ajoutant : « Je connais plusieurs personnes qui ne sont pas venues ce soir à cause de ce qu’il a dit sur la Palestine. »

Selon Aurélien Lechevallier, son conseiller diplomatique, il est inutile d’attendre des positions originales de la part du candidat pendant sa campagne. « La ligne de politique étrangère d’Emmanuel Macron est celle de la France. Il est pour la solution à deux États vivant côte à côté et en sécurité dans le cadre des frontières reconnues par la communauté internationale », précise-t-il à MEE. « Mais la priorité absolue, c’est la reprise des pourparlers. »

Et alors que dans les couloirs, il se murmure avec jubilation que les Marocains ont été « vexés » que le candidat se rende d’abord à Alger, le conseiller diplomatique résume sur le dossier du Sahara occidental : « Tout ce que nous souhaitons, c’est un processus de dialogue sous l’égide des Nations unies en conformité avec les résolutions du Conseil de sécurité. »

À Alger, devant un public presque acquis à sa cause qui lui a déjà pardonné ses erreurs de langage – il avait notamment déclaré que la colonisation avait permis en Algérie l’émergence d’un État et de classes moyennes – il s’est longuement attardé sur la relation France-Algérie.

« Il y a un passé entre la France et l’Algérie, il ne faut jamais s’y enfermer. Nous pouvons construire sur des partenariats renforcés, des défis communs – sur le plan économique, environnemental, sécuritaire, identitaire », a-t-il expliqué.

Après les rencontres officielles, le candidat a d’ailleurs « faire plusieurs gestes symboliques qui tracent cette réconciliation des mémoires » : le traditionnel dépôt de gerbe de fleurs au Mémorial du martyr, un autre sur la tombe du célèbre comédien Roger Hanin et la visite de la basilique Notre-Dame d’Afrique, rénovée avec l’aide de l’État algérien.

Mais à un jeune qui lui demandait si président, il reconnaîtrait « les crimes du colonialisme », Emmanuel Macron a répondu qu’il « prendrait ses responsabilités une fois élu » mais que « cet engagement n’est pas un engament de campagne ».

Fethi, un des membres du comité de soutien, en est persuadé : « Macron incarne la normalisation de la relation franco-algérienne. Il n’y a qu’un jeune [Emmanuel Macron a 39 ans] qui peut nous permettre de passer à autre chose. »

Caricature de Dilem dans Liberté le 13 février (capture d'écran)

Du sang neuf

Le candidat d’En Marche a aussi abordé d’autres thèmes sur lesquels l’attendent aussi les indécis, comme la laïcité. « Entre le discours qui consiste à dire que l’origine de la France, ce sont ses origines chrétiennes, et le discours faussement multiculturaliste qui consiste à dire que les tensions sont là et que c’est de notre faute », il y a pour lui « une nouvelle relation à inventer entre la République et l’islam ».

Un discours à l’opposé de celui du candidat de la droite, François Fillon, qui le même jour à La Réunion, s’est à nouveau distingué en déclarant que « si la religion est exemplaire à La Réunion, elle ne l’est pas forcément partout sur le territoire national » et en critiquant le Conseil français du culte musulman à ses yeux trop politique.

« C’est son parler vrai, sans esbroufe, sa maîtrise des questions techniques comme le nucléaire, son habileté à désamorcer les dossiers sensibles, qui séduit les gens et laissent entrevoir tout son potentiel de chef d’État », affirme, enthousiaste Jean-François Heugas, son référent national à Alger.

À côté de lui, Khaled, un jeune chef d’entreprise, est aussi très emballé : « Macron rassemble les déçus de la gauche, il casse les clivages, il apporte du sang neuf et puis il est très présent sur les réseaux sociaux et ça, les gens aiment ! ». Qu’il n’ait pas encore de programme ? Un détail. Khaled hausse les épaules. « Oui mais finalement, c’est plutôt rigolo ! »