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Au Yémen, des parents démunis marient leurs filles pour payer leurs dettes

Alors que le taux de mariages d’enfants reculait avant la guerre il y a quatre ans, aujourd’hui, la situation désespérée rend les dots tentantes
Fawzia s’occupe du bétail avec sa grand-mère (MEE/Nasser al-Sakkaf)
Par
TA’IZZ, Yémen

Zahr a 15 ans, elle est l’aînée d’une fratrie de quatre enfants vivant dans une vieille maison dans un village situé à 50 km au sud de la ville de Ta’izz, dans le sud-ouest du Yémen.  

Son père est ouvrier, mais en raison de la guerre, il y a peu de travail dans la construction et la famille a été contrainte d’emprunter de l’argent pour acheter de la nourriture et d’autres produits de première nécessité.

L’année dernière, la tante de Zahr, qui vit avec eux, est allée consulter un médecin à propos d’un problème de congestion nasale. Celui-ci lui a conseillé une opération, que la famille a payée 100 000 rials yéménites (153 dollars sur le marché noir).

La tante de Zahr a peut-être pu respirer plus aisément, mais l’état des finances de la famille a frôlé l’asphyxie.

Quelques jours plus tard, un quadragénaire a demandé Zahr en mariage, proposant une dot de 1 000 dollars. La famille a immédiatement rejeté son offre.

« Et puis nous y avons réfléchi et nous avons réalisé que c’était le moyen de rembourser nos dettes », déclare Fatima, la mère de Zahr, à Middle East Eye.

« Alors nous avons contacté cet homme et lui avons offert notre fille en mariage pour rembourser la dette contractée pour payer le traitement de ma sœur. »

« Je ne connaissais que la cérémonie »

Zahr avait 14 ans à l’époque et était toujours scolarisée. Mais elle a dû abandonner l’école, son mari ne l’autorisant pas à étudier.

Le mariage s’est révélé être une « expérience très difficile », confie-t-elle à MEE.

« Je ne savais pas grand-chose à propos du mariage. Je ne connaissais que la cérémonie, le jus de fruit et les pâtisseries. Je n’avais jamais rêvé d’être une mariée, mais un jour, malheureusement, c’est tombé sur moi. »

« J’ai épousé un vieil homme qui a fait de moi une servante pour sa famille élargie, de l’aube jusqu’à la nuit. Le mariage d’enfants est indécent »

- Zahr, 15 ans

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Les disputes avec son mari ont commencé tout de suite, rapporte Zahr, car il ne l’a pas seulement empêchée d’aller à l’école, il a également essayé de l’empêcher de contacter sa famille.

« J’ai fini par vendre mon alliance et acheter un téléphone pour pouvoir parler à ma famille. Mais mon mari l’a découvert et m’a pris mon portable », raconte-t-elle. « Par sa façon de me traiter, il est devenu un symbole d’injustice et d’oppression. »

Finalement, quelques mois plus tard, Zahr a pu fuir et revenir dans sa famille. Elle refuse de retourner chez son mari.

« Je n’étais absolument pas une épouse. J’ai épousé un vieil homme qui a fait de moi une servante pour sa famille élargie, de l’aube jusqu’à la nuit. Le mariage d’enfants est indécent. Je déconseille aux filles de se marier avant de savoir ce qu’est le mariage. »

Privée d’enfance

La mère de Zahr, Fatima, ne peut retenir ses larmes, expliquant qu’elle se sent coupable de la façon dont sa fille a été traitée.

« Nous sommes coupables car nous avons privé Zahr de son enfance. Ma fille a souffert dans son mariage et j’espère qu’Allah me pardonnera ce péché. »

Les chiffres suggèrent que le taux de mariages d’enfants au Yémen, lequel déclinait avant la guerre, remonte du fait de la situation désespérée dans laquelle se retrouvent de nombreuses familles à cause du conflit.

Le mariage d’enfants était autrefois une coutume largement acceptée au Yémen. Toutefois, les efforts déterminés des activistes et des organisations de défense des droits de l’enfant, ainsi que la publicité autour du cas de Nujud Mohammed Ali, qui s’est vu accorder le divorce en 2008 à l’âge de 8 ans, ont contribué efficacement à la sensibilisation aux conséquences négatives de cette tradition.

Cependant, le conflit a mis à mal les efforts des activistes pour tenter d’introduire un âge légal minimum de 17 ans pour se marier. Sanaa avait alors connu des manifestations devant le Parlement.

Nujud Mohammed Ali, qui s’est vu accorder le divorce en 2008 à l’âge de 8 ans, participe à une manifestation contre le mariage d’enfants à Sanaa, en 2010 (AFP)
Nujud Mohammed Ali, qui s’est vu accorder le divorce en 2008 à l’âge de 8 ans, participe à une manifestation contre le mariage d’enfants à Sanaa, en 2010 (AFP)

Selon un rapport de l’UNICEF publié en 2017, plus des deux-tiers des filles au Yémen sont mariées avant l’âge de 18 ans, alors qu’elles n’étaient que 50 % avant 2015. Certains parents pensent que marier leurs filles leur évitera d’avoir à subvenir à leurs besoins ou qu’elles seront mieux protégées par la famille de leur mari.

« Nous sommes coupables car nous avons privé Zahr de son enfance. Ma fille a souffert dans son mariage et j’espère qu’Allah me pardonnera ce péché »

- Fatima, mère de Zahr

Et comme la famille de Zahr, certains sont tentés par le versement d’une dot qui peut les aider à rembourser leurs dettes ou acheter de la nourriture, des médicaments ou d’autres produits de première nécessité.

L’UNICEF a également noté en 2017 que les cas de mariages de mineurs étaient plus fréquents dans les zones accueillant un grand nombre de déplacés.

MEE a contacté le bureau yéménite de Save the Children, qui a refusé de s’exprimer. Walter Mawere, responsable médias et communication de l’ONG au Yémen, a déclaré à MEE que le mariage d’enfants était une « ligne rouge » pour l’organisation, qui se refusait à tout commentaire sur le sujet.

« Je ne sais pas écrire mon nom »

Fawzia, 15 ans, a été élevée par sa grand-mère, Husn, après le divorce de ses parents avant sa naissance. Quand tous deux se sont remariés, indique Fawzia, il n’y avait personne d’autre pour s’occuper d’elle.

Husn, la soixantaine, est bergère dans le district d’al-Shimayateen, à 70 km de la ville de Ta’izz. Elle gagne suffisamment d’argent pour subvenir à ses besoins, à ceux de son mari aveugle, d’une fille divorcée et de Fawzia.

Depuis l’âge de 5 ans, Fawzia travaille aux côtés de sa grand-mère, s’occupant du bétail. De ce fait, Fawzia n’est jamais allée à l’école et ne sait ni lire ni écrire.

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« Je ne sais pas écrire mon nom parce que je n’ai pas eu la chance d’étudier. Je sais seulement travailler comme bergère », confie Fawzia à MEE. « C’est ce que j’ai appris de ma grand-mère. »

L’année dernière, la famille d’un garçon de l’âge de Fawzia lui a fait une proposition de mariage. Husn ayant du mal à acheter tout ce dont sa petie-fille avait besoin, et son père n’envoyant pas d’argent pour l’aider, elle a accepté.

« Le mariage d’enfants est un désastre et je déconseille aux filles de mon âge de se marier. J’ai souffert pendant mon mariage, mais d’un autre côté, c’était aussi mieux qu’une vie à dépendre de ma grand-mère », commente Fawzia.

Aujourd’hui, Fawzia est enceinte de huit mois et sera bientôt la mère d’un bébé qui ne connaîtra jamais son père : « Il y a six mois, mon mari s’est disputé avec d’autres personnes et ils l’ont frappé si violemment qu’ils l’ont tué. »

« Il est toujours dans le frigo »

La famille souhaite que les meurtriers soient traduits en justice et s’est juré de ne pas enterrer le mari de Fawzia jusqu’à ce que le tribunal local rende son jugement.

« Il est toujours dans le frigo de l’hôpital. Je n’ai donc plus personne pour assurer ma subsistance, et j’ai recommencé à travailler comme bergère avec ma grand-mère », ajoute-t-elle.

Fawzia n’est toutefois pas revenue dans le deux-pièces de sa grand-mère. Elle vit désormais dans la maison de son oncle, où cinq personnes partagent une pièce et une entrée qui fait également office de cuisine.

Bien qu’elle doive consulter un médecin pour vérifier la santé de son bébé à naître, elle n’a pas l’argent pour ce faire et son oncle l’empêche de demander de l’aide à d’autres personnes, dit-elle.

Husn, la grand-mère de Fawzia, a marié ses trois filles avant l’âge de 18 ans car elle ne pouvait pas subvenir à leurs besoins d’adultes.

« J’ai traité Fawzia comme mes filles et je l’ai mariée à l’âge de 15 ans, mais elle n’a pas eu de chance car son mari a été tué », déclare-t-elle. « J’ai marié Fawzia pour une dot de 300 000 rials [450 dollars]. Mais son mari ne m’a payé que 100 000 rials. »

Les noms de certaines personnes citées dans cet article ont été modifiés pour protéger leur identité.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.