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De vieux souvenirs reviennent hanter les Arméniens de Turquie avec l’essor du sentiment nationaliste

Selon les Arméniens de Turquie, une vague montante de nationalisme turc a suscité de l’hostilité envers leur communauté
Les Arméniens commémorent le centenaire des événements de 1915, qu’ils qualifient de génocide (AFP)

ISTANBUL, Turquie – Une douloureuse mémoire collective continue de hanter la communauté arménienne de Turquie, alors que ses membres font face à une nouvelle période d’appréhension à mesure que les dirigeants et les politiciens turcs adoptent un ton de plus en plus nationaliste.

La dernière vague de nationalisme est principalement liée à la reprise de la guerre contre les militants kurdes dans le sud-est de la Turquie. Il n’y a pas à chercher bien loin les tentatives visant à mettre même le conflit kurde sur le dos des Arméniens.

La tendance de certains médias à accuser les Arméniens de tous les maux du pays fait que de nombreux membres de la communauté turco-arménienne, forte de 50 000 à 70 000 personnes et jamais vraiment à l’aise, se sentent sur la brèche.

« J’ai cessé de porter mon collier orné d’une croix décorative il y a quelques mois. Non pas parce que je le voulais, mais par peur », a confié Jaklin Solakyan à Middle East Eye.

« J’en ai vraiment assez d’être dénigrée et discriminée. C’est mon pays et je suis une citoyenne à part entière. Pourquoi faut-il que nous soyons constamment ciblés parce que nous sommes une minorité ? », s’interroge Solakyan (40 ans).

« Il suffit de regarder les médias. Souvent, vous trouverez des articles affirmant qu’une bible a été trouvé dans des camps du PKK [Parti des travailleurs du Kurdistan] ou que les véritables combattants sont Arméniens, etc. », a-t-elle ajouté.

Ce week-end, les Arméniens ont commémoré les 101 années écoulées depuis la mort de millions de personnes aux mains de l’empire turc pendant la Seconde Guerre mondiale. L’Arménie qualifie ça de génocide. Pas la Turquie.

Yetvart Danzikyan, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire arménien Agos, a déclaré que sa communauté en particulier et toutes les minorités en général s’alarment quand la rhétorique nationaliste s’enflamme.

« L’État turc ne cesse d’affirmer que les Arméniens sont derrière le problème kurde en Turquie. C’était déjà le cas au cours des affrontements féroces des années 1990 », a déclaré Danzikyan.

« L’État veut en faire une question religieuse et cette rhétorique est une tentative visant à influencer et rallier à lui les Kurdes musulmans pieux, qui représentent la majorité des Kurdes de Turquie. »

De l’avis de Danzikyan, les médias ont toujours été utilisés par l’État pour diffuser les allégations selon lesquelles ce sont surtout les Arméniens qui composent les combattants du PKK, etc.

« En gardant le silence face à de telles allégations, l’État devient complice », a-t-il affirmé.

Les minorités religieuses de Turquie gardent de profondes cicatrices en raison d’une série d’événements survenus au XXe siècle, notamment l’impôt sur la fortune de 1942 pour les citoyens turcs non musulmans et le pogrom d’Istanbul de 1955 envers les minorités grecques et arméniennes.

Les clandestins arméniens sont plus à risque

En dépit de l’hostilité endurée par la communauté arménienne ici, il y aurait environ 100 000 ressortissants arméniens vivant illégalement en Turquie, la plupart à Istanbul.

Leur situation reste précaire en dépit de la bonne volonté manifestée par les autorités. Le désespoir économique a poussé beaucoup d’entre eux à se rendre à Istanbul malgré la crainte instillée en eux par l’intermédiaire de leur propre système éducatif.

Les visas pour la Turquie sont plus faciles et moins coûteux à obtenir que les visas pour les pays d’Europe occidentale, et les autorités turques ferment les yeux lorsque ces Arméniens restent après l’expiration de leurs visas et cherchent un emploi dans l’économie informelle.

Anna (35 ans) est venue à Istanbul en 2011 avec un visa touristique avec son mari et ses deux jeunes enfants.

Depuis, elle vit et travaille illégalement en Turquie. L’absence de relations diplomatiques entre Ankara et Erevan signifie aussi qu’elle et sa famille n’ont pas accès à de quelconques services consulaires en Turquie.

« Nous n’avions pas le choix. Il nous était impossible de gagner notre vie chez nous. Nous avons mis toutes nos craintes de côté et sommes venus après qu’un cousin m’a dit que les gens étaient différents et pas mauvais à notre égard », a-t-elle rapporté.

« En tout cas, c’est mieux que l’Europe où on ne nous laisse même pas entrer. »

Anna a expliqué que, malgré les difficultés qu’ils ont eu à endurer, ils n’ont jamais été mal traités, mais que, ces derniers mois, de nombreux amis leur ont conseillé d’envisager un retour au pays.

« Nos amis disent que la détérioration de la situation en matière de sécurité implique que nous serons parmi les premiers touchés par le contrecoup. Maintenant, nous avons peur et cela pourrait être notre dernière année ici. Je ne veux pas que mes enfants grandissent entourés par l’hostilité. »

Ani Hovhannisyan (27 ans), qui était enseignante en Arménie, est venue à Istanbul il y a sept mois avec son mari. Ils sont tous deux employés légalement. La barrière de la langue leur épargne de comprendre les railleries auxquelles leurs frères turcophones sont confrontés. Pourtant, elle aspire à rentrer chez elle.

« C’est une belle ville et les gens sont très gentils. Mais j’aimerais quand même rentrer bientôt. Je ne suis pas heureuse ici », a déclaré Hovhannisyan.

« Même si je sais que le peuple et le gouvernement sont des choses distinctes, nous avons une mémoire collective de notre souffrance nationale et la politique du gouvernement turc consistant à nier la cause de notre souffrance nous blesse énormément. »

La perception globale des Arméniens encore plus blessante

Mais plus encore que des remarques nationalistes motivées par la politique, ce sont les remarques de nombreux citoyens ordinaires que de nombreux Arméniens trouvent encore plus blessantes.

« Savez-vous à quel point c’est blessant et grossier quand les gens vous qualifient d’infidèle ? », a demandé Avedis Kendir.

Kendir (57 ans), créateur de bijoux de renommée mondiale qui compte même la reine d’Angleterre Elizabeth II parmi ses clients, a déclaré que ce préjugé est tellement enraciné que les gens finissent par insulter les Arméniens et d’autres minorités religieuses, même lorsqu’ils tentent de les complimenter.

« Ça m’afflige quand les gens qui ont décidé qu’ils m’apprécient me disent : ‘’J’aimerais que tu ne sois pas Arménien’’. Dans leur esprit, c’est censé être un compliment indiquant à quel point ils vous apprécient en tant que personne », a indiqué Kendir à MEE.

De tels comportement et attitudes sont parfois le fruit de l’ignorance pure, mais Solakyan estime que cela est dû en grande partie à la façon dont les Arméniens sont représentés dans le système éducatif et pense que beaucoup de ceux qui se comportent de cette façon sont des gens instruits.

« Je suis allé dans une école arménienne, et même là, les manuels scolaires, qui contiennent un programme imposé par l’État, dépeignent les Arméniens sous le pire jour possible. Vous ne pouvez pas tout mettre sur le compte de l’ignorance », assure-t-elle.

« Imaginez ce que nous ressentons quand même le président de notre pays utilise le mot arménien comme s’il s’agissait d’un terme péjoratif. »

Période tendue

Même dans le meilleur des cas, la période aux alentours du 24 avril est source de fortes tensions entre la Turquie et l’Arménie puisque les deux pays font pression sur la communauté internationale pour faire entendre leur point de vue concernant les événements tragiques de 1915 et le fait que ces derniers constituent un génocide ou non.

La République de Turquie rejette fermement l’utilisation du terme de génocide pour décrire les événements de 1915, advenus dans les dernières années de l’Empire ottoman.

L’ouverture des archives turques et arméniennes à des chercheurs neutres a été demandée à plusieurs reprises.

Les actuelles déclarations teintées de nationalisme des autorités forment un contraste frappant avec l’époque pas si lointaine où le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir représentait le plus grand espoir d’une Turquie inclusive et réformiste où tous les habitants seraient acceptés.

En 2014, le président turc Recep Tayyip Erdoğan, qui était alors Premier ministre, est devenu le premier dirigeant turc à exprimer des regrets, évoquant les milliers de morts de 1915 comme une « douleur commune » de la Turquie et l’Arménie.

L’actuel Premier ministre turc, Ahmet Davutoğlu, ministre des Affaires étrangères à l’époque, a même écrit un article pour le journal The Guardian citant les déclarations d’Erdoğan et appelant à la réconciliation.

Danzikyan est sceptique quant à l’intention sous-jacente à ces déclarations, mais juge l’AKP très imprévisible et estime qu’il ne serait pas surprenant qu’un message de réconciliation plus fort finisse par émerger, même au milieu de cette vague de sentiment nationaliste.

« Beaucoup vous diront que ces remarques sur la douleur commune en 2014 ne sont qu’une autre forme de déni. Il n’y a toujours pas de tentative de recherche et d’explication du pourquoi et du comment de la mort de tant de personnes », a-t-il dit.

L’AKP fait preuve « d’une élasticité étonnante », selon Danzikyan.

Pour Kendir, ces vagues cycliques de haine suscitées par le nationalisme qui finissent inévitablement par cibler la communauté arménienne et d’autres minorités turques ne sont qu’une récupération politique menée par des acteurs turcs et étrangers.

« Ce problème honteux pour mon pays existait déjà lorsque je suis né et je doute qu’il sera résolu de mon vivant », a-t-il déploré.

« C’est vraiment triste et j’espère qu’il sera réglé un jour car, en ce qui concerne les similitudes culturelles, vous ne trouverez personne de plus proches que les Turcs et les Arméniens. »

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.