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Des ouvriers bloqués en Arabie saoudite appellent à l’aide alors que l’économie tourne au ralenti

Des ouvriers du bâtiment étrangers affirment ne pas avoir été payés depuis des mois et risquer une peine d’emprisonnement, leur entreprise n’ayant pas renouvelé leur permis de séjour
Des ouvriers étrangers prennent leur petit-déjeuner sur un chantier de construction à Riyad, capitale de l’Arabie saoudite (AFP)

Des ouvriers travaillant au sein d’une entreprise de construction en Arabie saoudite ont lancé un appel à l’aide urgent, en expliquant qu’ils se retrouvent piégés et confrontés à la famine, car leur employeur refuse de leur verser leur salaire ou de leur accorder l’autorisation de quitter le pays.

Le personnel étranger de la société de construction United Seemac a expliqué à Middle East Eye que les employés de l’entreprise, qui en compte plus de 500, n’ont pas été payés depuis des mois et que le gouvernement saoudien ainsi que leur ambassade se sont très peu mobilisés pour résoudre leur situation de plus en plus désespérée.

Une base de données compilée par un employé pakistanais, et à laquelle MEE a eu accès, a révélé que les ouvriers n’avaient pas été payés depuis au moins cinq mois et que certains n’avaient pas reçu leur salaire depuis 19 mois.

Selon un ouvrier pakistanais, qui n’a pas été rémunéré depuis 10 mois, « personne ne les aide parce qu’ils ne travaillent pas pour l’un des grands groupes du royaume ».

« Personne ne connaît la situation des employés des petites entreprises », explique Mohammed Barr, employé comme ingénieur au sein de la société depuis deux ans.

« Toute l’attention est dirigée vers les grandes entreprises. Il est facile de nous ignorer car nous ne sommes pas si nombreux. »


L’Arabie saoudite est confrontée à une crise financière en raison de l’effondrement des revenus pétroliers, qui représentent 80% des recettes gouvernementales. En 2015, le gouvernement a enregistré un déficit budgétaire record de 98 milliards de dollars, entraînant la suspension ou l’annulation de nombreux projets de construction du royaume.

Les grandes entreprises, y compris le groupe Ben Laden et Saudi Oger, ont beaucoup retenu l’attention des médias, alors que des dizaines de milliers d’ouvriers étrangers se sont retrouvés coincés, sans ressources, sans salaire pendant des mois avant d’être licenciés.

Les représentants des gouvernements indien, pakistanais et philippin (trois pays qui comptent à eux seuls au moins 30 000 citoyens bloqués en Arabie saoudite) ont expliqué œuvrer pour résoudre les problèmes rencontrés par les employés du groupe Ben Laden et de la société Oger, mais les ouvriers des plus petites entreprises, y compris United Seemac, affirment être très peu aidés.

« Le groupe Ben Laden et l’entreprise Oger ont beaucoup d’influence, c’est pourquoi les gouvernements et les ambassades connaissent la situation de leurs ouvriers », explique Barr. « Nous ne sommes peut-être que 500 personnes, mais nous ne sommes pas seuls. Nos familles comptent sur notre argent, il s’agit donc d’un problème qui touche 500 familles. Personne ne connaît la situation des entreprises comme la nôtre. Personne ne veut prendre de mesures pour nous venir en aide. »

United Seemac, une entreprise de construction qui s’occupe principalement du réseau routier pour le gouvernement, a son siège à Riyad et compte des bureaux dans toute l’Arabie saoudite.

Son propriétaire, Mohammed Owaideh, que MEE a tenté à plusieurs reprises de joindre par téléphone, a refusé de répondre à nos questions.

Cependant, le directeur général de l’entreprise (qui n’est connu que sous le nom de Abu Mohammed) a expliqué à MEE que l’entreprise était incapable de verser les salaires à ses employés parce que le gouvernement ne l’avait elle-même pas payée pour les travaux contractuels effectués.

« Le gouvernement ne nous paie pas », a-t-il déclaré par téléphone depuis Riyad. « Lorsque nous aurons obtenu notre argent du gouvernement, nous paierons les gens. L’un après l’autre, tous seront payés. »

Abu Mohammed n’a pas souhaité préciser à MEE combien d’argent le gouvernement devait à l’entreprise United Seemac, ni combien d’argent était dû aux employés, et a indiqué « ne pas savoir » à quel moment les ouvriers pourraient recevoir leurs salaires.

Mohammed Barr, qui a compilé la base de données des salaires impayés par la société, a expliqué que cette dernière devait plus de 2,4 millions de dollars à son personnel.

Les autorités saoudiennes ont déclaré à plusieurs reprises chercher à résoudre le problème des ouvriers non payés. Le roi Salmane a ordonné aux entreprises, y compris à la société Saudi Oger, de verser à leur personnel l’argent qui leur est dû. Mais le problème des contrats conclus avec le gouvernement et n’ayant pas été payés a été très peu commenté par les représentants du gouvernement.

Ils ne peuvent pas partir

Pour le personnel étranger de la société United Seemac, la situation est devenue de plus en plus grave : les ouvriers n’ont plus les moyens d’acheter de la nourriture, ni envoyer de l’argent à leur famille.

MEE a vu des images des logements attribués aux ouvriers par la société United Seemac à Riyad. Ces derniers sont sales et tellement surpeuplés que les gens sont obligés de dormir dehors, sans climatisation, sous la chaleur accablante de l’été.

En plus du conflit financier auquel ils sont confrontés, les employés ont expliqué à MEE que la société United Seemac refusait de laisser le personnel étranger quitter le pays ou changer d’employeur.

L’entreprise en a le pouvoir, parce que le système de parrainage de l’Arabie saoudite (connu sous le nom de kafala) doit donner son autorisation avant qu’ils ne puissent accepter un nouvel emploi ou retourner chez eux.

Un des employés de la société United Seemac a confié à MEE que ces règles auraient permis à l’entreprise de se comporter « cruellement » envers lui dans le cadre d’une récente tragédie personnelle.

Sajjad Binalis, 33 ans, originaire d’Islamabad, travaille chez United Seemac comme inspecteur depuis juin dernier. Mais pendant les 11 derniers mois, la société ne lui a pas versé son salaire mensuel de 1 333 dollars.

Mercredi dernier, raconte encore Binalis, sa mère est décédée subitement, et lorsqu’il a demandé aux dirigeants de l’entreprise s’il pouvait se rendre au Pakistan pour les funérailles, ils ont refusé.

« J’ai dit que je devais aller au Pakistan pour une urgence parce que ma mère était morte », témoigne-t-il. « Mais le directeur général (Abu Mohammed) a répondu que je n’étais autorisé à voyager qu’après l’Aïd. »

Cette décision signifie que Binalis ne serait autorisé à se rendre au Pakistan qu’après l’Aïd al-Adha, qui doit avoir lieu autour du 10 et 11 septembre.

Il n’a donc pas pu être présent à l’enterrement de sa mère.

« Personne ne m’a aidé », explique-t-il. « Je ne savais pas quoi faire, c’était un cauchemar. »

Interrogé sur les raisons pour lesquelles il avait refusé à Binalis la permission de quitter l’Arabie saoudite pour assister aux funérailles de sa mère, le directeur général Abu Mohammed n’a pas répondu. Quant aux autres employés de l’entreprise United Seemac, les règles de la kafala les ont aussi obligés à refuser des opportunités de travail qui leur auraient permis de sortir de la misère.

Barr, l’ingénieur pakistanais, affirme qu’on lui a proposé du travail dans une autre entreprise en Arabie saoudite, mais que la société United Seemac a refusé de lui rendre son passeport et de lui donner la permission de changer d’employeur. Et ce, en dépit de la loi saoudienne modifiée en 2015 afin d’interdire aux employeurs de confisquer le passeport de leurs employés.

« Nous souhaitons seulement être payés, puis être autorisés à partir, soit pour trouver un autre travail ici, soit pour retourner chez nous, dans notre pays », explique Barr.

Il ajoute que l’entreprise United Seemac n’aurait pas renouvelé l’assurance maladie des ouvriers après son expiration en février, ce qui signifie que les employés n’ont pas accès aux soins de santé dans le royaume.

« Ils ont promis de renouveler notre assurance maladie en août, mais personne n’a reçu la carte », précise-t-il.

Kamran Bhatti, employé chez United Seemac comme graphiste depuis cinq ans, a expliqué que la société n’avait pas renouvelé les permis de séjour du personnel, connus localement sous le nom de iqama.

Bhatti est installé dans la ville de Khamis Mushait, située au sud-ouest, et explique ne pas avoir été payé depuis 13 mois. Son permis de séjour a expiré le 3 avril, alors que celui de la plupart des ouvriers a expiré l’an dernier et que la société n’a pas payé pour leur renouvellement.

Bhatti explique qu’en juillet, la police est descendue dans les hébergements de la société à Khamis Mushait, l’arrêtant lui, ainsi que d’autres employés de l’entreprise United Seemac, tous originaires du Pakistan, de l’Inde ou du Yémen.

Il raconte qu’ils ont été emmenés dans une prison locale, où ils ont été maintenus en détention pendant sept jours dans des conditions déplorables (les gardiens de prison leur disaient de boire l’eau des toilettes, ils n’avaient pas de matelas et sont restés enfermés dans une petite cellule sans climatisation).

Après une semaine, le groupe a été relâché car la police a accepté (après un premier refus) la preuve qu’ils avaient déposé une plainte auprès du tribunal du travail saoudien (équivalent des prud’hommes) contre United Seemac pour le traitement qui leur a été infligé.

Le droit saoudien stipule qu’un ouvrier étranger ne peut être détenu en prison après expiration de son permis de séjour s’il a déposé une plainte auprès des prud’hommes. La plainte a été déposée auprès du tribunal en janvier, mais elle est toujours en cours de traitement et les ouvriers étrangers se sont maintenant tournés vers leur propre gouvernement pour obtenir de l’aide.

Des appels à l’aide

Dans une série de vidéos envoyées à MEE, les ouvriers originaires du Pakistan et d’Inde ont lancé des appels à l’aide pour que leur gouvernement intervienne et trouve une solution, à la fois avec les entreprises et avec les autorités saoudiennes.

Mohammed Shafiq, un employé pakistanais qui n’a pas été payé depuis 10 mois, déclare ainsi : « Je demande [au Premier ministre pakistanais] Mohammed Nawaz Sharif de résoudre notre problème immédiatement, car cette [situation] nous inquiète beaucoup. »

Un ouvrier indien, originaire de l’État d’Uttar Pradesh, qui n’a pas donné son nom, a aussi envoyé un message : « Je demande [au ministre indien des Affaires étrangères] Sushma Swaraj et [au Premier ministre indien] Narendra Modi de s’assurer que nos salaires nous soient versés et que nous soyons évacués d’ici. »

Les représentants des gouvernements indien et pakistanais se sont rendus en Arabie saoudite et ont déclaré œuvrer pour résoudre le problème des ouvriers étrangers non payés – mais  l’attention est restée concentrée sur les grandes entreprises comme le groupe Ben Laden et l’entreprise Saudi Oger).

Ce dimanche, les employés pakistanais de la société United Seemac se sont rendus à leur ambassade à Riyad pour demander de l’aide. Les employés racontent que le personnel de l’ambassade aurait téléphoné au propriétaire de la société United Seemac, Owaideh, qui aurait promis de payer cinq ouvriers à la fin de la semaine.

Barr, qui a mené les ouvriers à Riyad, explique qu’il ne croit plus les promesses de Owaideh.

« Nous savons qu’il ment », insiste-t-il. « Il dit la même chose depuis sept mois. »

Les employés de l’entreprise United Seemac ne croyant plus qu’ils seront payés dans un avenir proche, Barr estime que la situation pourrait s’aggraver rapidement si les autorités ne prennent pas de mesures à l’encontre de la société.

« Si l’entreprise United Seemac n’est pas payée pour les travaux effectués pour le gouvernement, alors elle doit fermer et payer les employés », explique-t-il.

« Les gens sont sous pression, sur le plan physique et moral. Si rien n’est fait sous peu, les ouvriers commenceront à protester et à porter le combat devant le gouvernement.

« Nos familles n’ont pas d’argent pour se nourrir, ni pour envoyer les enfants à l’école. J’ai peur qu’ils ne meurent de faim ou ne se suicident. »

Le nom de Mohammed Barr a été modifié à la demande de la personne interviewée.

Traduit de l'anglais (original) par STiiL.