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Comme Rashida Tlaib, de nombreux Américains d’origine palestinienne se voient refuser l’entrée en Cisjordanie par Israël

Après l’interdiction émise à l’encontre de l’élue du Congrès d’origine palestinienne Rashida Tlaib, des Américains-Palestiniens racontent comment Israël leur a refusé à eux aussi l’entrée dans leur pays natal
Mariam el-Khatib et sa famille dans l’enceinte de la mosquée al-Aqsa à Jérusalem avant son interdiction d’entrée sur le territoire (MEE/photo de famille)

Les Américains d’origine palestinienne attendaient avec impatience la visite de la députée américaine Rashida Tlaib en Cisjordanie occupée depuis son annonce l’année dernière.

L’héritage palestinien de Tlaib rendait l’idée de cette visite d’autant plus agréable pour la communauté, mais cela signifiait également que l’annonce faite jeudi qu’Israël lui refusait l’entrée pour une visite politique et familiale dans les territoires palestiniens occupés ne fut pas une surprise pour beaucoup.

Le Département d’État américain a publié un avis de voyage permanent à l’intention des citoyens américains d’origine arabe ou musulmane, les avertissant que les autorités israéliennes pourraient leur interdire « d’entrer dans le pays ou d’en sortir sans explication ».

Et cela est arrivé à de nombreux Américains d’origine palestinienne au cours des dernières années, notamment à Mariam el-Khatib.

Cette citoyenne américaine âgée de 23 ans a tenté de rendre visite à sa famille à al-Eizariya, un faubourg de Jérusalem-Est, en février, quelques mois après le décès de son père. Mariam el-Khatib indique qu’elle voulait faire son deuil à l’endroit où il est né et a grandi et qu’elle espérait trouver du réconfort en étant entourée de centaines de membres de sa famille.

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« Toute personne connaissant bien la Palestine sait comment c’est, nous avons ces énormes familles qui sont d’un grand soutien et je voulais être avec eux après le décès de mon père », confie-t-elle à MEE

Mais lorsqu’elle est arrivée au poste-frontière du pont Allenby, qui est contrôlé par Israël et sépare la Jordanie de la Cisjordanie occupée, la jeune femme raconte avoir été arrêtée, interrogée pendant des heures et refoulée, des responsables israéliens lui interdisant d’entrer en Israël et dans les territoires palestiniens occupés pendant six ans.

Mariam el-Khatib a vécu à al-Eizariya avec sa famille pendant plusieurs années lorsqu’elle était à l’école primaire. Après son retour aux États-Unis, elle et sa famille ont continué à se rendre en Palestine plusieurs fois par an pendant les vacances d’été.  

Mais quand elle a commencé ses études à l’université du Minnesota, Twin Cities, Mariam el-Khatib s’est impliquée dans plusieurs groupes d’étudiants défendant la Palestine, ce qui lui a valu d’atterrir sur un site web visant à décourager l’activisme pro-palestinien.

Connu sous le nom de Canary Mission, ce site compile les biographies de milliers d’étudiants, de professeurs et d’autres militants qui dénoncent le bilan israélien en matière de droits de l’homme. Le site répertorie les noms complets, des photos, des liens vers des comptes personnels sur les réseaux sociaux et des captures d’écran de messages en ligne.

Lors de son interrogatoire, les agents de la police aux frontières israélienne ont utilisé son profil sur le site de Canary Mission pour poser des questions, rapporte Khatib, ajoutant que bon nombre de ses amis à qui l’entrée a également été refusée affirment que les interrogateurs avaient extrait des informations du site web.

Bien qu’un avocat examine son cas, elle hésite à se battre contre cette interdiction.

« Se battre devant les tribunaux consomme des ressources – cela nécessite beaucoup d’argent et de temps, et en fin de compte, il est très probable que la bataille juridique prenne cinq ans de toute façon », explique la jeune femme. 

« C’est une décision difficile parce que c’est leur tactique », poursuit-elle. « J’ai déjà des amis qui ont peur d’essayer d’entrer [en Israël] ou qui ont peur de publier des messages politiques sur les réseaux sociaux, de peur de se voir interdire l’accès – c’est sans aucun doute une stratégie. »

Interdiction d’entrée sur le territoire pour les partisans du BDS

En 2017, Israël a adopté une loi permettant d’interdire aux étrangers d’entrer dans le pays ou d’y résider s’ils soutiennent le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), dont l’objectif est de faire pression sur Israël aux niveaux politique et économique pour qu’il cesse ses violations des droits de l’homme à l’égard des Palestiniens.

Les députées Rashida Tlaib et Ilhan Omar, les deux premières femmes musulmanes élues au Congrès, sont également les premières députées américaines à soutenir ouvertement le BDS.

« C’est une tactique d’intimidation – ce n’est certainement pas une question de sécurité »

- Sandra Tamari

Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a cité jeudi dernier la loi anti-BDS pour justifier l’interdiction d’entrée dans le pays émise à l’encontre des deux députées américaines et de leur délégation.

Le président des États-Unis, Donald Trump, a appelé à ce que ces élues se voient refuser l’entrée, affirmant sur Twitter que « cela démontrerait une grande faiblesse » si Israël leur permettait d’entrer dans le pays.

Alors que le département d’État reconnaît l’inégalité de traitement dont font l’objet les Américains arabes en Israël, Washington ne fait rien pour aider les personnes détenues et interrogées aux points d’entrée contrôlés par Israël. 

Lorsque Sandra Tamari s’est vu refuser l’entrée en Israël en 2012, la réponse de l’ambassade américaine fut ce qui l’avait le plus choquée dans la situation, raconte-t-elle à MEE.

« Il faisait nuit, l’ambassade m’a rappelée et la personne au téléphone a déclaré : “Je crois comprendre que vous êtes en détention, êtes-vous juive ?” C’est la première question qu’il m’a posée », se souvient-elle.

« J’ai répondu : “Non, en fait, je suis Américaine d’origine palestinienne.” Et il a rétorqué : “Oh, dans ce cas nous ne pouvons rien faire pour vous aider” – et c’était tout. »

Traduction : « La directrice par intérim de l’AJP [Adalah Justice Project] Sandra Tamari (@Sandra_Adalah) aux côtés de [la défenseure des droits de l’homme d’origine palestinienne] Noura Erakat (@4noura) et @USCPR se sont rendues au Capitole hier pour parler aux membres du Congrès de l’importance de soutenir la position progressiste de défendre les droits et libertés des Palestiniens. » – Adalah Justice Project (@AdalahJustice)

Sandra Tamari dit s’attendre à ce que la situation s’aggrave pour les Américains d’origine palestinienne qui tentent de se rendre en Israël et dans les territoires palestiniens occupés – en grande partie à cause de l’alliance entre Trump et Netanyahou et du virage encore plus à droite d’Israël, soutenu par les deux dirigeants. 

« La politique et le soutien de Trump ont encouragé Netanyahou et la droite israélienne à penser qu’ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent aux Palestiniens », estime-t-elle. 

« Cette alliance a mis à nu le racisme qui guide les deux dirigeants. »

Sandra Tamari a été refoulée à l’aéroport israélien de Tel Aviv lorsqu’elle est arrivée avec une délégation d’organisateurs communautaires dans l’espoir d’observer la situation en Israël et en Palestine. 

Elle a été interrogée pendant huit heures au sujet de son activisme et était la seule personne de la délégation à se voir refuser l’entrée dans le pays, malgré le fait que d’autres activistes américano-palestiniens ayant des antécédents similaires faisaient partie de son groupe.

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« Cela dépend d’ l’officier avec qui vous vous retrouvez dans la file. C’est totalement aléatoire, c’est une façon de laisser les Palestiniens se demander s’ils vont ou non pouvoir entrer dans le pays. Cela augmente la crainte pour quiconque songe à revenir, de sorte qu’ils n’essaieront peut-être pas », explique-t-elle.

« C’est une tactique d’intimidation – ce n’est certainement pas une question de sécurité », affirme-t-elle, soulignant les nombreuses fois où elle a été autorisée à entrer depuis les années 1990, lorsqu’elle étudiait en Jordanie dans le cadre d’une bourse Fulbright et se rendait en Palestine les weekends.

Tamari indique ne pas savoir le type d’interdiction dont elle fait actuellement l’objet à la suite de son refoulement à l’aéroport. Elle a demandé son dossier au ministère de l’Intérieur israélien, mais précise n’avoir reçu aucune information.

 « Il y a tous ces éléments de ma vie qui me manquent »

Jonathan Brenneman, un Américain d’origine palestinienne appartenant à la famille Kattab en Palestine, s’est lui aussi heurté à un mur lorsqu’il a tenté d’obtenir des informations sur l’interdiction dont il a fait l’objet.

Brenneman a commencé en 2012 à travailler avec la Christian Peacemakers Team (CPT), une organisation internationale qui mène des missions d’observation dans les situations de conflit et prône la non-violence.

Après avoir passé une année avec le groupe en Cisjordanie occupée, il a brièvement quitté le pays avant d’essayer d’y retourner en 2013. C’est alors que les autorités israéliennes l’ont empêché de rentrer à cause de son travail avec la CPT, explique-t-il.

Il a engagé un avocat et, après presque un an d’attente, un tribunal israélien a jugé que le refus prononcé à son encontre était une erreur.

« Les figuiers me manquent, les vignes me manquent, ils n’ont pas le même goût ici. Il y a tous ces éléments de ma vie qui me manquent car je ne peux pas retourner dans cette patrie »

– Jonathan Brenneman

Jonathan Brenneman indique avoir été informé qu’il serait alors autorisé à entrer dans le pays lors de sa tentative suivante.

Il a essayé de retourner en Palestine à l’été 2014 en se rendant à l’un des postes-frontières sous contrôle israélien entre la Cisjordanie occupée et la Jordanie avec des membres de sa famille venus assister au mariage d’un proche cousin.

Sa famille a été retenue à la frontière pendant dix heures. Tout le monde sauf Jonathan a été autorisé à entrer.

« Il n’y a rien de nouveau sur l’affaire depuis environ trois ans maintenant », déplore-t-il.

Le jeune homme explique qu’il a contacté des élus ainsi que d’autres agences gouvernementales américaines afin d’obtenir de l’aide, mais qu’on lui a toujours dit que les États-Unis ne pouvaient pas intervenir.

« Ma famille qui vit en Palestine continue de lutter pour mener sa vie, mais je ne peux pas en faire partie. En dehors de quelques appels téléphoniques, je ne peux pas y être. C’est vraiment dur », confie-t-il.

Même les choses les plus ordinaires peuvent le forcer à revivre l’impossibilité de retourner en Palestine, ajoute-t-il.

« En ce moment, je suis en vacances à Los Angeles. J’ai vu un figuier aujourd’hui et je me suis presque mis à pleurer parce que les figuiers me manquent, les vignes me manquent, ils n’ont pas le même goût ici », explique-t-il.

« Il y a tous ces éléments de ma vie qui me manquent car je ne peux pas retourner dans cette patrie. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.