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Avec #EnaZeda, le #MeeToo tunisien, la société civile s’empare d’un sujet tabou

Au-delà des centaines de témoignages provoqués par le hashtag #EnaZeda (moi aussi), la libération de la parole chez les victimes de harcèlement sexuel a montré combien les Tunisiennes méconnaissent leurs droits
Manifestation lors de la journée de la femme en Tunisie, le 13 août 2018 (AFP)
Par
TUNIS, Tunisie

Deux ans après les États-Unis, la Tunisie lance son #MeToo, transformé en #EnaZeda (« moi aussi » en dialecte tunisien), suite à une affaire de harcèlement sexuel.

L’affaire remonte au 10 octobre, soit trois jours avant l’élection présidentielle : une jeune lycéenne de 19 ans partage dans un groupe Facebook des photos prises en rafale montrant un homme dont il semble qu’il soit en train de se masturber alors qu’il la suit sur le chemin. 

Le lendemain, les photos sont massivement partagées sur les réseaux sociaux car l’homme sur les images est un député de Qalb Tounes (parti de Nabil Karoui, perdant au deuxième tour face à Kais Saied, deuxième force du Parlement) fraîchement élu.

« Nous avons été surpris que le groupe atteigne les 10 000 adhérents en quatre jours » 

- Sarra ben Said, directrice de l’ONG Aswat Nissaa

Les images montrent cet ex-journaliste à la moustache fournie assis à l’avant d’une voiture, tee-shirt floqué du logo de son parti, le pantalon baissé jusqu’aux genoux, les yeux tournés vers la jeune fille qui filme.

Le mouvement #EnaZeda est venu alors dénoncer les harcèlements sexuels en soutien à la lycéenne.

« Le mouvement a commencé par une conversation sur Twitter, sans hashtag, au lendemain de la découverte de ces photos. Plusieurs femmes ont commencé alors à raconter des histoires similaires à celle de la lycéenne », raconte à Middle East Eye Nadia Ayadi, l’initiatrice du mouvement #EnaZeda. « C’est alors que l’une d’elles a proposé le hashtag #EnaZeda. » 

« J’ai créé un thread [suite de tweets] en utilisant ce hashtag et en récoltant les témoignages qui commençaient à être partagés », ajoute Nadia.

Dans la rue, dans le métro, à l’école, ou même au sein de la famille… : les témoignages des Tunisiennes ont inondé la toile. 

Une page Facebook nommée « EnaZeda » a été aussi créée à cette occasion et de nombreuses anonymes ont partagé leurs mésaventures, dont certaines remontent parfois à l’enfance.

Pour l’activiste et blogueuse Lina ben Mhenni, il n’existe pas de femme en Tunisie qui n’ait pas subi de harcèlement sexuel.

#enazeda le #metoo tunisien enfin là ! Je ne pense pas qu'il y'ait une seule femme en Tunisie qui n'ait pas subi un...

Posted by ‎Tunisian Girl بنية تونسية Lina Ben Mhenni‎ on Friday, October 11, 2019

« Cette lycéenne a libéré les voix des femmes et grâce à elle, des femmes mais aussi des hommes ont commencé à parler », remarque pour MEE Sarra ben Said, la directrice exécutive de l’ONG Aswat Nissaa (Voix des femmes).

Suite à cette affaire et à l’afflux de témoignages, l’association a choisi de créer un groupe fermé sur Facebook pour « dénoncer et parler de harcèlement sexuel et pour que l’affaire ne s’arrête pas au bout de deux jours ».

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« Nous avons été surpris que le groupe atteigne les 10 000 adhérents en quatre jours. Les témoignages sont très choquants, certaines parlent pour la première fois d’incidents qui datent de l’enfance. Il y a beaucoup d’interactivité et de soutien entre les membres du groupe », relève Sarra ben Said.  

« Dans le groupe, on a aussi des hommes, parce que le harcèlement n’est pas une affaire de femmes seulement, mais de toute une société. Ils doivent aussi être sensibles à la cause et comprendre comment le harcèlement sexuel peut impacter les femmes. »

Sinda, 25 ans, qui raconte avoir été victime de harcèlement sexuel de la part d’un ami proche de la famille quand elle avait 19 ans, ne trouve pas d’intérêt à participer à cette campagne. « Cela ne sert à rien aujourd’hui. J’ai été traumatisée dans le passé. Qu’est-ce que cela va changer aujourd’hui ? Je n’ai pas besoin des mots de soutien d’inconnus. Cela a peut-être laissé des séquelles, mais c’est de l’histoire ancienne, je l’ai dépassée. »

Sujet tabou

Aswat Nissaa ne compte pas s’arrêter là. En plus de l’échange virtuel, l’association accompagne et oriente les victimes en cas de besoin. « Comme nous avons accompagné la lycéenne dans cette affaire, nous sommes en train d’orienter les personnes qui le demandent, que ce soit vers les associations ou les services de prises en charge de l’État. »

Face à la méconnaissance de la cause dans la société, l’association compte aussi sensibiliser sur ce phénomène à l’échelle nationale.

« Nous sommes en contact avec la société civile et plusieurs autres acteurs pour passer à l’action. Nous voulons organiser une campagne nationale de sensibilisation au harcèlement sexuel », annonce Sarra ben Said.

Nadia Ayadi, l’initiatrice du mouvement EnaZeda, espère que ce mouvement portera ses fruits. « Je pense que ces témoignages ont permis de mettre un sujet tabou sur la table et de faire découvrir l’étendue du problème et sa gravité. Maintenant, il reste beaucoup à faire. Il faut que les médias classiques abordent le sujet et qu’on puisse interpeller la société dans son ensemble. »   

Pourtant, en Tunisie, il existe une loi, jugée révolutionnaire, qui sanctionne le harcèlement sexuel. La loi 58 promulguée en 2017, dans son article 226 ter, punit de deux ans d’emprisonnement et d’une amende de 5 000 dinars celui rendu coupable de harcèlement sexuel.

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« Selon notre expérience, la plupart des victimes ne connaissent pas leurs droits, ni l’article 226 de la loi 58 », précise la responsable de Aswat Nissaa. « D’ailleurs, dans l’affaire du député et de la lycéenne, c’est le ministère public qui a ouvert une enquête en premier, suite à la pression exercée sur les réseaux sociaux. »

Le parti Qalb Tounes a aussi annoncé l’ouverture d’une enquête interne pour vérifier la véracité de ce qui a été publié sur les réseaux sociaux. 

La responsable d’Aswat Nissa espère que le verdict sera rendu avant que le député ne prête serment et profite de l’immunité. « On a remarqué un peu d’atermoiement de la part du parquet », indique Sarra ben Said.

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« Si cette lycéenne obtient justice, plusieurs autres femmes auront le courage de dénoncer leurs prédateurs. Parce que le plus difficile dans le harcèlement sexuel, c’est de prouver les faits. Elle a eu la présence d’esprit de filmer l’auteur, ce qui n’est pas toujours évident. » 

Après la propagation des photos, le député et ex-membre de l’Instance vérité et dignité (IVD) a publié un statut sur Facebook niant les faits. Il a également refusé de répondre aux médias, avant de désactiver son compte Facebook. 

Sur Twitter, il a démenti tout acte de masturbation, assurant qu’il est diabétique et qu’il était en train d’uriner dans une bouteille.

Malgré la pression des réseaux sociaux, Sarra ben Said n’est pas rassurée. « Ils veulent appliquer l’article 226 et considérer l’affaire comme ‘’outrage public à la pudeur’’ et non du ‘’harcèlement sexuel’’ parce que la peine est moins lourde », souligne-t-elle.

Dans un communiqué publié mardi, la coalition des associations contre le harcèlement sexuel a annoncé son soutien à la campagne #EnaZeda et a appelé le nouveau Parlement à lever l’immunité quand il s’agit d’affaires relatives à la violence sexuelle contre les femmes.

Le communiqué révèle par ailleurs que 97 % des victimes ne portent pas plainte.

En effet, parler de harcèlement sexuel dans la société tunisienne reste encore un sujet tabou. 

Sinda confie à MEE que lorsqu’elle a été harcelée par un ami de la famille, elle n’en a parlé à personne. « Il m’a convié chez lui pour récupérer des affaires. J’ai cru que sa femme et ses enfants étaient dans la maison, mais non ! On était seuls. Il m’a coincée derrière la porte et a commencé à m’embrasser de force et à me tripoter les seins. Je n’arrêtais pas de crier et de lui demander d’arrêter. Après avoir passé un sale quart d’heure, j’ai couru pour m’échapper. Je n’en ai pas parlé à mes parents de peur de leur réaction. » 

« Il y a un cadre légal qui permet de juger les cas de harcèlement ainsi que d’autres formes d’agressions et de violences contre les femmes, mais l’application reste limitée par la difficulté de dénoncer et d’en parler ouvertement », estime Nadia Ayadi.

Sinda raconte que le voisin continuait à venir chez eux, les jours suivant l’agression, comme si de rien n’était. « Je n’osais même pas le regarder dans les yeux. »

C’est par un pur hasard si ses parents ont entendu parler de l’affaire. « Craignant leur réaction, j’ai tenté de me suicider. Quant à ma mère, elle a estimé que j’avais mal interprété ses intentions. Mon père, lui, a payé les frais de l’hôpital et ne m’a pas parlé pendant un an. Jusqu’à aujourd’hui, je n’en parle pas avec mes parents. Lui [l’agresseur], je le croise parfois dans le quartier, je ressens du dégoût. »

La loi organique n° 2017-58 du 11 août 2017 sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes a été beaucoup applaudie. Le Centre de recherche, d’étude, de documentation et d’information sur la femme (CREDIF) avait organisé à cette occasion une campagne sur le harcèlement dans les transports publics sous le nom de #MaYerkebech  (« le harceleur ne monte pas avec nous »).

Selon une étude du CREDIF de 2016 sur la violence basée sur le genre dans l’espace public en Tunisie, le harcèlement dans le transport public atteindrait 89,1 %.