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Belhadj promet de se battre contre les responsables britanniques « jusqu’au bout »

Abdelhakim Belhadj a déclaré à MEE qu’il n’abandonnera jamais les poursuites contre les responsables impliqués dans une opération qui l'a livrée aux prisons de Kadhafi – mais désire seulement des excuses
Abdelhakim Belhadj dirige maintenant le parti Watan à Tripoli (MEE)

ISTANBUL, Turquie – Il a été torturé pendant six ans dans les prisons de l’ex-dirigeant libyen Mouammar Kadhafi après avoir été kidnappé et livré au guide libyen dans une opération impliquant des agences de renseignements britannique et américaine.

Aujourd’hui, Abdelhakim Belhadj, personnage clé dans le paysage politique post-Kadhafi, qui dirige désormais le parti Watan à Tripoli, a déclaré à Middle East Eye qu’il avait l’intention de poursuivre sa quête de justice « jusqu’au bout » après la décision de la cour suprême britannique de lui permettre de poursuivre le gouvernement britannique et certains responsables, notamment l’ancien ministre des Affaires étrangères Jack Straw.

Habillé d’un élégant chandail bordeaux et d’un blazer foncé – tout en triturant sa messebha (chapelet de prière), Belhadj a répété que tout ce qu’il voulait du gouvernement était des aveux et des excuses pour ce que son épouse et lui avaient enduré.

« Ce n’est pas la vengeance qui m’intéresse. Je veux simplement que les responsables s’excusent. S’ils le font, je serais heureux de refermer ce chapitre et d’avancer »

 – Abdelhakim Belhadj

« Ce n’est pas la vengeance qui m’intéresse. Je veux simplement que les responsables s’excusent. S’ils le font, je serais heureux de refermer ce chapitre et d’avancer », confie Belhadj.

Belhadj et sa femme – alors enceinte – Fatima Bouchar ont été enlevés avec leurs quatre enfants à Bangkok en 2004 alors qu’ils se rendaient au Royaume-Uni pour demander l’asile et ont été transférés à Tripoli dans une opération conjointe du MI6 et de la CIA.

Ancien chef militant du Groupe islamique combattant en Libye (GICL) opposé à Kadhafi, il a ensuite été incarcéré pendant six ans au cours desquels il a été régulièrement torturé et maltraité.

L’affaire a émergé après la chute de Tripoli en 2011, lorsque des fax du directeur du MI6, Mark Allen, décrivant les vols relatifs à la restitution, ont été retrouvés dans le bureau de Moussa Koussa, le chef des services secrets libyens.

Le 17 janvier, la Cour suprême du Royaume-Uni a décidé que Belhadj pouvait intenter une action civile contre des responsables britanniques, dont Allen et Straw, pour leur rôle dans l’enlèvement.

À LIRE : Belhadj, dissident libyen torturé, gagne le droit de poursuivre le gouvernement britannique

Les cas de Belhadj et celui d’un autre dissident libyen, Sami al-Saadi, dont la famille a également été enlevée et livrée à la Libye, ont déjà fait l’objet d’enquêtes de la police britannique qui a accumulé près de 30 000 pages de preuves sur une période de cinq ans. Toutefois, le parquet a déclaré l’année dernière qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves pour engager des poursuites pénales.

Belhadj a déclaré que cette annonce l’avait démoralisé mais qu’il souhaitait poursuivre l’affaire.

« Je ne suis pas sûr de gagner, mais j’irai jusqu’au bout », a-t-il expliqué.

L’avocat de Belhadj, Cori Crider, avait précédemment déclaré à MEE : « Les documents montrent – presque noir sur blanc – un effort conjoint de la CIA, du MI6 et de la Libye pour l’enlever en compagnie de sa femme et les renvoyer en Libye.

« En raison des dossiers de Tripoli, nous savons ce qui s’est passé non seulement par le témoignage de notre client, mais aussi par la documentation contemporaine du gouvernement. »

L’un des documents découverts comprenait un fax envoyé par Allen aux autorités libyennes en mars 2004, révélant que c’était la Grande-Bretagne, et seulement la Grande-Bretagne, qui devrait se voir attribuer le crédit et récolter les fruits de l’enlèvement de Belhadj.

« Juste des excuses »

Alors que la famille Saadi a reçu un règlement de 2 millions de livres (2,3 millions d’euros) il y a deux ans, Belhadj demande des excuses et un dédommagement symbolique d’une livre (1,2 euros) à chacun des défendeurs.

Lorsqu’on lui a demandé s’il s’était vu offrir de l’argent pour abandonner les poursuites, Belhadj a répondu à MEE : « Ce que nous avons vécu nous a causé beaucoup de souffrance dont les effets se sont faits ressentir pendant de nombreuses années. Ma femme, en particulier, continue à en souffrir. »

Bernardino León, chef de la mission d’appui des Nations Unies en Libye avec Abdelhakim Belhadj, le 11 mars 2015 à Alger (AFP)

« Je ne peux pas accepter d’occulter cet incident ou juste de tourner la page sans veiller à ce que le processus judiciaire prenne le temps voulu et qu’il rende un jugement équitable dans cette affaire. »

Ses soutiens affirment que l’affaire constitue l’une des rares occasions dont ils disposent pour exposer le rôle joué par le gouvernement britannique dans les restitutions.

« Sacrifié au nom d’un accord »

L’enlèvement de Belhadj est survenu à un moment où le gouvernement britannique, sous le Premier ministre Tony Blair, courtisait la Libye de Kadhafi paralysée par les sanctions en tant qu’alliée potentielle dans la soi-disant « guerre contre le terrorisme » lancée par les États-Unis contre al-Qaïda et les combattants islamistes, tout en lorgnant sur de lucratifs contrats pétroliers pour les entreprises britanniques.

Les États-Unis ont estimé que le GICL anti-Kadhafi, formé en 1990 par des islamistes libyens qui avaient combattu en Afghanistan contre les forces soviétiques dans les années 1980, était un groupe terroriste allié à al-Qaïda.

Toutefois, Belhadj a démenti tout lien entre le groupe et al-Qaïda et a dit penser que sa restitution à la Libye faisait partie d’un accord secret entre Blair et Kadhafi, évincé du pouvoir et tué dans un soulèvement populaire en 2011.

« Tony Blair a littéralement piétiné les valeurs et les principes que l’Occident et le Royaume-Uni respectent et défendent, c’est du moins ce que je pensais »

– Abdelhakim Belhadj

« Lorsque j’ai été kidnappé à Bangkok, j’ai dit : ‘’Si je suis recherché par le justice américaine, alors prenez-moi pour que je puisse être jugé’’. Mais on m’a clairement répondu que ce n’était pas le cas. »

Belhadj a été livré quelques jours avant la rencontre entre Tony Blair et Kadhafi dans une tente à l’extérieur de Tripoli en 2004 pour sceller le soi-disant « accord du désert » qui a fait émerger l’adversaire de longue date de l’Occident de son isolement.

« Tony Blair a littéralement piétiné les valeurs et les principes que l’Occident et le Royaume-Uni respectent et défendent, c’est du moins ce que je pensais », a-t-il ajouté.

Le Premier ministre britannique, Tony Blair, a créé des ouvertures pour le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi

Parmi les conséquences de l’accord de Blair avec Kadhafi figurent le consentement de la Libye à remettre tout son inventaire d’armes de destruction massive à des spécialistes britanniques et américains et à révéler des informations sur son stock de munitions chimiques et son programme secret d’armes nucléaires.

Cependant, la visite de Blair à Kadhafi en 2005 a également ouvert la voie à l’annonce de la signature par British Petroleum (BP) d’un accord de 450 millions de livres sterling (environ 530 millions de dollars) pour la prospection de pétrole en Libye. Les responsables voyageant avec Blair à l’époque avaient déclaré que si toute cette exploration atteignait son plein potentiel, l’accord pourrait atteindre une valeur de 13 milliards de livres (15 milliards d’euros).

Le géant pétrolier anglo-néerlandais Shell avait également signé un contrat d’une valeur de 550 millions de livres sterling (645 millions d’euros) pour acheter des droits d’exploration gazière au large de la côte libyenne.

« L’homme auquel j'ai été livré, à la tête des services de renseignements libyens à ce moment-là [Moussa Koussa] était recherché par la justice britannique »

- Abdelhakim Belhadj

« J’ai été très choqué que l’on puisse trouver des preuves indiquant une complicité des renseignements britanniques avec une administration, qui en l’occurrence, est connue pour ne pas respecter les droits humains les plus basiques », a déclaré Belhadj à MEE.

« L’homme auquel j'ai été livré, à la tête des services de renseignements libyens à ce moment-là [Moussa Koussa] était recherché par la justice britannique. »

Selon Belhadj, Kadhafi et Koussa étaient impliqués dans l’assassinat de la policière britannique Yvonne Fletcher près de l’ambassade de Libye à Londres en 1984 et responsables du crash d’un vol Pan Am sur Lockerbie en Écosse en 1988, ainsi que de celui du vol de la compagnie française UTA en 1989 et de nombreuses attaques en Europe pendant la même période.

« Il est ironique et triste – bien que le gouvernement britannique ait été au courant de ces incidents – que j’ai été remis à ce régime », a-t-il déclaré.

Lors la chute du régime de Kadhafi en 2011, Koussa, alors ministre des Affaires étrangères de la Libye, s’est rendu de façon inattendue à Londres, puis au Qatar – face à la fureur des militants de Lockerbie, persuadés qu’il était susceptible de bien connaître le complot de Lockerbie.

Le seul homme reconnu coupable d’avoir placé une bombe dans l’avion de ligne – Abdelbaset al-Meghrahi, mort d’un cancer en 2012 – fut libéré d’une prison écossaise peu de temps après la signature par BP d’un autre contrat de 15 milliards de dollars avec la Libye en 2009. Straw avait révélé dans une lettre la même année que les négociations de l’accord pétrolier comprenaient une discussion concernant sa libération.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.