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Crise migratoire en Europe : les aveux de François Hollande

Entre déni des puissances occidentales et durcissement des régimes populistes, l’Union européenne a failli sur plusieurs plans face à la crise migratoire. Dans une tribune, l’ancien président français François Hollande revient sur les manquements de certains pays membres

Dans une tribune pour le magazine français Polka, l’ancien président François Hollande revient sur la réaction de l’Europe face à la crise migratoire (AFP)

L’ancien président français, le socialiste François Hollande, revient, dans une tribune parue dans le magazine français Polka, sur la crise migratoire de 2015. Dans ce texte, intitulé « Face à la honte », l’ex-chef de l’État français (2012-2017) analyse la politique européenne face à l’arrivée massive de migrants.

Pour Hollande, cette politique, ou plutôt ces politiques migratoires au sein de l’Union européenne (UE) ont été marquées aussi bien par « l’aveuglement » que par le déficit en solidarité. Il pointe les manquements et les atermoiements de certains pays membres, notamment ceux de l’Europe de l’Est. Et avertit contre la montée d’un populisme qui a trouvé ses leaders et ses alibis.

Un garde-côte libyen devant 147 migrants clandestins, à 45 kilomètres à l'ouest de Tripoli (AFP)

À ses yeux, l’Union européenne, qui a pu faire face à plusieurs défis, de la chute du mur de Berlin aux crises économiques, monétaires, agricoles, etc., a « pris le risque de se perdre » en « négligeant le monde, dans ses tumultes politiques et dans ses désordres humanitaires ».

« La guerre en Syrie survenue en 2011, au moment de l’intervention non maîtrisée des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France en Libye, ne pouvait qu’avoir des prolongements dont il était vain, naïf ou cynique de penser qu’ils s’arrêteraient à la frontière naturelle représentée par la Méditerranée ... », écrit l’ancien président. 

Pour Hollande, cette politique, ou plutôt, ces politiques migratoires au sein de l’UE ont été marquées aussi bien par « l’aveuglement » que par le déficit en solidarité

La guerre en Syrie, qui commença il y a sept ans par une révolte populaire pour se muer en un conflit régional complexe, jeta sur les routes de l’exil des millions de réfugiés. L’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) signale au moins 6,3 millions de réfugiés syriens sur une population globale avoisinant les 18 millions, soit près du tiers des Syriens. 

En Libye, Hollande évoque aussi « l’intervention non maîtrisée » : « une intervention censée venir en aide à la population civile de Benghazi menacée par la répression du colonel Kadhafi - une menace ''surestimée'', affirment encore les parlementaires - et transformée – en une opération de ''regime change'' », comme l’a rappelé dans Middle East Eye le chercheur Richard Labévière. 

L’alerte est donnée

Une « guerre » qui a fait chuter le régime de Mouammar Kadhafi, mais qui a déclenché plusieurs guerres civiles entre milices, groupes extrémistes, armées autoproclamées, etc. Se créa alors une aire nord-africaine, aux portes de l’Europe, où l’absence d’un État favorisa de nouvelles routes migratoires, avec leurs lots de détresse humaine et de mafia de passeurs. 

François Hollande témoigne que dès 2012, une année après le déclenchement de ces deux confits : « au Conseil européen, régulièrement, avec nos amis italiens, espagnols et grecs, j’ai alerté mes collègues sur le risque d’un débordement en Europe de la crise. Et pas seulement sur la menace terroriste qui, hélas, s’est confirmée avec horreur sur notre propre sol ». 

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« Mais pour bon nombre de gouvernements européens, le Moyen-Orient et l’Afrique ne sont pas leur affaire. C’est celle des puissances et des nations qui, par leur histoire, y compris coloniale, y ont pris des responsabilités, et particulièrement la France », regrette l’ancien président français. 

« Ce fut la même cécité qui saisit l’Union européenne face au chaos libyen. La dilution d’un État, même issu d’un régime dictatorial, ouvrait la brèche dans laquelle des dizaines de milliers d’Africains, venus du Soudan en guerre, de l’Érythrée en désolation et du Sahel en péril terroriste, allaient s’engouffrer. » 

Des réfugiés devant la clôture marquant la frontière à proximité du village grec d’Idomeni (AFP)

Cet « aveuglement », pointe François Hollande, n’est pas le pire des aspects : « Le plus dramatique fut la lenteur avec laquelle, à partir de 2015, les pays européens prirent la mesure de l’ampleur de la crise. Le plus commode, et j’y ai cédé comme les autres dirigeants, a été de s’arc-bouter derrière les règles existantes : Schengen et surtout l’accord de Dublin, qui fait obligation aux pays de premier accueil d’enregistrer les demandes d’asile pour ensuite permettre la répartition des individus sur le territoire européen. Comme si ces mécanismes, opérationnels pour des migrations de faible intensité, pouvaient encore être valides face à une crise humanitaire ».

Cet aveu de Hollande s’accompagne d’un hommage qu’il rend au chef de gouvernement italien de l’époque, Matteo Renzi, et à Alexis Tsipras, le Premier ministre grec dont les pays étaient aux premières lignes, géographiquement parlant, de la crise migratoire. Les deux responsables, rappelle Hollande, « ne cessaient d’alerter sur l’incapacité des centres, installés dans l’urgence, à traiter administrativement et humainement la situation des réfugiés et migrants qui affluaient ». 

« Beaucoup, là encore, dans le nord et dans l’est de l’Europe, préféraient détourner les yeux, en se disant, comme pour mieux soulager leur conscience, que la géographie les dispensait de tout principe de responsabilité et de solidarité »

- François Hollande

« Beaucoup, là encore, dans le nord et dans l’est de l’Europe, préféraient détourner les yeux, en se disant, comme pour mieux soulager leur conscience, que la géographie les dispensait de tout principe de responsabilité et de solidarité », soutient l’ancien chef d’État, alors que, selon une étude de Population et Société, plus d’un million de migrants sans visa sont arrivés en Europe via l’Italie et la Grèce en 2015.   

Cette crise migratoire de 2015 divisera, jusqu’à aujourd’hui, les pays européens, et tracera des lignes de confrontations au sein même des opinions publiques du continent. La commission européenne cherchera à appliquer la politique des quotas pour les membres de l’Union, une politique défendue par Hollande et par l’Allemande Angel Merkel face à la ligne dure des populistes de l’Europe de l’Est, à l’image du Premier ministre hongrois, Viktor Orbán. 

Le choc Aylan Kurdi

Amer, le président français revient sur cet épisode : « La Commission européenne voulait un système de quotas obligatoires. Les pays du groupe de Visegrád (Pologne, Hongrie, Slovaquie, République tchèque) ne voulaient pas en entendre parler. Ces réunions furent les plus pénibles de ma vie de chef d’État ». 

Hollande rappelle les difficiles réunions autour du conflit ukrainien, de la crise de l’Euro, mais confie avoir été davantage éprouvé par les débats autour de la crise migratoire. « Là, je n’entendais plus les arguments, je ne distinguais même plus les intérêts nationaux, je constatais des incompatibilités de valeurs, des hiérarchies inversées, des contradictions fondamentales au cœur même de notre continent. »

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Le pire, selon lui, reste cette déception face aux pays de l’Est : « Plus douloureuse encore était la découverte que ceux à qui on avait tendu la main au moment de l’ effondrement du système soviétique pour les accueillir dans une nouvelle Europe au sein de laquelle non seulement ils auraient toute leur place, mais ils disposeraient d’un soutien financier durable au nom de la solidarité entre Européens - au risque de quelques conséquences fâcheuses sur notre propre économie -, seraient les premiers à refuser toute participation à un effort humanitaire et, pis, à ériger des murs et des barbelés, ceux-là mêmes qui les avaient isolés hier du reste du monde ! ».

Cette année 2015 connaîtra aussi, un matin du 2 septembre, une onde de choc qui bouleversa le monde : « Il a fallu qu’une photo, celle du petit Syrien Aylan Kurdi, retrouvé sans vie sur une plage de Bodrum le 2 septembre 2015, fasse le tour du monde pour que la communauté internationale prenne conscience de l’ampleur du drame ».

L’image du corps d’Aylan, un petit Syrien de 3 ans, originaire de Kobané, retrouvé mort noyé sur une plage de Turquie le 2 septembre 2015 avait suscité beaucoup d’émotion dans le monde (AFP)

« Il a fallu cette mort venant après tant d’autres, cette image qui avait été pourtant précédée de tant de reportages saisissants, cette réalité cruelle qui n’aurait pas dû être ignorée jusque-là, pour imposer une réaction qui soit à la hauteur de la tragédie vécue par des milliers d’enfants martyrs et de mineurs perdus, au mieux dans des centres d’accueil, au pire dans nos rues. »  

Le lendemain de cette découverte macabre sur une plage turque, Merkel et Hollande annoncent, le 3 septembre, un « mécanisme européen pour l’accueil des migrants ». 160 000 réfugiés devaient être « relocalisés » à travers l’Europe : ce chiffre a été revu à la baisse, à 100 000, après l’accord UE-Turquie.

« Les populistes sont à l’offensive. Ils ont un chef. Donald Trump, qui, à l’échelle du monde et de l’Amérique, donne le ton : la ligne, les formules, la doctrine, celle du ''mur'', et la stratégie, celle des ''Blancs d’abord'' » 

- François Hollande 

D’après Amnesty International, les États membres n’ont atteint que 29 % de l’objectif initial du programme de relocalisation. Et seules 46 000 personnes ont été relocalisées. Les pays de l’Est continuaient à s’opposer à toute ouverture concernant la politique migratoire. Viktor Orbán déclara à l’époque : « On ne veut pas devenir des pays d’immigration, on ne veut pas avoir de population mixte (…) où l’élément chrétien perd son rôle ». Il faut aussi relativiser l’action même de la France de Hollande à l’époque : ce pays n’a accueilli que 7 000 réfugiés syriens et irakiens, sur les 30 000 promis à l’Union européenne en 2015. 

Le péril populiste

« La compassion face à la peur, la solidarité face au repli, l’humanité face à l’outrance. La dignité face à l’intolérance. Le duel est engagé. Les populistes sont à l’offensive. Ils ont un chef. Donald Trump, qui, à l’échelle du monde et de l’Amérique, donne le ton : la ligne, les formules, la doctrine, celle du ''mur'', et la stratégie, celle des ''Blancs d’abord''. »

Car là réside le péril qui menacerait, selon l’ancien président français, la cohésion sociale des peuples du Vieux Continent et les systèmes démocratiques plus généralement : la montée du populisme. « Les populistes ont en Europe des figures de proue à l’Est comme à l’Ouest », écrit Hollande. « Ils gagnent des électeurs, font des alliances avec la droite et même avec des forces dont l’ambiguïté est la nature. Ils gouvernent, pèsent de plus en plus lourd. Et ne désespèrent pas de devenir une des forces principales au sein du futur Parlement européen. »

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« Alors même que le nombre d’arrivées de bateaux a considérablement diminué et que ce que l’on a appelé la crise migratoire est de mieux en mieux maîtrisée par les accords passés avec les pays de transit, comme ce fut le cas avec la Turquie au début de l’année 2016, les populistes continuent de propager le thème du débordement, de la submersion, du choc démographique. »

« Les démocrates paraissent une nouvelle fois pris de court », reconnaît, enfin, François Hollande, qui énumère les griefs des populistes et des partis xénophobes contre toute politique migratoire.

« Invoquent-ils [les démocrates] le droit d’asile, qui est au cœur de nos principes fondamentaux, qu’ils sont brocardés comme de dangereux naïfs. Défendent-ils des règles, des procédures, des mécanismes fondés sur la solidarité qu’ils sont regardés comme ne servant pas l’intérêt et la souveraineté de leur pays. Appellent-ils à recueillir les navires de migrants en danger qu’ils sont accusés de faire le jeu des passeurs ! ».

« À travers la question du rapport à l’autre, c’est notre propre destin que nous préparons. Le populisme ne nous protège de rien. Il nous prive des valeurs qui ont fondé la liberté de nos nations »

- François Hollande

Pour l’ancien président socialiste, quelque chose de décisif pour l’Europe et son modèle qui se veut démocratique se joue sous nos yeux. « À travers la question du rapport à l’autre, c’est notre propre destin que nous préparons. Le populisme ne nous protège de rien. Il nous prive des valeurs qui ont fondé la liberté de nos nations et l’idée même de notre Union européenne. Avec les photos de ces drames et de ces tragédies, c’est en miroir l’image de nous-mêmes qui nous est renvoyée. »