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Le hirak algérien, galvanisé par son premier anniversaire 

Dans les rangs du hirak, les vendredis se succèdent avec la même détermination. Alors que le mouvement fête son premier anniversaire ce week-end, ses acteurs promettent de « maintenir la pression » sur le pouvoir
Les Algériens bouclent ce vendredi, pour la 53e semaine consécutive de marches hebdomadaires, un an de contestation populaire qui aura contraint l’ex-président Abdelaziz Bouteflika à démissionner (AFP)
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ALGER, Algérie

« Ce pouvoir finira par céder. Parce que d’un côté, on a une jeunesse mondialisée qui vit au XXIe siècle, et de l’autre, une classe dirigeante dont le logiciel appartient au siècle passé. Mais aussi car aucun gouvernement ne tiendra sans son peuple, et aucun projet ne réussira sans l’aval du peuple ! » Pour Zoubida Assoul, présidente du parti d’opposition l’Union pour le changement et le progrès (UCP) et figure du hirak, l’Algérie n’a pas connu un mouvement populaire mais plutôt « une révolution ! ». 

Alors que le hirak – contestation qui, le 22 février 2019, avait vu des centaines de milliers d’Algériens manifester dans tout le pays pour réclamer le départ d’Abdelaziz Bouteflika – fête son premier anniversaire, l’ancienne magistrate estime que cette révolution a non seulement exporté dans le monde entier la plus belle image de l’Algérie, mais elle a également introduit le peuple dans une phase nouvelle de son histoire, où il est désormais impossible de rebrousser chemin.

« Cette révolution pacifique est la preuve que ce peuple conscient qui a dépassé la peur n’acceptera plus jamais de subir ce qu’il a dû subir auparavant ! », affirme Zoubida Assoul (AFP)

« Cette révolution pacifique qui a duré un an dans la détermination, l’humour, le génie, la créativité, les retrouvailles et découvertes de tout un peuple, est la preuve que ce peuple conscient qui a dépassé la peur n’acceptera plus jamais de subir ce qu’il a dû subir auparavant ! », assure-t-elle à Middle East Eye.  

Vendredi 14 février à Alger. En ce jour de Saint-Valentin, les marcheurs ne manquent pas l’occasion d’écrire, dessiner et chanter l’amour à l’endroit du pays et du hirak. Il est presque 15 h. Les manifestants présents place Maurice-Audin sont plus préoccupés par le retard des imposants cortèges des quartiers populaires que par les températures, assez chaudes pour un mois de février. « Ils arrivent. Ils sont bloqués par le renfort policier », les rassure Mohamed, chômeur de 26 ans qui affirme ne rater aucun vendredi depuis le début de la contestation.

Habillé d’un tee-shirt du Mouloudia d’Alger, le doyen des clubs de football algériens, Mohamed communique par téléphone l’état de répartition des policiers aux organisateurs des masses en provenance de Bab El Oued, le plus grand quartier populaire de la capitale. 

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En attendant leur arrivée, c’est le carré des féministes qui anime par ses chants la rue Didouche-Mourad, encerclée de tous bords par les camions de police. Fidèles à leur point de rassemblement devant le portail de la faculté centrale, les féministes se font progressivement rejoindre par les marcheurs, de tous sexes et âges, lesquels reprennent leurs slogans. 

Fadila Chitour, présidente de l’association du Réseau Wassila/Avife, est ravie de constater cette bienveillance à l’égard des féministes, acquise au fil des mois.

« La question du statut des femmes divisait très clairement les collectifs politiques et les participants au hirak dans ses débuts, mais il me semble qu’avec la participation massive des femmes, plus particulièrement les féministes qui assurent cette visibilité hebdomadaire à travers ce carré, la perception a changé, et nous sommes même en train de devenir un point de rencontre familier », explique-t-elle à MEE, avant de s’interrompre pour observer un fait « révolutionnaire ». 

Une « nouvelle Algérie »

Devant le carré féministe s’arrête un homme. Sa barbe est longue, il porte un kamis (tenue traditionnelle islamique) et une calotte. Il chante avec les féministes et invite les passants à faire pareil. Un autre homme entonne : « La violence et l’oppression, Yetnahaw ga3 !, qu’ils partent tous ! », sous le regard d’un cercle de manifestants qui applaudit et… jubile.

« On a pris pour habitude d’être rejoints par des manifestants qui reprennent nos chants, mais aujourd’hui, nous assistons au summum, au paroxysme de la symbiose entre citoyens, qui a dépassé tous les clivages ! », commente admirative, Fadila Chitour. 

Des femmes à un balcon pendant une manifestation anti-pouvoir, le 3 janvier 2020 (AFP)

Nous sommes loin des appels au vitriolage des féministes, lancés en avril 2019 sur les réseaux sociaux. Cette avancée tangible autrefois inimaginable, n’aurait pu être possible sans le hirak, « qui a permis aux Algériens de se découvrir et redécouvrir un peuple conscient dans sa majorité et désireux de dépasser ses différences pour contribuer, ensemble, à la construction d’une nouvelle Algérie », estime Amina Boumaaraf, étudiante en architecture à Alger.

Pour cette militante très active, notamment dans les marches des étudiants, ce « soulèvement du peuple, inespéré, a permis aux Algériens de reprendre espoir, de montrer qu’il était possible de s’unir et de voir qu’il y a de véritables forces susceptibles d’apporter le changement, mais surtout de créer une réelle opposition populaire », se réjouit-elle. 

« Un jeune déscolarisé et dépolitisé m’a même raconté avoir acheté la Constitution pour lire et s’armer. Le hirak constitue la dernière chance pour beaucoup »

- Djamel-Eddine Oulmane, médecin à la retraite

Cette opposition populaire émergée est en effet accompagnée par « l’amplification de la conscience politique, notamment auprès des jeunes, même déscolarisés », poursuit de son côté Djamel-Eddine Oulmane, médecin à la retraite, rencontré à la fin de la marche. 

Celui qui se définit comme militant de gauche rappelle que de nombreux jeunes qui ne s’intéressaient guère à la politique avant le hirak y ont pris goût à travers les débats citoyens qui s’organisaient sur les places publiques avant leur interdiction.

« Un jeune déscolarisé et dépolitisé m’a même raconté avoir acheté la Constitution pour lire et s’armer. Le hirak constitue la dernière chance pour beaucoup, alors ils s’impliquent fortement et avec beaucoup de conscience et de sagesse », témoigne-t-il, subjugué.  

Le hirak, « purement horizontal »

Pour illustrer l’étendue de l’engagement du hirak, le militant politique Hakim Addad, rencontré au tribunal de Sidi M’hamed à Alger, rappelle l’affaire de Mohamed Belhadi, un procureur adjoint muté dans le sud pour avoir requis la relaxe pour des manifestants du hirak en réclamant, dans une vibrante plaidoirie, une « justice indépendante ».

« J’assistais au procès d’une vingtaine de manifestants. Lors de son réquisitoire, le procureur adjoint, qui avait pour habitude de charger les manifestants, a eu le courage de dire qu’il n’allait plus accepter d’appels venus d’en haut, que les citoyens exerçaient en toute légalité leur droit de marcher pacifiquement et a requis leur acquittement ! », raconte à MEE cet ancien détenu d’opinion, dont le jugement sera prononcé le 27 février.

« Les Algériens ont trouvé dans leur derdja une langue radicale qui a permis d’élever le plafond des revendications »
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« Il a certes été muté par la suite, mais ce moment historique est bien la preuve que le hirak en marche investit tous les secteurs et doit se poursuivre pour les libérer tous », poursuit-il. 

Et les critiques formulées à l’encontre du mouvement – faiblesse de la représentativité, incapacité à désigner des leaders –, il les rejette en bloc et refuse de parler d’échec.

« Politiquement, le hirak n’a pas échoué. Il se poursuit avec force aussi bien en Algérie qu’à l’étranger. Il a permis la réintroduction de l’engagement et de la réflexion politique chez un peuple qui n’a pas pratiqué la politique pendant une trentaine d’années ! », rappelle celui qui fut aussi le fondateur et l’ex-secrétaire générale de l’association Rassemblement action jeunesse (RAJ). 

Fadila Chitour salue aussi l’« exploit » d’un peuple à travers la ténacité dans le combat, l’unanimité dans l’exigence, la volonté de ne pas se laisser diviser malgré les multiples tentatives, l’apprentissage collectif de la révolution pacifique, entre autres. « Un changement aussi massif et profond ne peut se réaliser en une seule année. Il faut absolument continuer et se donner les moyens de continuer ! », martèle-t-elle. 

L’étudiante Amina Boumaaraf affirme aussi : « Cette première année était nécessaire pour se connaître, apprendre, savoir en qui faire confiance, afin de mieux se préparer et se donner les moyens pour entamer la deuxième étape du combat. »

Une deuxième étape au cours de laquelle Amina espère voir les citoyens entreprendre d’autres actions, améliorer la communication entre les différents acteurs du hirak, toujours « selon une structuration purement horizontale, sans représentation », insiste-t-elle. 

« Le hirak a permis la réintroduction de l’engagement et de la réflexion politique chez un peuple qui n’a pas pratiqué la politique pendant une trentaine d’années ! »

- Hakim Addad, militant

La non représentativité du mouvement est aussi une spécificité à laquelle tient la présidente du Réseau Wassila. Pour elle, la vocation du hirak est de « maintenir une pression sur un pouvoir qui semble irréductible ». Elle préconise d’ailleurs la conversion des slogans et des revendications du hirak en propositions politiques.  

« Les tentatives d’organisations politiques depuis le mois de mars ont buté contre un pouvoir sourd et aveugle. Nous avons besoin d’une famille démocratique qui soit très ferme dans les valeurs et les principes et ne transige pas sur les revendications du hirak pour éviter d’être en décalage ou de le trahir, notamment par des courants qui seraient tentés d’aller rapidement vers le dialogue », estime-t-elle.

« Cela prendra forcement du temps, et je crois et espère que c’est en train de se faire ! »