Anarchie au sein des YPG : des volontaires étrangers se jurent de faire la « révolution » en Turquie

Anarchie au sein des YPG : des volontaires étrangers se jurent de faire la « révolution » en Turquie

#Kurdes

Des volontaires internationaux forment une brigade anarchiste ayant pour projet à long terme de créer une confédération démocratique en Turquie et en Syrie

Des combattants des IRPGF tiennent une pancarte en solidarité avec les féministes chinoises (Twitter/IRPGF)
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12 mai 2017
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Monday 15 May 2017 10:12 UTC
Last Update French: 
15 mai 2017

Des volontaires internationaux ont appelé à une « révolution » dans le sud de la Turquie et dans le nord de la Syrie, après avoir formé ce qu’ils présentent comme le premier contingent strictement « anarchiste » au sein de la milice des YPG syro-kurdes.

Les International Revolutionary People’s Guerrilla Forces (IRPGF), créées en avril, sont une cellule appartenant au Bataillon International de Libération, un groupe d’étrangers ayant voyagé pour soutenir les YPG dans leur lutte contre le groupe État islamique.

Nous voulons préciser que notre politique et notre lutte révolutionnaire ne se limitent pas au Rojava – « Black October »

Bien qu’ils ne soient pas les premiers volontaires internationaux à se rendre dans le nord de la Syrie, leurs objectifs révolutionnaires dans la région syro-kurde du « Rojava », et les zones du sud de la Turquie qui sont dominées par les Kurdes, alarmeront Ankara.

Beaucoup au sein des IRPGF se sont engagés à lutter contre l’armée turque et leurs alliés, qui sont entrés en Syrie en août notamment pour neutraliser la menace sur leur frontière sud posée par les YPG.

La Turquie considère les YPG comme une extension du PKK turc, en guerre depuis plusieurs décennies avec l’État turc. Mercredi, le gouvernement turc a déclaré qu’il ne pouvait pas accepter la décision des États-Unis d’armer les YPG avec des armes lourdes pour combattre le groupe État islamique.

Pour les anarchistes, ainsi que d’autres volontaires idéologiques au Rojava, cette guerre constitue un front d’une révolution internationaliste, et pas uniquement une résistance face à l’EI. Reste à voir si les IRPGF combattront ou non un jour en Grèce, au Brésil, en Biélorussie ou en Chine, toutefois ils sont plus qu’heureux de se retrouver en première ligne en Syrie.

Deux membres des IRPGF, qui se présentent sous les pseudonymes Heval Sores et Black October, ont accepté d’évoquer avec Middle East Eye leurs expériences et le rôle des anarchistes internationaux en Syrie.

« Les IRPGF sont la première formation majeure strictement anarchiste au Rojava dont les intentions ne se résument pas à se battre au Rojava (ce qui, à ce stade, est facile à faire et ne constitue légalement pas un gros problème pour les Occidentaux), mais à défendre les révolutions sociales dans le monde entier, à se battre contre l’État et le capital et à faire avancer la cause de l’anarchisme dans le monde », a déclaré Black October.

« Cela signifie la révolution mondiale… même si nous sommes sous l’autorité des YPG et donc légalement alliés avec chaque groupe composant les Forces démocratiques syriennes (FDS), nous voulons préciser que notre politique et la lutte révolutionnaire ne se limitent pas au Rojava. »

Les États-Unis ont annoncé mardi qu’ils armaient les YPG dans leur offensive sur Raqqa. La Turquie affirme que toutes les armes livrées constituent une menace et, selon des membres des IRPGF, ces derniers se préparent à une éventuelle guerre avec la Turquie, dans l’espoir d’unir certaines régions de la Syrie et de la Turquie en une entité confédéraliste.

« Nous ne pouvons pas déclarer la guerre à tout le monde à la fois, mais nous devons être intelligents dans la façon dont nous faisons face à nos ennemis tout en respectant nos valeurs », a déclaré Heval Sores.

Malgré leur point de vue internationaliste, les deux hommes se sont sentis attirés par le Rojava, les YPG et leurs équivalents exclusivement féminins, les YPJ comme l’un des groupes politiques les plus révolutionnaires au monde. Chacun a appartenu à des organisations anarchistes et socialistes, mais ont estimé que la vie dans les YPG/J était unique dans son égalitarisme presque total, sa conscience écologique et son féminisme.

Traduction : « Le drapeau noir qui ternit la réputation des autres drapeaux noirs a été retiré de #Tabqa aujourd’hui. #Antifa #BijîYPJ #BijîYPG #MayDay2017 – IRPGF (@IRPGF)

Tous les groupes armés en Syrie, y compris les IRPGF, se concentrent sur la bataille de Raqqa, la capitale de facto de l’EI. Une fois cela terminé, les priorités changeront.

Selon les membres des IRPGF, ces derniers se préparent à une éventuelle guerre avec la Turquie. Jusqu’à ce que la guerre soit terminée, les IRPGF et le Bataillon International de Libération encouragent activement les volontaires internationaux à se joindre à eux.

« Ce n’est pas l’endroit où venir pour tuer des Arabes, des musulmans ou pour combattre parce que Jésus vous l’a dit », a déclaré Black October.

« C’est une révolution et nous n’avons pas besoin de gens comme ça. Sans parler du fait que les Arabes sont nos camarades et corévolutionnaires ici au Rojava et que la plupart des Kurdes sont des musulmans. »

« Je voudrais également souligner que les personnes ayant des tendances de droite et/ou des motivations religieuses pour s’embarquer dans ce conflit devraient s’en abstenir. »

« Ce n’est pas l’endroit où venir pour tuer des Arabes, des musulmans ou pour combattre parce que Jésus vous l’a dit. C’est une révolution et nous n’avons pas besoin de gens comme ça » – « Black October »

Öcalan et Bookchin

Tous deux ont déclaré que leur décision de se battre au Rojava a été influencée par l’idéologie politique d’Abdullah Öcalan, le fondateur emprisonné du parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), que les YPG considèrent également comme leur guide idéologique.

Öcalan, à l’origine marxiste-léniniste et nationaliste kurde, a subi une transformation idéologique lors de son emprisonnement en Turquie.

Celle-ci a souvent été attribuée à sa correspondance avec Murray Bookchin, un écologiste américain et penseur socialiste qui, après avoir passé de nombreuses décennies dans les milieux anarchistes, avait développé une nouvelle idéologie appelée municipalisme libertaire basée sur l’autogestion démocratique décentralisée.

Aujourd’hui, le PKK et les YPG affirment qu’ils ne désirent plus un État kurde indépendant, mais plutôt le modèle mondial inspiré de Bookchin d’une gouvernance de base basée sur des assemblées communautaires, qu’Öcalan a qualifié de confédéralisme démocratique.

Alors que la théorie anarchiste a fortement influencé Öcalan, les anarchistes du monde entier sont partagés sur son modèle : la Fédération anarchiste britannique, par exemple, critique les YPG et leur aile politique, le Parti de l’union démocratique (PYD) qui persiste à opérer dans un système parlementaire qui dilue l’autonomie des conseils municipaux et des municipalités nominalement démocratiques au Rojava, tout en éliminant les partis politiques et les partis d’opposition.

Traduction : « Du #Rojava à la #Chine : les #IRPGF sont solidaires des féministes chinoises. Une société ne peut jamais être libre sans la libération des femmes ! » – IRPGF (@IRPGF)

Cependant, les IRPGF sermonnent ceux qui ne prêtent pas leur soutien à leur lutte.

« Je pense que la question qui devrait se poser est pourquoi tous les gens qui vivent encore dans des zones non libérées comme les États-Unis, le Royaume-Uni, la Chine, etc. ne sont pas venus », a déclaré Heval Sores.

« En particulier tous les anarchistes… Je vois beaucoup de “révolutionnaires” qui ne croient pas pouvoir provoquer une révolution. »

Néanmoins, Black October a reconnu qu’il y avait des « contradictions » avec lesquelles il n’était pas d’accord.

« Mais c’est pour ça que je suis ici. Pour apprendre et fournir une solidarité et un soutien critiques. »

Soutien aérien américain

Un autre point de discorde majeur, en particulier pour les anarchistes américains, est le partenariat actuel des YPG/J avec l’armée américaine.

Du côté américain, la relation est relativement simple – si les YPG/J défient l’EI, ils sont un atout pour les États-Unis.

Un représentant du Commandement central des États-Unis a réitéré qu’il est actuellement légal pour les citoyens américains de rejoindre tout groupe appartenant à la coalition contre l’EI en Syrie et le ministère de la Défense n’interagit directement avec les volontaires américains des YPG/J qu’en cas d’urgence médicale extrême.

Les membres des IRPGF ont affirmé que les combattants internationaux n’avaient quasiment aucune interaction avec les centaines de conseillers et forces spéciales américains dans le nord de la Syrie. Cependant, ils se coordonnent avec le soutien aérien de la coalition américaine, ce qui signifie que les combattants anarchistes travaillent en tandem avec une puissance militaire qu’ils considèrent comme un ennemi idéologique. Cela les conduit à traiter l’alliance des YPG/J avec les États-Unis avec des pincettes.

« Tout d’abord, il est important de reconnaître que, sans l’aide aérienne de la coalition, les YPJ/YPG n’auraient pas connu le même succès », a déclaré Heval Sores.

« Toutefois, ils ont tiré les leçons du passé. La trahison des Kurdes lors des accords de Sykes-Picot leur a appris à se méfier et à ne compter que sur eux-mêmes. »

« Les mouvements Apoji (organisations kurdes disciples d’Öcalan) combattent depuis plus de 40 ans et ont depuis appris comment utiliser les intérêts politiques des différents acteurs à leur avantage.

« Et ils savent quels sont les intérêts des États-Unis et que, à long terme, ils sont l’ennemi. Nous, en tant que militants anarchistes, devons apprendre de cela et faire la même chose. »



Véhicules américains et des YPG dans le nord de la Syrie (Reuters)

Révolution inclusive

Alors que les médias internationaux ont salué les YPG/J pour leur succès contre l’EI et l’inclusion des femmes, les membres des IRPGF affirment que l’idéologie radicale qui a engendré de tels succès est rarement couverte.

Les YPG/J et les milices associées sont conçues pour fonctionner comme des collectifs, chaque unité se consacrant des heures par jour à se critiquer et à critiquer d’autres membres du groupe et leurs actions. On attribue au processus, connu sous le nom de Tekmil (« examen » en kurde) la minimisation des hiérarchies dans les groupes de combat, car tout le monde a la possibilité de donner son avis.

« Le système de critique et d’autocritique Tekmil fonctionne très bien », a déclaré Heval Sores. « Un ami à moi l’a bien formulé : nous ne sommes pas l’Église catholique. Vous ne dites pas “désolé, je suis un enfoiré”, prononcez dix Ave Maria avant de redevenir un enfoiré. »

« Si vous autocritiquez, cela signifie que vous voulez vraiment travailler sur quelque chose, entraînant une diminution des conflits et une lutte constante pour l’amélioration personnelle. »

Nous ne sommes pas l’Église catholique. Vous ne dites pas “désolé, je suis un enfoiré”, prononcez dix Ave Maria avant de redevenir un enfoiré – Heval Sores

Black October a expliqué que le Tekmil trouvait ses origines dans la pratique maoïste de séances de critique et de lutte.

« Pourtant, le PKK l’a adapté et modifié, en le transformant en un des aspects les plus importants de la guérilla et de la vie du parti », a-t-il expliqué. « Reconnaître et remédier à nos défauts et à ceux de nos hevals (camarades) permet la croissance et le développement tant de l’individu que de la communauté. »

Les membres des IRPGF ont fait observer que les tâches sont également divisées et échangées : de la garde au nettoyage des toilettes, jusqu’au compostage. Les hommes et les femmes participent de manière égale dans les milices.

Black October attribue à l’idéologie et à la propagande des YPJ un changement majeur dans la place des femmes dans la société kurde. Il a déclaré qu’il était ému aux larmes par leurs expressions de joie lors d’une célébration de Newroz (nouvelle année kurde).

« Pendant les festivités, un groupe de jeunes filles dansaient autour du feu en se tenant la main et en criant “Jin, Jiyan, Azadi !”, ce qui signifie “Femme, Vie, Liberté !” », a-t-il expliqué.

« Leurs voix reflétaient la confiance des femmes libres, bien que la plupart n’étaient même pas encore adolescentes. Leur rire et leur joie emplissaient l’air et c’était leurs voix le véritable son de la révolution. »

« J’ai été submergé par l’émotion. Des larmes coulant sur mes joues, je me suis tourné vers l’un de mes camarades en disant : “même si cette révolution est écrasée par nos ennemis, la révolution est déjà un succès”. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.