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Au Yémen, l’Aïd avive une douleur insupportable pour les orphelins de guerre

Pour les enfants de Ta’izz qui ont perdu leurs parents, les jours de fête sont un rappel douloureux de leur vie d’avant
Rahma fait part de ses difficultés à subvenir aux besoins de ses cinq enfants, dont sa fille Salma âgée de 3 ans, suite au décès de son époux (MEE/Khalid al-Banna)
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TA’IZZ, Yémen

Sama Mohammed Ghalib, 10 ans, se souvient des fêtes de l’Aïd al-Fitr qu’elle a vécues avant la guerre. Avec ses parents et ses quatre sœurs, elle allait au marché de la ville de Ta’izz avant ce jour de fête marquant la fin du mois de Ramadan pour acheter de nouveaux vêtements, des chocolats et des friandises pour l’occasion.

Mais les souvenirs d’enfance heureux de Sama ont pris fin lorsque ses parents ont été tués au cours des premiers mois de l’assaut militaire lancé par l’Arabie saoudite au Yémen en 2015.

« Depuis la mort de nos parents, nous n’allons plus au marché pour acheter de nouveaux vêtements, nous ne profitons plus du moment », confie-t-elle à Middle East Eye.

« Nous ne ressentons pas la joie de l’Aïd. La guerre a fait de notre vie un enfer et les choses ne peuvent pas aller pour le mieux. Tous les beaux jours se sont envolés depuis que mes parents sont partis. »

Sama fait partie de ces milliers d’enfants devenus orphelins au cours des quatre années de guerre. Selon un rapport commandé par l’ONU, plus de 200 000 personnes, dont des milliers de civils, ont été tuées ou sont mortes de faim ou de maladies liées à la guerre depuis 2015.

Au lieu d’être un moment de joie, l’arrivée de l’Aïd rappelle tragiquement à de nombreux enfants yéménites ce qu’ils ont perdu.

Tragédie familiale

Sama avait 6 ans lorsque la guerre a éclaté. À l’époque, son père, Mohammed Ghalib, vendait des pommes de terre bouillies près de la maison familiale, dans le quartier d’al-Jahmaleya à Ta’izz, dans le sud-ouest du Yémen.

« Je ne pense pas que ces beaux jours reviendront » : Sama se souvient des fêtes de l’Aïd avec ses parents (MEE/Khalid al-Banna)
« Je ne pense pas que ces beaux jours reviendront » : Sama se souvient des fêtes de l’Aïd avec ses parents (MEE/Khalid al-Banna)

En mai 2015, les violents affrontements entre les rebelles houthis et les forces fidèles au président Abd Rabbo Mansour Hadi, soutenu par l’Arabie saoudite, ont atteint al-Jahmaleya.

La plupart des habitants du quartier ont fui, mais les Ghalib n’avaient nulle part où aller. Mohammed pensaient en outre que les belligérants ne cibleraient pas les civils.

Mais le 30 mai, un sniper l’a abattu dans la rue alors qu’il était en train de travailler.

« Personne n’a osé l’évacuer de la rue pour l’emmener à l’hôpital à cause des combats qui se poursuivaient, il est donc mort dans la rue », raconte Sama.

« Après la mort de mes parents, notre rêve était tout simplement de trouver quelqu’un pour remplacer leur amour et nous aider à surmonter notre situation actuelle »

- Sama, orpheline

Après la mort de Mohammed, la mère de Sama, Ibtisam, s’est résolue à travailler comme femme de ménage à Ta’izz pour gagner de quoi survivre et subvenir aux besoins de Sama et de ses quatre sœurs, qui avaient alors entre 4 et 10 ans.

Le répit fut toutefois de courte durée.

« En août 2015, des bombardements ont visé notre maison et tué ma mère alors qu’elle nous préparait le déjeuner », se souvient Sama.

Sama était la seule membre de la fratrie présente dans la maison lorsque celle-ci a été touchée, mais elle a réussi à s’en sortir vivante.

Thikra Ghalib, une tante qui a elle aussi perdu son mari, a pris les jeunes orphelines sous son aile et vit aujourd’hui avec elles dans un petit appartement en sous-sol à al-Jahmaleya.

« Après la mort de mes parents, notre rêve était tout simplement de trouver quelqu’un pour remplacer leur amour et nous aider à surmonter notre situation actuelle », explique Sama.

« Personne ne peut remplacer l’amour de nos parents, mais ma tante fait de son mieux pour nous aider à satisfaire nos besoins essentiels. »

Des enfants vulnérables

La province de Ta’izz est l’une des régions du Yémen où la guerre a fait d’innombrables orphelins, qui se retrouvent aujourd’hui particulièrement vulnérables et dans le besoin.

Mona Mohammed, une activiste sociale employée par al-Noor, une association basée à Ta’izz qui vient en aide aux femmes et aux enfants, explique que le nombre d’orphelins est en augmentation constante et que leur situation ne fait qu’empirer face à la guerre et aux difficultés économiques.

« Les organisations et les associations font de leur mieux pour venir en aide aux orphelins, mais il y a de nouveaux orphelins chaque jour et les organisations ne peuvent pas tous les aider », indique-t-elle à MEE. « Nous voyons donc maintenant des orphelins se résoudre à travailler pour aider leur famille. »

Sama et ses sœurs ont elles aussi dû commencer à travailler après l’école. Leur tante, Thikra, explique à MEE qu’en tant que veuve, elle ne dispose pas d’une source de revenu suffisamment stable pour permettre à ses nièces de vivre décemment.

Un généreux donateur a aidé Sama et ses sœurs à ouvrir un petit magasin près de chez elles pour les aider à gagner leur vie. Depuis 2017, les filles y vendent des produits alimentaires de base comme des biscuits et de l’eau.

Cependant, « les recettes du magasin sont de 1 500 rials yéménites [environ 3 dollars] dans un bon jour », concède Thikra. « Ce n’est pas suffisant pour toute la famille, mais cela allège nos souffrances. »

Sama (à gauche), sa tante Thikra (à droite) et l’une des sœurs de Sama. Thikra a recueilli les cinq sœurs après le décès de leurs parents (MEE/Khalid al-Banna)
Sama (à gauche), sa tante Thikra (à droite) et l’une des sœurs de Sama. Thikra a recueilli les cinq sœurs après le décès de leurs parents (MEE/Khalid al-Banna)

Rahma, une autre habitante de Ta’izz, est confrontée à des difficultés similaires depuis que son mari Shawqi* a été tué lors d’un bombardement en 2017 et qu’elle s’est retrouvée seule pour subvenir aux besoins de ses cinq jeunes enfants, âgés aujourd’hui de 3 à 11 ans.

« La plupart des gens ont besoin d’assistance et il n’y a personne pour nous aider avec de la nourriture et des services de base, à part les organisations [humanitaires] », indique-t-elle à MEE. « Nous recevons de la nourriture et de l’argent de la part d’organisations, mais cela ne suffit pas pour toute la famille. »

Remerciant ces organisations pour leur soutien actuel, elle espère les voir redoubler d’efforts pour venir en aide aux orphelins.

Selon Mona Mohammed, les orphelins pourraient mener une vie normale si la guerre prenait fin, mais aujourd’hui beaucoup trop éprouvent des difficultés à satisfaire leurs besoins essentiels, que ce soit au quotidien ou lors d’occasions spéciales telles que l’Aïd.

« La plupart de ces orphelins ne célèbrent pas l’Aïd, ils considèrent cette fête comme un mauvais jour qui ramène à l’esprit les tristes souvenirs de la perte de leurs parents », ajoute-t-elle.

Les beaux jours appartiennent au passé

Ces rappels de jours meilleurs peuvent en effet accabler ces orphelins.

« Une organisation a fourni aux enfants de nouveaux vêtements, mais ils ne sont pas heureux parce qu’ils ont perdu le plaisir de faire les magasins avec leur père et d’acheter ce qu’ils veulent »

- Rahma, veuve

« Avant, nous aimions marcher dans les rues bondées et entendre les chansons de l’Aïd diffusées par les magasins », se souvient la fillette. « Nous allions également au zoo de Ta’izz et nous jouions dans le parc. Mon père nous achetait des jouets. Je ne pense pas que ces beaux jours reviendront. »

Thikra confirme que les jours de fête sont des périodes particulièrement difficiles pour ses nièces.

« Les filles ne ressentent pas la joie de l’Aïd parce que leurs parents ont été tués et parce que nous sommes pauvres et dans l’incapacité de subvenir à tous leurs besoins », explique-t-elle.

Pendant ces jours, alors que les familles de Ta’izz savourent les rituels de préparation du jour de fête, les Ghalib restent dans leur petit magasin.

« Tous les autres enfants profitent de l’Aïd avec leurs parents pendant que nous le passons dans le magasin à nous faire un peu d’argent pour nous aider à acheter suffisamment de nourriture pour manger pendant l’Aïd », déplore Sama.

Abdul Salam, le plus jeune fils de Rahma et Shawqi (MEE/Khalid al-Banna)
Abdul Salam, le plus jeune fils de Rahma et Shawqi (MEE/Khalid al-Banna)

Rahma affirme que l’absence de son mari Shawqi pèse également sur ses enfants.

« À chaque fête de l’Aïd, mon mari achetait de nouveaux vêtements à nos enfants et nous passions cette fête ensemble dans notre maison », se remémore-t-elle. « Mais aujourd’hui, les enfants ne ressentent pas la joie de l’Aïd. Une organisation a fourni aux enfants de nouveaux vêtements, mais ils ne sont pas heureux parce qu’ils ont perdu le plaisir de faire les magasins avec leur père et d’acheter ce qu’ils veulent. »

Quand ses enfants pensent aux moments qu’ils passaient avec leur père avant et pendant l’Aïd, certains se mettent à pleurer, confie Rahma.

Malgré les difficultés et la tristesse, Sama espère toutefois que ses sœurs et elle pourront avancer vers un avenir plus prometteur.

« J’espère que les organisations [caritatives] pourront nous aider à subvenir à nos besoins afin que nous puissions nous concentrer sur nos études », affirme-t-elle. « La guerre nous a privées de nos parents, nous ne voulons pas en plus perdre notre avenir. »

* Nom d’emprunt.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.