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Dans Racca gouverné par Daech, une nouvelle division de classe crée des tensions avec les Syriens locaux

Les « muhajirin » étrangers « vivent comme des princes », tandis que les habitants de Racca se plaignent de harcèlement et d'être traités comme des citoyens de seconde classe
Photo : Une famille de réfugiés traverse la frontière Syrie-Turquie le 22 juin 2015, lors de leur retour à la ville syrienne nord de Tal Abyad, dans le gouvernorat de Racca (AFP)

Sanliurfa, Turquie - Une division de classe est en train d'émerger dans la capitale syrienne de l'Etat islamique auto-proclamé, Racca, entre les muhajirin  ou immigrants, qui vivent « comme des princes » et les habitants syriens vivant sous leur domination.

Les résidents syriens qui ont récemment fui la ville pour la Turquie voisine ont décrit des tensions et une discrimination entre les nouveaux arrivants étrangers, qui ont rejoint le « califat », et les habitants qui vivaient déjà là.

Des milliers de combattants étrangers se sont précipités de pays occidentaux et arabes pour rejoindre les rangs du groupe Etat islamique (Daech), et beaucoup ont choisi Racca comme nouveau foyer dans le but de construire leur Etat naissant.

Mais tandis que les nouvelles recrues détaillent une existence utopique dans le califat, partageant des photos d’abondance de nourriture et de luxe sur les médias sociaux, les habitants disent que les migrants occupent la ville et traitent leurs hôtes comme des citoyens de seconde classe.

De sa nouvelle maison dans un hospice pour réfugiés à la frontière turque, Wissam - qui a refusé de donner son vrai nom par crainte de représailles de ce qu'il a appelé des « cellules dormantes » opérant à l'intérieur de la Turquie - a dit que les gens du pays ont peur et qu’une atmosphère de méfiance et de suspicion mutuelle régnait dans la ville qu'il a quittée il y a un mois.

Il a raconté que les habitants étaient constamment victimes de harcèlement et d'interrogatoires par des groupes de combattants étrangers qui, se méfiant des Syriens plus « modérés », font intervenir des brigades omniprésentes et la police religieuse pour faire appliquer dans la violence la loi religieuse et signaler les infractions.

« Ils viennent dans des cafés et demandent à qui vous parlez sur internet. Ils confisquent votre téléphone dans la rue et inspectent vos contacts », a-t-il dit.

« Ils ne nous font pas confiance. »

En outre, les Syriens locaux disent qu'il y a une disparité de richesse croissante et une discrimination entre les nouveaux arrivants et les civils locaux. Des salaires encaissés en liquide qui ont doublé, voire triplé par rapport à ceux de la population locale, selon le groupe activiste anti-Daech, Raqqa is Being Slaughtered Silently (RBSS) - Racca qu'on égorge silencieusement - les immigrés vivent une vie de luxe par rapport aux Syriens.

Photo : Les réfugiés fuient l'avance de l'organisation Etat islamique dans le gouvernorat de Racca à la frontière turque (Facebook / Racca is Being Silently Slaughtered)

Le groupe dit que les combattants de Daech sont fournis en tout ce dont ils ont besoin dans leurs nouvelles vies, y compris l'électricité gratuite et les soins médicaux.

« Le seul critère pour obtenir des services spéciaux est d’être muhajirin  », a expliqué l'activiste Sarmad al-Jilane du groupe RBSS, qui a fui la ville il y a quatre mois.

« Les étrangers payés en dollars, les habitants en livres syriennes »

Il a dit qu'un fossé de richesse apparaissait avec les étrangers payés en espèces qui entrainent la hausse des prix des biens et des loyers de base.

« Les étrangers sont payés en dollars, tandis que les Syriens sont payés en livres syriennes », a-t-il dit.

« C’est la construction du ressentiment. »

Un ancien habitant de Racca résidant maintenant en Turquie, Mohammed, se plaignait du fait que les « étrangers obtiennent tout ».

« Ils achètent tous les meilleurs produits, tandis que les Syriens négocient pour dix cents », a-t-il dit.

Il a raconté que les combattants de Daech sont fournis en gaz à des taux bonifiés alors que les habitants sont confrontés à la flambée des prix, et que les combattants évitent les files d’attente pour le pain.

« Ils ont une bien meilleure qualité de vie. A Racca, nous avions une blague : un Egyptien combattant de Daech disait à sa mère, qui le suppliait de rentrer chez eux : ‘En Egypte, je suis un cireur de chaussures. Dans Racca je suis un prince, et mon fils sera le fils d'un prince, lui disait-il.’ »

Photo : Les réfugiés fuient l'avance de l'organisation Etat islamique dans le gouvernorat de Racca à la frontière turque (Facebook / Racca is Being Silently Slaughtered)

Le luxe pour les combattants de Daech, les files d'attente pour le pain pour les habitants

Sur les médias sociaux, les Syriens ont posté des photos de combattants savourant de copieux repas, tandis que d'autres font la queue pour le pain.

A leur tour, les membres de Daech qui ont déménagé à Racca se sont vantés en ligne de nourriture abondante et d’une haute qualité de vie dans leur nouvelle capitale.

« Les hamburgers sont meilleurs dans le califat », a posté un combattant britannique.

D'autres se réfèrent fréquemment à la population locale de façon péjorative comme « madaeen », ou civils, sur les médias sociaux.

Avec des milliers de Syriens fuyant Racca, Wissam et Mohammed ont dit tous les deux que les nouveaux arrivants avaient occupé des logements vacants. Selon Wissam, les locataires des appartements les plus attractifs dans les meilleurs quartiers ont été expulsés par la force pour faire de la place pour les nouvelles familles étrangères.

Dans un cas, a dit-il dit, le bâtiment a été occupé après que le locataire ait été accusé de pactiser avec le régime du Président syrien Bachar al-Assad.

« Ils ont confisqué les maisons », a-t-il raconté. « Avant, ils vivaient en groupes, maintenant ils s’étalent. »

« Il n’est pas rare d'entendre des langues étrangères, y compris le français et le dialecte d'Afrique du nord dans les rues », a-t-il dit.

« Ils viennent de Tchétchénie, du Golfe, de Tunisie et de Libye. Ils sont partout. »

Aymenn Jawed al-Tamimi, membre du forum du Moyen-Orient qui documente les publications militantes, a dit que Racca était devenu une « plateforme » pour les étrangers dont la priorité n’était pas de libérer les Syriens, mais d’établir le nouveau califat.

Et en dépit de quelques tentatives d'intégration, il a dit que, « sans aucun doute, un énorme afflux d'étrangers attisera naturellement le ressentiment ».

Traduction de l’anglais (original) par Emmanuelle Boulangé.