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À Diyarbakır, des familles kurdes accusent le PKK d’avoir recruté leurs enfants de manière malhonnête

Lavage de cerveau, détentions, kidnappings, exécutions... les accusations des familles qui protestent devant les bureaux du HDP pro-kurde pour exiger le retour de leurs enfants d’Irak et de Syrie sont graves
Ayşegül Biçer tend une photo de son fils, qui aurait été recruté par le HDP pro-kurde pour rejoindre le PKK (MEE/Felat Bozarslan)
Par
DIYARBAKIR, Turquie

Il y a dix mois, le fils de Ayşegül Biçer, Mustafa, âgé de 17 ans, est passé en Syrie pour rejoindre une milice kurde. Elle ne l’a pas revu depuis et ses jours sont comptés.

« Je n’ai qu’une vie et je suis prête à y renoncer. Je meurs un peu plus chaque jour. Mon enfant reviendra », affirme Ayşegül, qui souffre d’un cancer, les larmes aux yeux.

Ayşegül Biçer figurait parmi les membres d’onze familles kurdes ayant organisé un sit-in devant le bureau local du Parti démocratique des peuples (HDP) pro-kurde, à Diyarbakır.

Beaucoup viennent des franges les plus pauvres de la société kurde et accusent le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), dont les militants se battent depuis des dizaines d’années contre le gouvernement turc, d’avoir recruté voire kidnappé leurs enfants.

Ayşegül Biçer tient également le HDP pour responsable. Mustafa a été vu pour la dernière fois dans les locaux du parti à Diyarbakır.

« Le parti influence les enfants sur les réseaux sociaux. Il leur lave le cerveau. Mon fils nous a téléphoné et dit qu’il était à Kobané en Syrie, avec de nouveaux vêtements et de nouvelles chaussures. Je l’ai supplié de revenir », rapporte-t-elle.

« Je n’ai pas réussi à le convaincre. Il m’a dit lui-même qu’il s’était rendu au HDP et qu’ils l’avaient présenté aux autres, et ensuite qu’il avait été emmené en Syrie. Ils n’ont pas honte. Ils envoient leurs propres enfants dans des écoles privées, conduisent de belles voitures et vivent dans de belles maisons. Mais les familles pauvres comme la nôtre sont considérées comme de la potentielle chair à canon. » 

De gauche à droite, Rauf Biçer, Ayşegül Biçer et Remziye Akkoyun (MEE/Felat Bozarslan)
De gauche à droite, Rauf Biçer, Ayşegül Biçer et Remziye Akkoyun (MEE/Felat Bozarslan)

Le sit-in a été initié le mois dernier par Hacire Akar, qui affirme que son propre fils, âgé de 21 ans, a été leurré, détenu par les membres du HDP puis emmené vers les zones rurales contrôlées par le PKK.

Akar a déclaré qu’elle ne quitterait pas le sit-in avant le retour de son fils, Mehmet. Elle a fait la une des principaux médias turcs et a même reçu un coup de téléphone du président turc Recep Tayyip Erdoğan. 

Cependant, quelques jours plus tard, Mehmet a déclaré à une agence de presse proche du HDP qu’il n’avait pas été enlevé et qu’il avait fui un mariage non-désiré. Finalement, il est rentré chez sa mère.

Hacire Akar était déconcertée : comment les membres du HDP ont-ils contacté son fils, qui avait laissé son téléphone à la maison, alors qu’elle-même n’avait pas réussi ? 

« Il nous a présenté sa petite amie et a déclaré qu’il voulait se marier le plus vite possible », racontait-elle aux journalistes le mois dernier. 

Mehmet Akar a subi un lavage de cerveau par le PKK, a affirmé à MEE l’unité de lutte contre le terrorisme de la police de Diyarbakır.

Mehmet n’est pas le premier enfant d’Akar qui aurait rejoint le PKK. La mère affirme que le PKK a recruté son fils aîné, Firat, en 2010 alors que ce dernier n’avait que 17 ans, et l’a emmené dans le nord de l’Irak pour l’employer dans la construction.

« Quelqu’un de l’organisation [PKK] m’a appelée et m’a annoncé qu’il était mort en martyr. Mais je crois qu’il a été exécuté avec deux autres », déclare-t-elle.

Encouragées par la tentative couronnée de succès de Hacire Akar pour sauver son plus jeune fils, d’autres familles ont entrepris des actions.

Le 2 septembre, Favziye et Şahap Çetinkaya ont lancé un nouveau sit-in devant les bureaux du HDP à Diyarbakır pour leur fils de 18 ans, Süleyman, qui avait disparu depuis trois jours et qui avait également été vu pour la dernière fois dans les bureaux du HDP. 

Favziye Çetinkaya a déclaré que son fils avait régulièrement rejoint les manifestations organisées récemment devant la mairie par le HDP contre le renvoi du maire élu par le gouvernement central.

Des familles kurdes organisent un sit-in devant les bureaux du HDP pro-kurde à Diyarbakır pour la quatrième journée (MEE/Felat Bozarslan)
Des familles kurdes organisent un sit-in devant les bureaux du HDP pro-kurde à Diyarbakır pour la quatrième journée (MEE/Felat Bozarslan)

« Ils vont le ramener de là où ils l’ont emmené. Je ne partirai pas avant qu’ils m’amènent mon enfant. J’ai rempli mes sacs de pierres. Je briserai leurs vitres s’ils ne me le ramènent pas », a-t-elle affirmé à une vingtaine de journalistes. « Nous venons d’un village pauvre. Je suis malade. J’ai de l’hypertension et du diabète. »

Puis une autre mère, Remziye Akkoyun, s’est avancée, déclarant aux journalistes présents devant les bureaux du HDP que son fils de 10 ans avait disparu il y a quatre ans.

 « Il m’a appelé il y a un an et demi depuis le nord de l’Irak. Il m’a dit qu’il était parti pour rejoindre l’organisation [PKK] », a-t-elle rapporté.

Mercredi dernier, Celil Begdaş a commencé une grève de la faim pour le retour de son fils de 16 ans. Il a déclaré que celui-ci avait été kidnappé et emmené par des membres du HDP. « Si je n’obtiens pas le retour de mon fils, je transformerai ma grève de la faim en jeûne jusqu’à la mort », a annoncé le père.

La contestation s’est accrue jeudi dernier lorsque la famille d’Arafat Balta, qui aurait également rejoint le PKK, a commencé son sit-in. 

Ils ont été rejoints par quatre familles kurdes de Gaziantep et Mersin qui ont déclaré que leurs fils, policiers et soldats, avaient été enlevés par le PKK en 2015 pendant qu’ils étaient en congé à Tunceli et Lice.

Pendant des années, ils ont lutté pour faire avancer leurs affaires et ont voulu saisir l’occasion pour attirer à nouveau l’attention sur leurs fils.

Traduction : Le nombre de familles organisant des sit-ins pour leurs enfants est passé à dix. Meryem Savur, pour son fils Firat, et Sebiha Balta, pour son fils Arafat, ont rejoint la contestation.

Le HDP a rejeté les allégations de ces familles concernant l’implication du parti dans la disparition de leurs enfants.

Zeyat Ceylan, le co-président de la section du HDP à Diyarbakır, a déclaré que le Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir, tentait de se venger de sa défaite aux élections en se servant de ces familles.

« L’AKP nous tient responsable de sa défaite électorale à Istanbul lors des nouvelles élections qui se sont tenues le 23 juin. Il s’en est pris à nous après avoir renvoyé trois maires appartenant au HDP qui avaient été élus avec une majorité absolue des voix », a-t-il déclaré mercredi dernier.

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« Ils jouent un coup politique en redirigeant vers nos bureaux les familles dont les enfants ont disparu ou se sont simplement enfuis en vue de mettre à mal notre position dans l’opinion publique. »

Ce n’est pas la première fois que le HDP est accusé de kidnapper ou de laver le cerveau d’enfants pour les livrer au PKK.

En 2014, lorsque Gültan Kışanak (HDP) était mairesse de Diyarbakır, des familles kurdes avaient organisé un sit-in devant la mairie pour leurs enfants qui avaient disparu pendant un pique-nique dans le district de Lice.

À cette époque, 136 familles avaient rejoint le mouvement de protestation et le sit-in avait duré trois mois. Il avait eu lieu sur la place Dağkapı, la mairesse n’ayant pas autorisé les familles à rester près de la mairie.

Ragıp Soylu à Ankara a traduit et participé à la rédaction de cet article. 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.