Aller au contenu principal

« Divorcées et fières » : comment les femmes arabes surmontent la stigmatisation sociale

Les femmes arabes divorcées s’ouvrent sur leurs expériences et leur refus de renoncer malgré la discrimination de la part de leurs communautés
De futures mariées jordaniennes avant le début d’un mariage de masse en juillet 1998, à Amman (AFP)

Fatima al-Khulaidi a épousé son cousin à l’âge de 15 ans alors qu’elle vivait au Yémen.

« Je pensais qu’il serait mon autre moitié, me soutiendrait et m’aimerait », rapporte Fatima, aujourd’hui âgée de 21 ans. « Je ne savais pas ce qui m’attendait. »

« Me marier n’était pas un problème, jusqu’à ce que je réalise tout l’argent qu’il prenait à ma famille. » Fatima ajoute qu’elle était « naïve » et n’avait pas de prime abord réfléchi beaucoup à ça.

Fatima Khulaidi : « Après mon diplôme, je veux ouvrir une association caritative qui s’occupera des divorcées mineures et les aidera à combattre la dépression »

« Ensuite, il a commencé à me frapper et j’avais besoin d’une échappatoire, mais mon père a refusé de me laisser divorcer à cause de la honte que cela engendrerait. »

Ce n’est que lorsque Fatima est tombée enceinte qu’elle a pu déménager du Yémen au Royaume-Uni parce que son père soutenait financièrement le bébé.

« Mon père a refusé de me laisser divorcer à cause de la honte que cela engendrerait » – Fatima al-Khulaidi

C’est seulement quand elle fut en Angleterre que Fatima a finalement pu obtenir le divorce après avoir constamment fait pression sur son père – et refusant toute réponse négative. Elle insiste sur le fait que la seule raison pour laquelle elle a eu une « chance de s’échapper » était son passeport britannique.

Même aujourd’hui, son père insiste sur le fait qu’il n’aurait pas permis à Fatima de divorcer au Yémen en raison du statut social inférieur des femmes divorcées.

« Je ne pouvais plus le supporter », dit-elle. « Je me sentais comme une esclave. »

Le divorce considéré comme la faute des femmes

La Journée internationale de la femme est une célébration des réalisations des femmes et de leur capacité à s’élever contre la misogynie systémique. Mais alors que beaucoup dans le monde arabe partagent ce sentiment, il y a un groupe qui est souvent laissé dans l’oubli et la honte : les femmes divorcées.

Souvent, lorsque le sujet du divorce est abordé dans le monde arabe, c’est la femme qui est considérée comme la source de la rupture. Prenez l’Arabie saoudite : à la fin de l’année dernière, l’Autorité générale de la statistique a publié des chiffres indiquant que les femmes au foyer sont moins susceptibles de divorcer que celles qui travaillent.

Traduction : « SONDAGE : 72 000 épouses ont divorcé à cause de leur travail en 1437 (2015-2016). Quelle est la raison ?

Elle est trop occupée pour son mari (35 %)
Elle estime qu’elle n’a plus besoin d’un mari (65 %) 
»

Le rapport indique que le nombre de travailleuses qui ont divorcé en Arabie saoudite en 2016 était de 72 895, alors que le nombre de femmes au foyer qui ont divorcé est de 14 856. Les journaux saoudiens ont commencé à utiliser les statistiques pour mettre en corrélation le travail des femmes au taux de divorce, ce qui a lancé une campagne en ligne qui se traduit par « le travail n’est pas une cause de divorce ».

Traduction : « #Le travail n’est pas une cause de divorce, je suis si fière de vous les filles » 

Cela a forcé l’Autorité générale de la statistique à démentir les propos de ceux qui ont utilisé les statistiques publiées pour établir une corrélation si lourde de sens sur le plan politique.

Il n’est pas facile d’être divorcée ici

L’histoire de Fatima n’est pas un cas isolé.

Haneen Tarachani (26 ans) est britanno-palestinienne et a été fiancée pendant quatre ans avant de se marier. « Le problème avec la société arabe est que nous jugeons les hommes en fonction de leurs diplômes », estime-t-elle. « Mon ex-mari est un médecin et tout le monde pensait qu’il serait une personne bonne et ouverte d’esprit à cause de cela, ce qui était une énorme erreur. »

Pendant son mariage, Haneen raconte qu’elle a été soumise à des violences psychologiques. Chaque fois qu’elle parlait à sa famille, on lui a dit qu’elle devait faire avec, pour le bien de son mariage.

« Ma grand-mère m’a dit d’être reconnaissante de n’être violentée que sur le plan psychologique, sans comprendre à quel point ma santé mentale se détériorait » – Haneen Tarachani

« Quand j’étais fiancée, il y avait eu aussi une cérémonie islamique, ce qui signifiait que j’avais droit à un arrangement prénuptial, si lui et moi nous séparions. Au début, il était incroyable, mais j’avais toujours le sentiment qu’il me voulait à cause de mon passeport britannique. »

« Ce n’est que lorsqu’il a déménagé en Allemagne qu’il a changé et que j’ai eu l’impression que je n’étais pas désirée, c’est alors que les violences ont commencé. Je savais que la seule raison pour laquelle il ne rompait pas avec moi était qu’il ne voulait pas payer mon arrangement prénuptial. »

Finalement, après quatre années de fiançailles, Haneen et son fiancé se sont mariés et ont déménagé en Allemagne. « C’est alors que les violences ont véritablement empiré », se rappelle-t-elle, « et, pire c’était, moins j’ai été soutenue par ma famille. »

« À un moment donné, ma grand-mère m’a dit que je devais être reconnaissante de n’être violentée que sur le plan psychologique, sans comprendre à quel point ma santé mentale se détériorait. » Un an plus tard, elle a finalement obtenu le divorce.

Traduction : « Je déteste la façon dont, dans la culture arabe, la communauté ressent ce besoin de la “couvrir de honte” quand une femme obtient le divorce »

Rawan Taha (28 ans) est originaire du Liban. Pour elle, le divorce est survenu plus rapidement.

« Je l’ai aimé pendant quatre ans, mais je n’ai été mariée avec lui que pendant six mois. Je n’ai même pas pu regarder mon DVD de mariage parce que c’était fini le jour même où j’ai obtenu le divorce », confie-t-elle à MEE.

À LIRE : Pour réclamer la fin du système de tutelle, les Saoudiennes utilisent Twitter

Son mari a divorcé simplement en lui disant trois fois qu’elle était désormais divorcée, une tradition qui est pratiquée dans certaines sociétés musulmanes.

« Vous savez, le divorce ici est difficile », explique-t-elle. « La société et la culture ont donné au mot “divorcé” une connotation erronée. Ce n’est pas facile d’être divorcée ici, et nous n’avons guère de soutien pour voler de nos propres ailes ».

« J’ai été blâmée pour ne pas avoir su faire perdurer mon mariage et pour ne m’être pas tue quand j’ai été victime d’abus. »

Pour Rawan Taha, la trahison était plus qu’émotionnelle. « Je n’ai même pas obtenu mon moakhar [un arrangement prénuptial auquel les femmes divorcées ont droit dans l’islam] parce que, par confiance et par amour, j’ai renoncé à mes droits quand je me suis mariée. »

« C’était une grossière erreur. »

Regarder vers l’avenir

Les trois femmes ont indiqué qu’elles étaient tenues responsables de leur divorce. « Après mon divorce, j’ai été automatiquement traitée comme une ratée », explique Haneen.

« Peu importe le fin mot de l’histoire, vous êtes la responsable, pas lui. J’ai été blâmée pour ne pas avoir su faire perdurer mon mariage et pour ne m’être pas tue quand j’ai été victime d’abus. »

Fatima ajoute : « Une fois, j’étais à un mariage et cette femme est venue vers moi et a complimenté ma beauté. Après lui avoir dit que j’étais divorcée, son ton avec moi a changé complètement. »

Elles sont toutes d’accord pour dire que les femmes divorcées sont en butte à la discrimination et à la marginalisation par leurs communautés ; ce contre quoi leurs homologues masculins sont à l’abri.

« La culture arabe fait passer les femmes divorcées comme étant à moitié femme et la dernière option pour les hommes », a poursuivi Fatima.

Traduction : « Société soudanaise (arabe) : où un homme peut épouser quatre femmes mais où Dieu interdit à une femme divorcée de se remarier » 

Pourtant, en dépit de leur traumatisme commun, aucune des femmes ne renonce à la vie. Au lieu de cela, elles se sont engagées sur un chemin difficile, mais certain, vers le rétablissement en sachant que la guérison vient de l’amour de soi.

« J’étudie maintenant et je suis à la fois une mère et un père pour un enfant de 5 ans », a déclaré Fatima.

Et Haneen exhorte d’autres femmes à se défendre dans une relation abusive. « Vous valez plus que ce que vous pensez », insiste-t-elle. « Si vous faites face à des violences, partez et n’écoutez personne tentant de vous culpabiliser. »

« Si vous êtes musulmane, Dieu a permis le divorce, car il ne veut pas que vous soyez coincée dans la violence. Ne laissez pas la société être votre Dieu. »

De même, Rawan refuse d’être une victime, refuse d’abandonner.

« Il a divorcé en me disant que j’étais divorcée trois fois, donc chaque jour, je me répète trois fois que je suis résistante », confie-t-elle.

« Célébrons les femmes divorcées lors de la Journée internationale de la femme car elles méritent de l’amour et du soutien, et ne doivent pas être stigmatisées. »

« La société nous dit de nous contenter de moins maintenant que nous sommes divorcées. Mes attentes envers les hommes se sont toutefois accrues, s’il n’est pas aussi bien que moi ou mieux que moi, il peut prendre la porte. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.