« Ce qui est arrivé après lui est décevant » : le difficile héritage de Yasser Arafat

« Ce qui est arrivé après lui est décevant » : le difficile héritage de Yasser Arafat

#OccupationPalestine

Quatorze ans après sa mort, les Palestiniens nourrissent des sentiments mitigés sur les réalisations de leur leader emblématique

Bien qu’on lui reproche souvent les échecs des accords d’Oslo et la paralysie de l’Autorité palestinienne, Arafat reste un symbole pour de nombreux Palestiniens (AFP)
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13 novembre 2018
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Tuesday 13 November 2018 15:52 UTC
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13 novembre 2018

RAMALLAH, Territoires palestiniens occupés (Cisjordanie) – À l’occasion du 14e anniversaire de la mort de Yasser Arafat, l’héritage du dirigeant palestinien emblématique demeure très controversé, ont déclaré des Palestiniens à Middle East Eye.

Arafat est décédé le 11 novembre 2004 dans des circonstances sujettes à controverse, après avoir incarné la lutte palestinienne pour l’autodétermination pendant plus de 40 ans.

Sa mort a marqué un nouveau chapitre de la politique palestinienne et inauguré une ère troublante gangrenée par un leadership fragmenté et la perte d’une vision unifiée – ce dont certains le tiennent pour responsable.

Selon des experts et des activistes palestiniens, l’ancien dirigeant a laissé derrière lui un héritage de résistance, mais a également cimenté un avenir lugubre pour le peuple palestinien qui se répercute encore aujourd’hui.

L’illusion des accords d’Oslo

Pour beaucoup de Palestiniens, le plus gros point noir de l’héritage d’Arafat reste les accords d’Oslo.

« Le mouvement national palestinien a créé une autorité sous occupation dans l’espoir de la voir devenir un État. C’était une illusion »

- Mohammad Daraghmeh, analyste politique

Signés en 1993 et 1995 entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), alors dirigée par Arafat, les accords d’Oslo devaient aboutir à la création d’un État palestinien indépendant à travers l’établissement de l’Autorité palestinienne (AP), un organe autonome temporaire.

Néanmoins, les accords comprenaient également des clauses qui ont engendré de nouveaux défis pour les Palestiniens sous occupation, notamment la cession de plus de 60 % de la Cisjordanie à un contrôle israélien complet et l’instauration d’une coordination controversée en matière de sécurité entre Israël et l’AP.

Aujourd’hui, suite à l’échec des accords, Arafat est à la fois détesté et adoré. Certains le considèrent comme l’homme qui a détruit le droit des Palestiniens à la liberté, tandis que d’autres le vénèrent comme le dirigeant qui s’est sacrifié pour sa patrie.

« Le mouvement national palestinien a créé une autorité sous occupation dans l’espoir de la voir devenir un État. C’était une illusion », a déclaré à MEE Mohammad Daraghmeh, analyste politique basé à Ramallah, en Cisjordanie.

« L’État palestinien n’a pas été concrétisé et ne le sera pas car le pouvoir reste entre les mains d’Israël. Les Palestiniens n’ont pas réussi à se sortir de cette bourde stratégique », a-t-il poursuivi en référence aux accords d’Oslo.

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Depuis la fin de l’ère Arafat, le nombre d’Israéliens vivant en Cisjordanie et à Jérusalem-Est occupées a plus que doublé, l’expansion des colonies illégales et les constructions sur des terres volées se sont intensifiées et l’AP est considérée par beaucoup comme une entité qui collabore avec le gouvernement israélien.

« Le leadership et le rôle administratif que Mahmoud Abbas assume aujourd’hui, la concentration du pouvoir entre ses mains et l’insistance pour garder un canal de dialogue politique ouvert avec Israël et les États-Unis, voilà ce qu’Arafat a laissé derrière lui »

- Adnan Abu Amer, analyste politique

Mahmoud Abbas, successeur d’Arafat à la présidence de l’AP, est toujours en poste bien que son mandat ait expiré en 2009 et qu’aucune élection présidentielle n’ait eu lieu depuis.

Selon Adnan Abu Amer, analyste politique basé à Gaza, « Arafat a tracé la voie de la situation politique palestinienne actuelle ».

« Le leadership et le rôle administratif que Mahmoud Abbas assume aujourd’hui, la concentration du pouvoir entre ses mains et l’insistance pour garder un canal de dialogue politique ouvert avec Israël et les États-Unis, voilà ce qu’Arafat a laissé derrière lui », a-t-il déclaré à MEE.

Les Palestiniens d’Israël et de Jérusalem abandonnés

Alors que les habitants des territoires palestiniens occupés critiquent l’échec de la création d’un État palestinien en vertu de cet accord tant détesté, les Palestiniens de Jérusalem-Est annexée et d’Israël affirment qu’ils n’ont plus de dirigeants.  

« Avant la création de l’AP et avant la mort d’Arafat, les dirigeants palestiniens à Jérusalem avaient une présence et une voix. Aujourd’hui, l’occupation israélienne a imprégné tous les aspects de notre vie », a déclaré à MEE Amany Khalifa, activiste politique basée à Jérusalem.

« Avant, nous étions une communauté à Jérusalem, alors qu’aujourd’hui, il n’y a pas de dirigeants, pas de cadre, pas de références pour les Palestiniens à Jérusalem. Les gens ne savent pas à qui s’adresser », a-t-elle poursuivi.



Le dirigeant de l’OLP, Yasser Arafat, lors d’une session spéciale de l'ONU à Genève en décembre 1988 (AFP)

Un sentiment partagé par Sami Abu Shehadeh, activiste politique basé à Jaffa. Selon lui, les citoyens palestiniens d’Israël sont négligés dans l’ère post-Arafat.

« Après Arafat, nous avons perdu le sentiment d’avoir un chef. Nous n’avons pas l’impression que l’Autorité palestinienne représente l’ensemble du peuple palestinien »

- Sami Abu Shehadeh, activiste politique

« Yasser Arafat se voyait comme le dirigeant de tout le peuple palestinien en tout temps. C’est ce qui le différencie de l’AP. Ce qui est arrivé après lui est décevant », a confié Abu Shehadeh à MEE.

« Après Arafat, nous avons perdu le sentiment d’avoir un chef. Nous n’avons pas l’impression que l’Autorité palestinienne représente l’ensemble du peuple palestinien », a-t-il ajouté.

« Le chef d’un peuple »

Malgré la signature par Arafat de ce qui est considéré par beaucoup comme la cause fondamentale de la destruction du chemin vers l’indépendance palestinienne, le dirigeant a conservé de nombreux sympathisants.

À la fin des années 1950, Arafat a cofondé le mouvement politique du Fatah, qui était alors fondé sur la lutte armée pour l’indépendance contre Israël et engagé dans une guérilla.

Après des décennies de lutte armée avec des attaques très médiatisées qui ont attiré l’attention du reste du monde, l’ONU a reconnu en 1974 l’OLP comme seul représentant légitime du peuple palestinien, et Arafat comme son président.



« Aujourd’hui, je suis venu porteur d’un rameau d’olivier et d’un fusil de combattant de la liberté. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main » (AFP)

Avec son look emblématique – celui d’un combattant en uniforme militaire vert olive, une barbe grisonnante et un keffieh à carreaux sur la tête –, Arafat est devenu le premier représentant d’un organisme non membre à prendre la parole devant l’Assemblée générale de l’ONU il y a 44 ans, le 13 novembre 1974, avec son fameux discours du « rameau d’olivier et [du] fusil ».

« Bien qu’il ait commis des erreurs – ce qui est naturel pour tout politicien –, les gens lui pardonnaient. Il ne faisait aucun doute qu’il avait de bonnes intentions »

- Sami Abu Shehadeh, activiste politique

« Arafat était le chef d’un peuple et non le chef d’un État, ce qui était non conventionnel. Malgré cela, il a réussi à être l’un des dirigeants les plus connus à l’échelle internationale », a déclaré Abu Shehadeh.

« Bien qu’il ait commis des erreurs – ce qui est naturel pour tout politicien –, les gens lui pardonnaient. Il ne faisait aucun doute qu’il avait de bonnes intentions. »

La prochaine phase de la réalité politique en Palestine reste incertaine, mais beaucoup estiment qu’un changement de dirigeants est nécessaire pour qu’un véritable changement de pouvoir ait lieu.

« L’AP et les dirigeants actuels sont bloqués ; ils ne pourront rien faire pour briser l’emprise israélienne sur les Palestiniens tant que nous resterons dans le cadre d’Oslo », a estimé l’analyste Mohammad Daraghmeh.

« C’est aux nouvelles générations de jouer. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.