Bombardés par Assad, les Syriens d’Idleb se sentent abandonnés par la communauté internationale

Bombardés par Assad, les Syriens d’Idleb se sentent abandonnés par la communauté internationale

#GuerreSyrie

Des villages entiers sont détruits et désertés à mesure que les forces gouvernementales intensifient les frappes aériennes sur l’une des dernières enclaves rebelles

Des Syriens fuient les combats dans la province d’Idleb, près de la ville de Saraqeb (AFP)
11 janvier 2018
Last update: 
Thursday 11 January 2018 11:45 UTC
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11 janvier 2018

Alors qu'ils sont des dizaines de milliers à fuir une attaque du gouvernement qui a détruit des villages entiers et laissé leur peuple au « désespoir », les Syriens d’Idleb disent avoir été abandonnés par la communauté internationale.

Les troupes fidèles au président Bachar al-Assad ont pilonné la province avec l’artillerie lundi alors que les forces avancent vers le nord, tandis qu’au moins 100 000 Syriens auraient fui vers la frontière turque la semaine dernière, selon des groupes d’entraide turcs.

La province, qui, avec la Ghouta orientale en banlieue de Damas, reste l’un des deux principaux bastions de l’opposition en Syrie, est contrôlée par Hayat Tahrir al-Cham, une coalition dominée par l’ancien affilié d’al-Qaïda, Jabhat Fatah al-Cham.

« Ils sont désespérés », assure à Middle East Eye Ahmed, un étudiant de 21 ans à l’université d’Idleb. « Ils savent qu’ils devront partir à un moment, de manière inopinée. »

« Les habitants de deux villages, al-Ghadfa et Jarjanaz, ont quitté leurs maisons parce qu’ils ont été complètement détruits par les bombardements. »

« Les gens ont abandonné l’idée que la communauté internationale les aiderait et font tout ce qu’ils peuvent pour survivre »

- Ahmed, habitant d’Idleb

Ahmed raconte que des familles ont commencé à établir des camps de fortune sur les bas-côtés des routes, et brûlent tout ce qu’ils peuvent trouver pour rester au chaud pendant les mois d’hiver.

« Ces gens n’ont aucune aide, personne pour les aider », insiste-t-il.

« Les gens ont abandonné l’idée que la communauté internationale les aiderait et font tout ce qu’ils peuvent pour survivre. »

Hosam Mohammed, médecin dans la ville de Harim, explique que son hôpital a vu une augmentation du nombre de patients au cours des deux dernières semaines, à mesure que les frappes aériennes du gouvernement s’intensifiaient et qu’il y a désormais une grave pénurie de matériel médical.

« Nous n’avons pas la capacité de prendre en charge beaucoup de patients et nous envoyons de nombreux blessés critiques à l’hôpital frontalier de Bab al-Hawa, et à partir de là ils sont pris en charge ou envoyés dans des hôpitaux en Turquie pour des opérations plus complexes », précise-t-il.

« Vivre dans les montagnes sur une terre boueuse sans aucun service rendra la vie de ces gens plus difficile en hiver », prévient-il en ajoutant que les températures basses et le manque d’abris et d’eau propre exacerbent la situation.

Les forces de l’armée syrienne, soutenues par des milices volontaires, cherchent actuellement à prendre la base aérienne militaire d’Abou Douhour, à l’est d’Alep. Après cela, se dirigeant vers le nord, ils rencontreront les forces pro-Assad dans le sud d’Alep, séparant efficacement Idleb-Est et Ouest en deux entités différentes.

Grâce à une campagne de violence soutenue par des avions de chasse russes, ainsi que des milices iraniennes, irakiennes, libanaises et afghanes, le gouvernement syrien a réussi à reprendre la majorité de la Syrie, même si Assad semblait être en position précaire début 2015.

Plus de 340 000 personnes ont été tuées et des millions ont été chassées de leurs maisons depuis que le conflit a éclaté par des manifestations antigouvernementales en 2011.



Une rue dans un camp de réfugiés près de la ville de Harim (MEE)

L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) a déclaré dimanche que des frappes aériennes avaient fait « au moins 21 morts, dont huit enfants et onze membres de la même famille » à l’ouest de la ville de Sinjar, dans le sud-est de la province.

Mardi, le ministre turc des Affaires étrangères a accusé le gouvernement syrien de frapper des forces « modérées » dans la province et a prévenu que toute poursuite des hostilités pourrait menacer les pourparlers de paix prévus dans la station balnéaire russe de Sotchi, le 29 janvier.

« Les forces du régime attaquent une opposition modérée sous prétexte de se battre contre [le Front] al-Nosra », a déclaré Mevlüt Çavuşoğlu.

« Cette attitude sabote le processus de solution politique. »

L’année dernière, la Russie, la Turquie et l’Iran ont négocié la création de « zones de désescalade » dans un certain nombre de zones en Syrie, dans le but de faire cesser les combats.

Mais le gouvernement syrien et ses alliés ont à plusieurs reprises ignoré ces dernières et ont continué à attaquer les zones contrôlées par les rebelles.

Pour montrer son impatience face à cette situation, la Turquie a convoqué mardi les ambassadeurs de Russie et d’Iran pour protester contre les violations des zones de désescalade par le gouvernement d’Assad à Idleb ces derniers jours, a annoncé le ministère turc des Affaires étrangères.

Désunion des rebelles

De nombreux habitants d’Idleb ont également attribué l’avancée du gouvernement syrien à la désunion parmi les factions rebelles, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la province.

En 2015, Idleb est initialement tombée aux mains de la coalition Jaish al-Fatah (Armée de la conquête), qui comprenait alors le Front al-Nosra, Ahrar al-Cham, Faylaq al-Cham et un certain nombre d’autres factions rebelles.

Cependant, cette alliance s’est heurtée à des difficultés après l’émergence de tensions entre les différents groupes, en particulier sur les différences idéologiques entre le Front al-Nosra (alors ouvertement aligné sur al-Qaïda) et les autres groupes.

Après une série d’affrontements en 2017, le groupe rebaptisé Hayat Tahrir al-Cham a réussi à prendre le contrôle total de la province, chassant même le puissant Ahrar al-Cham.

Cette mesure a alarmé la communauté internationale, qui considère en grande partie Hayat Tahrir al-Cham comme une organisation terroriste, ainsi que les résidents d’Idleb qui ont été confrontés à une répression sévère de la part du groupe et au renversement des assemblées élues localement.



Des combattants de l’opposition prient près d’al-Tamanah, dans la province d’Idleb contrôlée par les rebelles, au nord-ouest de la Syrie (AFP)

Dimanche, une explosion dans la ville d’Idleb dans une base du groupe pro- Hayat Tahrir al-Cham, Ajnad al-Kavkaz, a fait au moins 43 morts, dont 28 civils.

Certains soupçonnent que l’explosion, qui serait selon les activistes le résultat d’une voiture piégée, aurait pu être orchestrée par un groupe rebelle rival.

Mohammed Radwan, un travailleur humanitaire bénévole qui travaille à Idleb, explique à MEE que les habitants ont commencé à manifester, appelant les groupes rebelles à s’unir face aux forces pro-Assad.

« Ils sont inquiets des luttes internes parce que celles-ci affaiblissent la force des factions révolutionnaires », estime-t-il.

« Et les zones deviennent plus faciles à contrôler pour les forces d’Assad et leurs alliés. »

« Alors ils ont manifesté pour dénoncer leurs luttes intestines et les appeler à s’exprimer d’une seule voix et à combattre uniquement l’armée Assad, parce que c’est elle, le principal ennemi. »

 

- Reportage complémentaire de Zouhir Al-Shimale

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.