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Ces aveugles qui manifestent sur un boulevard du Maroc

Au Maroc, les aveugles, même s’ils sont hautement qualifiés, ont du mal à trouver un emploi. En signe de protestation, une trentaine d’entre eux campe dans un petit parc du centre-ville de Rabat
Des aveugles manifestent dans leur campement du centre de Rabat pour sensibiliser le public à leur situation (MEE/Rik Goverde)

RABAT – Le 26 mars 2014, Abderahim Motaqui et douze de ses amis se sont rendus au siège du Parlement à Rabat, enchaînés les uns aux autres. Ils se sont aspergés de liquide et ont menacé de s’immoler par le feu, là, sur le trottoir faisant face à l’épicentre politique du Maroc.

Les treize étaient tous soit aveugles soit gravement malvoyants, dotés de diplômes universitaires, mais toujours sans emploi. Tous étaient désespérés.

Ils considéraient ce suicide collectif symbolique comme un dernier appel à l’aide, a commenté Motaqui, 27 ans et père d’un bébé de six mois.

« Quand vous avez faim et que vous n’avez rien, quand vous vous sentez nus, exclus de la société, vous faites des choses extrêmes », explique-t-il à Middle East Eye dans un café du centre de Rabat.

Ce jour-là, la police a réagi rapidement en aspergeant les hommes d’eau. Ce n’était pas nécessaire, affirme désormais Motaqui : « Nous ne nous serions pas donné la mort, notre religion interdit le suicide. Ce n’était pas de l’essence. Nous voulions juste secouer les gens, attirer l’attention ».

À la fin du mois d’août 2015, Motaqui a campé dans un petit parc du boulevard Mohamed V, dans le centre de Rabat, avec 30 autres activistes aveugles et malvoyants.

Ils ont recouvert le sable de matelas fins et de cartons, à l’ombre des arbres, et conservent leurs affaires dans de grands sacs en plastique. Durant la nuit, ils reçoivent la visite de rats et d’insectes. Durant le jour, ils se relaient pour protester, à quelques centaines de mètres seulement du Parlement. « On veut sensibiliser les gens à cette question », déclare Motaqui, ajoutant que son frère a le même problème visuel que lui, « car les cousins se marient entre eux ».

Des aveugles manifestent dans un campement monté dans le centre de Rabat pour sensibiliser le public à leur situation (MEE/Rik Goverde)

Hautement qualifiés

Malgré leurs efforts, peu a changé pour les aveugles au Maroc, affirment ces manifestants hautement qualifiés. « Nous sommes diplômés en littérature arabe ou anglaise, en physiothérapie », indique Jamal Azerwal, un malvoyant de 30 ans originaire de Beni Mellal. « Mais c’est pratiquement impossible de trouver un emploi. Nous exigeons la satisfaction de notre droit au travail, de notre droit à être intégré dans la société. Le gouvernement devrait nous aider. »

Il semble que personne ne sache combien il y a exactement de personnes handicapées au Maroc. L’organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’environ 15 % de la population mondiale souffre d’une forme de handicap. Les institutions marocaines se contredisent mutuellement sur le sujet : le Haut-commissariat au plan (HCP) affirme qu’une étude de 2004 a conclu qu’il y avait 680 000 personnes souffrant d’un handicap dans le pays – un peu plus que 2 % de la population de l’époque.

Une autre étude, elle aussi datée de 2004, a estimé pour sa part que le nombre d’handicapés au Maroc était d’1,53 million, soit 5 % de la population. Environ 28 % d’entre eux souffriraient de déficiences visuelles.

« C’est hyper dur pour les aveugles », affirme Nabila Benomar, députée du Parti Authenticité et Modernité (PAM). Le Maroc a des centres spécialisés pour les aveugles en région, mais les moyens font défaut. « Il y a quelques livres en Braille, mais il n’y a pas de cartes topographiques ou de dessins du corps humain en Braille. Les examens nationaux sont les mêmes pour tout le monde et contiennent des questions sur les couleurs et les formes. Comment les personnes dont la vision est altérée pourraient-elles y répondre ? »

Des aveugles vendent des mouchoirs en papier sur le boulevard Mohamed V à Rabat (MEE/Rik Goverde)

Depuis la mi-2014, le Maroc travaille sur la rédaction d’un projet de loi censé améliorer la situation des personnes handicapées, mais celui-ci a été largement critiqué pour être trop vague. Une opinion que partage Benomar. Elle veut des aides pour les familles qui ont des enfants handicapés et pour les handicapés qui ne peuvent pas travailler. « Je me bats pour une assurance santé obligatoire et pour encourager les entreprises à embaucher des personnes handicapées en échange d’avantages fiscaux. »

Mohamed el-Khadiri, président du Collectif pour la promotion des droits des personnes handicapées, sourit lorsqu’il entend ces propos. C’est l’heure des élections, constate-t-il amèrement. « Mais c’est quand même bien que les politiciens en parlent. C’est important. »

Le fait est que le Maroc a déjà plusieurs lois qui garantissent certains droits de base pour les handicapés, poursuit-il. Une loi ratifiée en 1982 accorde aux personnes ayant des déficiences visuelles le droit au travail, à l’éducation et aux transports gratuits. « Plus tard, en 1993, il y a eu une loi garantissant davantage de droits aux personnes handicapées et en 1998, il y a eu un décret stipulant que 7 % des emplois du secteur public devraient être attribués aux handicapés », précise-t-il.

Mais ce n’est pas le cas. Le gros problème n’est pas la législation, d’après el-Khadiri, même si elle pourrait être améliorée. « En 2003, une loi a été ratifiée. Le problème est que [les lois] ne sont pas activement appliquées. C’est ça qui compte. »

L’un des manifestants tient une pancarte expliquant les revendications des aveugles (MEE/Rik Goverde)

Mouchoirs en papier

C’est pour cette raison que les aveugles descendent dans les rues du centre de Rabat tous les jours. Parfois, se tenant par les épaules, ils racontent des blagues tout en prenant place sur le trottoir. Certains cachent leur visage derrière des boites qui leur servent pour mendier ; d’autres vendent des mouchoirs en papier. L’un d’entre eux, arborant un large sourire, explique à MEE qu’il a fait enregistrer une licence de taxi à son nom qu’il loue à un vrai chauffeur.

« C’est la seule chose que nous pouvons faire pour gagner de l’argent », explique Ahmed Khalid, 30 ans, qui a quitté Beni Mellal, au centre du Maroc, il y a environ quatre ans. « Je vends des mouchoirs en papier. Parfois je gagne 100 dirhams par jour (10 dollars), parfois rien. Ma chambre coûte 600 dirhams (60 dollars) par mois. Les temps sont très durs. »

Itto Outini prend des notes en Braille pour passer l’examen du TOEFL (MEE/Rik Goverde)

À quelques kilomètres de là, sur le campus de l’université, Itto Outini, 26 ans, se prépare pour son examen du TOEFL afin de devenir enseignante d’anglais. Elle est en troisième année d’anglais et, n’ayant pas de famille sur laquelle compter, elle a dû se battre pour en arriver là.

Outini est aveugle des deux yeux depuis qu’une de ses proches l’a agressée avec une fourchette un jour de 2007. Avant, elle travaillait comme domestique auprès de ses divers oncles et tantes, sa mère étant décédée et son père ayant abandonné ses enfants. Elle avait toujours rêvé d’aller à l’école.

« Il ne voulaient pas de moi », a-t-elle confié à MEE. « À 17 ans, j’avais abandonné tous mes rêves. J’avais accepté le fait que je me marierais et que j’aurais une dizaine d’enfants, qui eux non plus n’auraient aucune éducation. »

Outini se rappelle le jour où cette femme lui a crevé les yeux : « Je ne suis pas allée à la police, je n’aurais pas su comment. Je n’étais jamais allée à l’école, je ne savais ni lire ni écrire. Mais à ce moment-là, j’ai décidé que je devais avoir une éducation. »

La cécité comme libération

Donc d’une certaine façon, dit Outini en souriant, elle devrait remercier son assaillante. Cela l’a poussé à fuir sa vie d’avant. Elle a appris le Braille en un jour. Elle s’est préparée à l’examen d’entrée au collège en un mois, et maintenant elle achève sa dernière année à l’université Moulay Ismail de Meknès.

« Au collège et au lycée pour aveugles, je logeais dans le dortoir », explique-t-elle à MEE. « Mais il fermait pendant les vacances. La plupart des élèves rentraient chez eux mais moi je me retrouvais à vivre dans la rue, je dormais près des mosquées ou des magasins. Je passais tout mon temps à étudier. »

C’est toujours le cas : elle étudie, dort et mange, et cela fonctionne. Quand elle n’a pas assez d’argent, elle ne mange pas. Trois fois par an elle reçoit un peu d’argent du gouvernement, mais il couvre à peine le coût de son loyer. « À part ça, je me débrouille avec ce que mes amis me donnent. »

Au Maroc, il n’y a pas d’allocations mensuelles pour les personnes handicapées, explique el-Khadiri. Depuis 2013, le royaume dispose d’un Fond pour la cohésion sociale qui, la première année, s’est élevé à 200 millions de dollars. En 2014 et 2015, la somme a augmenté. « Toutefois, l’argent est aussi utilisé pour financer les mesures sociales prises par d’autres ministères, pour l’assurance santé des défavorisés et pour l’éducation des enfants pauvres », précise-t-il. « C’est bien, évidemment, mais en 2015, seulement un huitième de l’argent a été employé pour des programmes visant les handicapés. Selon nous, ce devrait être un tiers. »

Jamal Azerwal, un manifestant qui souffre de malvoyance aigüe, dans le camp de protestation de Rabat (MEE/Rik Goverde)

Habitués

De retour au centre de Rabat, près du camp, Jamal Azerwal s’est assis dans un café. Pour atteindre l’endroit, il a dû zigzaguer entre les voitures, les bouts de ferraille dépassant du sol et les poubelles. « On est habitué », dit-il en souriant. « On se débrouille. »

Mais son sourire se transforme vite en soupir. Même si beaucoup d’entre eux bénéficient de la gratuité des transports, en général ils dépendent de la pitié des chauffeurs de taxi, constate Azerwal. « Les gens qui y voient bien peuvent faire plein de choses, comme vendre des fleurs. Alors que nous, nous ne pouvons pas. C’est pour ça que nous avons souhaité étudier à l’université. Et malgré ça, on se retrouve à vendre des mouchoirs dans la rue. Ce qui, pour moi, est juste une autre façon de faire la manche. »

Traduction de l’anglais (original).