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En dictant des sermons par SMS, la Jordanie espère réprimer l’extrémisme

Suite à de nouvelles réglementations, les mosquées de toute la Jordanie doivent s’en tenir aux sujets fournis par le gouvernement central
La mosquée du roi Hussein, à Amman, en Jordanie (AFP)

Le vendredi midi, l’atmosphère paisible de la fin de semaine à Amman est brisée par les haut-parleurs de la mosquée qui diffusent des sermons. Rebondissant contre les flancs des collines de la ville, les voix des prédicateurs rivalisent les unes avec les autres, dans une véritable cacophonie.

Récemment, cependant, le gouvernement jordanien a lancé une nouvelle initiative qui vise à atténuer considérablement la différence entre ce que chacun d’entre eux dit.

« Le sermon est un outil d’une importance vitale contre l’extrémisme »

– Cheikh Ismail al-Khutaba

Alors que le ministère des Affaires religieuses (« awqaf ») du pays fournit depuis longtemps des propositions de sujets pour le sermon hebdomadaire, depuis novembre dernier l’institution ordonne aux mosquées de s’en tenir au sujet qu’elle leur dicte.

Cette démarche est destinée à réprimer la prédication extrémiste et survient dans le contexte de la série d’attentats liés à l’État islamique qui a touché le pays, dont un a tué dix personnes en décembre à Karak.

« Le sermon est un outil d’une importance vitale contre l’extrémisme », a déclaré le cheikh Ismail al-Khutaba, qui est responsable de l’initiative au ministère des Awqaf.

« Nous avons maintenant un sujet que nous envoyons par texto à tous les imams quelques jours avant les prières du vendredi. Il contient les principaux points qui doivent être abordés et des suggestions pour les références scripturaires. »

Des sujets « pas appropriés »

Les prières du vendredi sont le moment le plus important du calendrier hebdomadaire de l’islam et forment un point de rencontre social et politique dans les communautés musulmanes à travers le monde.

Les Jordaniens ordinaires interrogés par Middle East Eye ne se sont toutefois pas montrés enthousiasmés par cette initiative.

Samir, 47 ans, est le détenteur des clés d’une mosquée située dans le quartier ouvrier de Ras al-Ain. Assis à l’extérieur de son magasin de jouets et de vêtements pour enfants, il a déclaré qu’il n’était pas nécessairement contre l’unification des sermons, mais que les sujets fournis par le gouvernement ne convenaient pas.

« La Jordanie a beaucoup de problèmes, a-t-il affirmé. Pourquoi le prédicateur ne nous en parle-t-il pas ? Le gouvernement traite des sujets qui ne sont pas appropriés à notre vie ici en tant que citoyens. »

Les sentiments de Samir sont partagés par Mohammed Abu Mujahid, propriétaire d’une librairie religieuse située à côté de la mosquée du roi Hussein, principale mosquée de la ville.

« Le gouvernement fait en sorte qu’il ne soit pas possible de parler de pétrole, de la sécurité ou de l’économie. Ce sont des sujets importants pour les gens. En revanche, les sujets rendus obligatoires ne sont ni intéressants, ni importants. »

Il a reconnu que s’il était important de contrer l’extrémisme, « à [ses] yeux, le véritable extrémisme consiste à nous dire ce qu’il faut penser ».

La Jordanie souffre d’une crise économique causée au moins en partie par les guerres en Irak et en Syrie voisins. Le gouvernement a engagé une lutte pour faire face au coût élevé de la vie, au niveau élevé de chômage et au fardeau de plus d’un million de réfugiés syriens dans le pays. Une récente décision d’augmenter les taxes a donné lieu à des manifestations rares.

L’attentat de Karak a été le dernier en date d’une série d’attaques perpétrées par des militants islamistes. Cinq agents de renseignement ont été abattus dans leurs bureaux le 6 juin dernier par un assaillant solitaire. Et l’État islamique a fait détoner une voiture piégée à un poste de l’armée jordanienne à la frontière syrienne le 21 juin, tuant six soldats.

« Une question de sécurité »

La Jordanie a participé à la lutte de la coalition dirigée par les États-Unis contre l’État islamique en Irak et en Syrie, un pilote jordanien ayant notamment été capturé puis brûlé vif par le groupe. Les rapports indiquent que plus de 4 000 Jordaniens sont partis combattre en Syrie, bien que ce chiffre soit contesté.

Un spécialiste des questions islamiques qui a souhaité rester anonyme a déclaré que les problèmes d’extrémisme et de politique interne étaient largement occultés pendant le sermon hebdomadaire.

« Les problèmes politiques sont rarement traités. Ce n’est pas surprenant : ces discussions sont considérées par les autorités comme une question de sécurité. »

La plupart des mosquées du pays sont maintenant gérées par le ministère des Awqaf, qui nomme et contrôle leur imam.

Khutaba, le cheikh des awqaf, a déclaré que le ministère avait déployé des surveillants dans des mosquées dirigées par le gouvernement.

« À chaque étape de la vie d’un Jordanien musulman, vous êtes entouré par une influence ou une autre. L’école, le foyer, l’université, le travail – tous jouent un rôle. Donc vous ne pouvez pas vous contenter de réguler la mosquée »

« Si nous entendons que le prédicateur n’aborde pas ce que nous lui avons demandé, nous parlons avec lui pour savoir s’il y a eu un problème technique ou s’il a potentiellement de mauvaises idées. » Bien que le cheikh n’ait pas précisé le type de punitions qui existent, le ministère des Awqaf a le pouvoir de licencier un prédicateur.

De plus, selon le spécialiste des questions islamiques, les puissants services de renseignement de la Jordanie surveillent régulièrement les mosquées. Les autorités sont de plus en plus préoccupées par la menace de l’extrémisme violent, alors que selon des informations non confirmées, plus de 600 sympathisants présumés de l’EI ont été arrêtés à la suite de l’attentat de Karak. Un prédicateur qui a critiqué l’an dernier la participation de la Jordanie à la lutte contre l’État islamique a également été arrêté.

« J’aime quand le sermon introduit des sujets qui parlent de la situation dans laquelle nous vivons », a déclaré à MEE Husam, un marchand de fruits et légumes de 31 ans, tout en mettant des fruits en rayon dans un supermarché du centre-ville.

« Il y a de l’extrémisme ici, il y a du terrorisme. Normaliser le sermon lui fera perdre beaucoup de son pouvoir contre ces choses. »

Osama al-Sharif, un analyste politique jordanien qui a étudié le mouvement salafiste du pays, a également mis en doute l’efficacité de la démarche.

« Les gens qui veulent écouter des prédicateurs salafistes trouveront un moyen de le faire. Ils se rencontreront chez eux, à l’écart des mosquées dirigées par le gouvernement. »

Le salafisme est un mouvement islamique qui vise à renvoyer les sociétés islamiques vers ce qu’il considère comme les vraies voies de l’islam des premiers temps.

Bien que tous les salafistes ne croient pas en la violence, l’idéologie salafiste a été importante dans le développement de groupes tels qu’al-Qaïda et l’État islamique.

Un problème plus large

Dans tous les cas, la lutte contre l’extrémisme ne peut se limiter au sermon du vendredi, a indiqué al-Sharif.

« À chaque étape de la vie d’un Jordanien musulman, vous êtes entouré par une influence ou une autre. L’école, le foyer, l’université, le travail – tous jouent un rôle. Donc vous ne pouvez pas vous contenter de réguler la mosquée. »

« Il reste encore à savoir si le gouvernement et la société civile peuvent proposer une stratégie pour contrer l’extrémisme qui pourra inverser des décennies d’une vision wahhabite ou salafiste de la vie. »

Un porte-parole du gouvernement jordanien n’a pas répondu à une demande de commentaires quant à savoir si une stratégie plus large contre l’extrémisme est mise en place dans le pays et, si oui, comment l’initiative des sermons s’y rattache.

À la question de savoir si les Jordaniens sont moins susceptibles de se rendre dans les mosquées suite à la normalisation, Hussam a répondu que cela découragerait les gens.

« Si c’est un seul et unique sermon, pourquoi les gens devraient-ils se donner la peine d’aller à la mosquée ? Ils peuvent simplement se procurer un sermon enregistré ou le regarder à la télévision. »

Dans le même temps, a indiqué Sharif, dans la mesure où les Jordaniens ont tendance à se méfier de l’autorité gouvernementale, la stratégie ne portera probablement pas ses fruits.

« Lorsque le gouvernement s’immisce dans des affaires religieuses et que les gens ne sont pas libres d’aller écouter leur prédicateur préféré, cela devient ridicule. L’idée de laisser certains bureaucrates décider du sermon sera un échec. »

La réussite à long terme de l’initiative semble dépendre de la capacité du gouvernement à convaincre les Jordaniens qu’il aborde dans les sermons les sujets qui importent à leurs yeux et à les tenir à l’écart de la prédication alternative.

Toutefois, pour le moment, des gens tels que Mohammed sont mécontents et en colère contre ce qu’ils voient comme une intention des autorités de garder les problèmes urgents à l’écart de l’un des espaces les plus importants de la vie musulmane.

« L’islam est une religion qui incorpore tout – la société, la famille, l’économie. Il n’est pas possible de dire que notre religion ne consiste qu’à prier. Alors comment la politique n’entrerait-elle pas dans la mosquée ? »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.