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En Égypte, le retrait du Coran des manuels scolaires voulu par Sissi est loin de faire l’unanimité

Certains défendent cette décision, y voyant là un moyen de « combattre l’extrémisme », tandis qu’il s’agit pour ses opposants d’un acte de « laïcisation »
Des élèves en rang dans la cour de l’école Mahaba à Ezbet al-Nakhl, un bidonville de la capitale égyptienne, Le Caire, le 13 octobre 2018 (AFP/photo d’archives)

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a provoqué une controverse en ordonnant à l’Éducation nationale de limiter les versets du Coran aux manuels de religion dans les écoles du pays, majoritairement musulman.

Sissi a ordonné aux responsables de l’Éducation de retirer les versets des manuels pour toutes les autres matières, a révélé récemment un cadre du ministère de l’Éducation.  

Reda Hegazi, ministre adjoint à l’Éducation, a ajouté que le président égyptien avait demandé au ministère de l’Éducation de ne laisser que les enseignants « modérés » enseigner les textes islamiques aux élèves dans les écoles publiques.

« Cela vise à combattre l’extrémisme et à empêcher les extrémistes d’enseigner la religion aux élèves », a expliqué Hegazi aux membres de la commission de Défense et de Sécurité nationale à la Chambre des représentants (chambre basse du Parlement), le 14 février. 

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Cet ordre du président égyptien est le dernier d’une série d’efforts de son administration visant à combattre l’« extrémisme ». 

Le pays connaît une résurgence des attaques meurtrières depuis plusieurs années, perpétrées par des combattants associés au groupe État islamique (EI) malgré les campagnes menées par Sissi contre l’organisation.

Sissi a demandé aux responsables éducatifs et religieux, en particulier à al-Azhar, la plus haute institution islamique sunnite d’enseignement, de réformer les programmes scolaires et de purger les livres de tout contenu religieux qui aurait été utilisé par les combattants pour justifier leurs attaques. 

Al-Azhar, qui possède des milliers d’écoles et une université ayant des antennes dans plusieurs provinces égyptiennes, dit être en train de revoir les programmes de ses écoles et collèges et de retirer le contenu jugé problématique. 

Une présence « dangereuse »

Désormais, c’est apparemment au tour des écoles supervisées par le ministère de l’Éducation de réformer leurs programmes.

Les écoles supervisées par le ministère de l’Éducation (qui sont près de 50 000) mettent l’accent sur les sciences sociales et naturelles, tandis que les écoles et instituts d’al-Azhar (environ 65 000) mettent l’accent sur la religion et les études religieuses.  

Mais les manuels qui servent dans les écoles supervisées par le ministère de l’Éducation comptent de nombreuses références au Coran, citant parfois des versets du livre saint et les propos du prophète Mohammed. 

Ces textes religieux viennent étayer certaines des informations mentionnées dans les livres, en particulier concernant la moralité, la préservation de l’environnement, l’histoire et la langue arabe. 

Des élèves au Caire. Certains législateurs soutiennent que la présence de textes religieux dans des manuels non religieux est « dangereuse » (AFP)
Des élèves au Caire. Certains législateurs soutiennent que la présence de textes religieux dans des manuels non religieux est « dangereuse » (AFP)

L’opinion de Sissi trouve un certain écho parmi les législateurs.

Freddy Elbaiady, membre de la commission de Défense et de Sécurité nationale à la Chambre des représentants, affirme que la présence de ces textes dans les manuels non religieux est « dangereuse ».

« Cela donne l’occasion à des enseignants non qualifiés de les interpréter de façon erronée », assure-t-il à Middle East Eye. « Cela peut conduire à une incompréhension des cours ainsi que des textes religieux. » 

Sont également de cet avis certains des nombreux Égyptiens laïcs qui estiment que les écoles supervisées par le ministère de l’Éducation devraient offrir une éducation purement laïque.

L’ancien ministre égyptien de la Culture Gaber Asfour a même demandé la suppression de l’Éducation religieuse et des écoles religieuses elles-mêmes. 

Savoir si les manuels non religieux devraient contenir des versets du Coran ou des paroles du prophète est un sujet sensible en Égypte. 

Certains craignent que cette décision constitue une attaque sur l’identité religieuse de l’Égypte.

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Environ 23 millions d’élèves sont inscrits dans les écoles à travers le pays, selon le ministère de l’Éducation. Cela signifie qu’il y a un élève dans quasiment chaque foyer égyptien.

Ahmed Abdel Aziz, conseiller de l’ancien président Mohamed Morsi, affirme que Sissi veut laïciser la société égyptienne. 

« C’est vrai d’autant que l’État égyptien lui-même a été laïcisé », déclare Abdel Aziz.

La laïcité a une connotation négative chez les conservateurs égyptiens et parmi les partis religieux, qui considèrent les appels à réduire l’enseignement religieux dans les écoles comme une attaque contre l’identité islamique de la majorité des Égyptiens. 

Le parti salafiste al-Nour juge totalement inacceptable le retrait des textes islamiques des manuels scolaires. 

« Le retrait de ces versets ne fera qu’affaiblir le programme, en particulier le programme d’arabe », assure à MEE Salah Abdel Maaboud, un cadre du parti.

« Les instances éducatives peuvent facilement résoudre le problème de l’incompréhension des textes religieux en donnant aux enseignants des interprétations spécifiques. » 

Contrôle renforcé des mosquées

Certains citoyens pensent la même chose. Pour eux, la présence des versets du Coran dans les manuels scolaires est nécessaire pour le processus éducatif lui-même.

« Ces versets étayent les informations mentionnées dans les manuels », relève Shaimaa Sayed, femme au foyer et mère de trois écoliers. « La présence de ces versets ôte tout doute quant aux informations des manuels », assure-t-elle à MEE

Les directives de Sissi aux responsables éducatifs interviennent alors que son pays poursuit sa lutte contre l’extrémisme. 

L’Égypte est au cœur d’une vague d’attentats qui s’est accentuée à la suite de la prise de pouvoir par l’ancien général Sissi lors d’un putsch contre son prédécesseur démocratiquement élu en 2013. Les attaques répétées visent les mosquées, les églises, les services de sécurité. 

L’Égypte combat également une filiale de l’EI au Sinaï.

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Le président égyptien redoute que la présence des versets du Coran dans des manuels non religieux « donne l’occasion à des enseignants non spécialisés d’interpréter ces versets de façon erronée et de radicaliser les élèves en conséquence », selon certains observateurs.

« Il faut reconnaître que les textes religieux conviennent davantage aux livres sur la religion qu’aux manuels d’arabe ou d’histoire », indique Gehad Auda, professeur de science politique à l’Université Helwan. « C’est pourquoi je crois que retirer les versets du Coran des manuels scolaires est une bonne étape sur la voie de la réforme éducative. »  

En plus du retrait de certains contenus des manuels scolaires, Sissi renforce également le contrôle sur les mosquées. 

Des inspecteurs nommés par le gouvernement vérifient les bibliothèques des mosquées pour s’assurer qu’elles ne renferment pas des livres ou enregistrements jugés radicaux. 

Le gouvernement limite également les prêches dans les plus de 100 000 mosquées du pays aux diplômés d’al-Azhar payés par le ministère des Affaires religieuses, qui supervise les mosquées. 

Respect pour l’ensemble des religions

Le ministère de l’Éducation annonce qu’il va inclure des informations et des cours sur l’histoire chrétienne dans les programmes scolaires. 

Il ajoute qu’il envisage également de suspendre l’enseignement de la religion islamique en tant que matière distincte. 

À la place, selon le ministère, un livre contenant les principes et idéaux partagés par les croyants de l’ensemble des religions du Livre sera enseigné aux élèves de toutes les religions quel que soit le niveau. 

« Ce livre est très important car il enseignera aux élèves le respect des adeptes de toutes les religions », confie Hegazi à MEE. « Propager la tolérance est le meilleur moyen de combattre l’extrémisme. »

Ces idées trouvent un certain soutien au sein de l’establishment religieux, notamment au sein de l’Académie des recherches islamiques, l’organe décisionnaire d’al-Azhar. 

Hamed Abu Taleb, membre de l’Académie, ne voit aucune raison de craindre le retrait des versets du Coran des manuels scolaires.

Selon lui, certains enseignants interprètent ces versets conformément à leurs désirs ou leur agenda politique. 

« Les radicaux se servent des interprétations religieuses pour servir leur propre agenda », indique Hamed Abu Taleb à MEE. « Ceux qui s’opposent aux nouvelles initiatives doivent savoir que les responsables éducatifs veulent protéger la foi islamique également. » 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.