Aller au contenu principal

En Irak, l’impossibilité d’exhumer les fosses communes empêche les yézidis de faire leur deuil

Cela fait quatre ans que l’État islamique a saccagé la région de Sinjar, tuant des milliers de yézidis, mais les querelles politiques entre le gouvernement central irakien et les responsables kurdes ont rendu impossible l’exhumation des morts
Tahsin Kheder tient une photo de son frère Khairy, porté disparu depuis la prise de Sinjar par l’État islamique en août 2014 (MEE/Elizabeth Hagedorn)

DOHUK, Irak – Quatre ans après que le groupe État islamique a capturé son frère, Tahsin Kheder a finalement renoncé à le chercher.  

« Dieu seul sait ce qui s’est passé », a-t-il déclaré, assis dans la tente de sa famille dans un camp pour familles déplacées situé dans la ville de Dohuk, dans le nord de l’Irak.

En août 2014, l’État islamique a lancé une campagne de violence ciblée contre les yézidis, une minorité religieuse vivant dans la région de Sinjar, dans le nord de l’Irak. Ceux qui n’ont pas pu échapper au saccage ont été capturés ou exécutés et leurs corps ont été jetés dans des fosses communes.

Kheder craint que son frère cadet Khairy ne repose dans l’une d’entre elles. Mais il n’a aucun moyen d’en être certain – les yézidis attendent toujours que le gouvernement irakien exhume les fosses communes de Sinjar.

« Nous ne savons pas quoi faire, faut-il le chercher dans les fosses communes en tant que personne morte ou faut-il rechercher une personne vivante ? », s’est-il interrogé.

Tahsin Kheder a vu son frère pour la dernière fois sur le mont Sinjar, où ils avaient fui avec des dizaines de milliers d’autres yézidis pour échapper aux combattants de l’État islamique qui attaquaient leurs villages. Khairy, alors étudiant de 25 ans, a quitté la montagne pour rechercher d’autres membres de sa famille et n’y est jamais retourné.

Connaître le destin de son frère permettrait au moins à sa famille de tourner la page, a confié Kheder.

« Si nous savions que son corps est dans les fosses communes, ce serait mieux pour nous, a-t-il affirmé. Nous pourrions arrêter de ne penser qu’à lui. »

Un nouveau paysage politique

Au cours des quatre années qui ont suivi l’avancée de l’État islamique dans la région de Sinjar, la dynamique politique a considérablement changé dans la partie du nord de l’Irak qui abrite les yézidis depuis des siècles, où cette minorité persécutée se retrouve piégée au cœur d’une rivalité profondément enracinée entre le gouvernement central irakien et les Kurdes.

Suite à l’échec d’un référendum sur l’indépendance organisé par le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), les forces irakiennes ont pris Sinjar aux Kurdes en octobre 2017. La ville, au même titre que d’autres territoires contestés, avait été récupérée par les forces kurdes lors des combats contre l’État islamique.

Ce récent changement de pouvoir complique les efforts déployés pour localiser les yézidis portés disparus. La majorité des survivants sont déplacés dans des camps à travers la région kurde d’Irak, mais les fosses communes en elles-mêmes sont désormais situées dans des zones contrôlées par le gouvernement central.  

« Je ne pense pas qu’il y ait actuellement le niveau de coopération que nous souhaiterions voir », a déclaré à Middle East Eye Lena Larsson, responsable du programme pour l’Irak à la Commission internationale pour les personnes disparues (ICMP).

Selon elle, le problème tient en partie au fait que l’Irak n’a pas de système centralisé pour le traitement des disparus. À la place, de multiples agences gouvernementales travaillent sur cette question, faisant souvent double emploi.

« Tous les efforts de collecte d’informations sont vains s’ils ne sont pas coordonnés, a déclaré Larsson. Ils n’identifieront jamais les disparus sans coordination. » 

Un manque de coopération

Les défis que le gouvernement irakien rencontre dans la recherche des disparus sont antérieurs à l’arrivée de l’État islamique. L’ICMP estime que près d’un million de personnes sont portées disparues dans tout le pays, notamment des victimes de plusieurs décennies de violence sectaire et de massacres sous le régime brutal de Saddam Hussein.

Pour traiter la question des disparus, l’Irak a adopté en 2006 une loi définissant les procédures d’exhumation des lieux de sépulture. Élaborée avec le soutien de l’ICMP, la loi exige qu’un comité présidé par un juge supervise les fouilles dans toute région où des fosses communes sont découvertes.

De manière prévisible, le GRK et Bagdad n’ont pas su se mettre d’accord sur les responsabilités vis-à-vis de cette fonction à Sinjar. Finalement, le Conseil suprême de la magistrature irakien a nommé à ce poste Ayman Mostafa, le juge qui dirigeait l’organisme d’enquête du GRK, connu sous le nom de Commission d’enquête et de collecte de preuves.

À LIRE ► Quatre ans après le massacre du Sinjar, des milliers de yézidis sont toujours aux mains de l’EI

Depuis la nomination de Mostafa fin 2016, aucune des 68 fosses communes répertoriées par son bureau dans la région de Sinjar n’a été fouillée. Mostafa affirme qu’ils essaient mais qu’ils ont les mains liées.

« Certaines personnes à Bagdad tentent d’écarter ou de marginaliser les efforts du gouvernement kurde portant sur les fosses communes », a déclaré Ayman Mostafa à MEE

Son équipe d’enquêteurs est interdite d’accès à Sinjar depuis le transfert de pouvoir intervenu en octobre 2017, a-t-il expliqué. D’après lui, la dernière fois qu’ils ont tenté d’accéder à la zone pour y installer des clôtures et des panneaux d’avertissement, en janvier dernier, ils ont été appréhendés par les forces de sécurité irakiennes.

« Comment pouvons-nous coopérer si nous ne pouvons pas exister physiquement dans ces zones ? », a demandé Mostafa.

Des jeunes yézidies rentrent chez elles, dans le camp de déplacés internes de Shariya, à Dohuk (MEE/Elizabeth Hagedorn)

Dheyaa Kareem, qui dirige les efforts d’exhumation des fosses communes du gouvernement central, conteste néanmoins l’idée d’une enquête entravée par Bagdad.

« Je suis sûr que ces allégations se poursuivront tant qu’il y aura une dimension politique », a-t-il déclaré.

Selon Kareem, dont le département est chargé d’enquêter sur des fosses communes réparties sur plus de 150 sites en Irak, c’est un manque de ressources qui a empêché les exhumations de progresser. Les fosses communes yézidies constituent une entreprise gigantesque et son service n’a pas reçu de financement significatif depuis 2015.

« Je suis moralement engagé à commencer le travail sur ces fosses communes [yézidies], a-t-il ajouté. Que cela plaise ou non au gouvernement central ou régional. »

Incertitude

Pour de nombreuses familles yézidies endeuillées, l’incertitude entourant ce qui est arrivé à leurs proches disparus les empêche de tourner la page. 

« Cela fait quatre ans, mais ils sont encore bloqués sur cette première phase de déni », a affirmé Yesim Arikut-Treece, psychologue à Dohuk pour la Free Yezidi Foundation, une organisation à but non lucratif qui fournit des conseils et d’autres services à la communauté yézidie.

« Cela fait quatre ans, mais ils sont encore bloqués sur cette première phase de déni »

– Yesim Arikut-Treece, psychologue

« J’entends [des yézidis] dire : “Tant que je ne suis pas certain, tant que je n’ai pas de preuves devant moi, je ne peux me convaincre qu’ils sont partis” », a-t-elle ajouté.

En octobre dernier, Dakhel Mahlo vivait dans le camp de Shariya, à Dohuk, lorsqu’il a reçu l’appel téléphonique qu’il redoutait depuis trois ans. Un berger avait trouvé une carte d’identité appartenant à son cousin.

« Quand j’ai entendu cela, j’ai immédiatement pris la voiture pour Sinjar », a-t-il raconté. 

Dakhel Mahlo a découvert les restes squelettiques et les effets personnels de neuf membres de sa famille dans une fosse commune à Sinjar (MEE/Elizabeth Hagedorn)

Mahlo a non seulement retrouvé les restes de son cousin exposés à la vue de tous, mais il a également découvert que son père, son frère et six autres hommes de sa famille avaient eux aussi été enterrés dans une fosse commune.

« Ce sont les chaussures de mon père », a-t-il déclaré en retrouvant sur son téléphone une photo qu’il avait prise sur le site de la fosse commune. « Là, c’est le portefeuille de mon frère. »

Sans la permission des autorités de reprendre les corps, mais craignant ce qui aurait pu leur arriver s’il les avait laissés sur place sans surveillance, Mahlo a escaladé la clôture.

Une page impossible à tourner sans justice

Selon Ayman Mostafa, tous les sites de sépulture de Sinjar n’ont aucune protection de base, ce qui les rend vulnérables aux pillages et aux dégradations causées par les intempéries. Des experts soutiennent que les négligences en matière de sécurisation pourraient empêcher de rendre justice pour les atrocités commises sous l’État islamique.                            

« Les fosses communes font partie des sites qui renferment les meilleures preuves de violations [commises sous l’État islamique] », a déclaré Belkis Wille, chercheuse principale pour l’Irak à Human Rights Watch.

« Les fosses communes font partie des sites qui renferment les meilleures preuves de violations [commises sous l’État islamique] »

– Belkis Wille, chercheuse à HRW

Selon elle, l’un des plus gros problèmes des poursuites actuellement engagées contre des individus soupçonnés d’appartenance à l’État islamique en Irak est qu’elles reposent presque uniquement sur des aveux, souvent extorqués sous la torture, plutôt que sur des preuves.

« [Ces fosses communes] seraient les sites parfaits pour un pouvoir judiciaire dont le véritable intérêt serait de poursuivre les bonnes personnes en utilisant de véritables preuves scientifiques », a ajouté la chercheuse.

Si les juges irakiens ont inculpé des milliers de personnes soupçonnées d’appartenance à l’État islamique pour des faits de terrorisme, Wille a néanmoins déclaré qu’elle n’était pas au courant de la tenue du moindre procès en Irak pour des crimes spécifiques commis contre les yézidis.

Cela a bouleversé de nombreux survivants, pour qui la recherche de responsables fait partie du processus de guérison.  

« Parmi tous ceux à qui je parle […], il n’y a pas une seule personne qui ne veuille pas que justice soit faite », a confirmé de Dr. Arikut-Treece.

À LIRE ► « Ils nous ont détruits » : les survivants yézidis reconstruisent leur vie après l’horreur de Daech

Si les responsables irakiens affirment que l’attente des familles qui cherchent à obtenir justice pourrait bientôt être terminée, les responsables kurdes se montrent sceptiques. Début septembre, l’équipe de Dheyaa Kareem à Bagdad s’est rendue à Sinjar pour recueillir des échantillons de sang des familles des disparus et, en octobre, a annoncé que l’ouverture de certaines fosses communes allait commencer.

« Au moins, les familles peuvent être quelque peu réconfortées de savoir que quelqu’un s’occupe d’elles, même si c’est très tard », a déclaré Kareem.

Selon l’organisation yézidie à but non lucratif Yazda, plus de 3 000 yézidis sont toujours portés disparus (MEE/Elizabeth Hagedorn)

Ayman Mostafa, dont l’équipe à Dohuk a passé plusieurs années à recueillir des preuves auprès des familles, a toutefois concédé que le processus était réalisé à la hâte sans tenir compte de la communauté yézidie dont ils cherchaient à gagner la confiance.

Pour cette raison précise, Kareem a affirmé que son bureau avait demandé à Mostafa de partager les archives de données de la Commission d’enquête et de collecte de preuves. Le juge a répondu que les choses n’étaient pas aussi simples.

« Nous avons promis aux familles de respecter certaines normes et procédures, a-t-il indiqué. Nous devrions nous assurer que les parties à qui nous remettrions les données respectent les mêmes normes. » 

Au moment de l’écriture de cet article, Ayman Mostafa, qui est chargé par la loi fédérale de participer à toutes les fouilles de fosses communes yézidies à Sinjar, a déclaré qu’il n’avait pas été informé des plans d’exhumation prévus par Bagdad en octobre. 

Tourner la page après l’État islamique

Assis sur un tapis à l’intérieur de sa tente, Tahsin Kheder parcourt sur son téléphone des photos prises lors du mariage de Khairy, moins d’un an avant sa disparition. « Il était tellement beau », commente-t-il.

« Nous, les yézidis, disons que nous n’accordons plus la même importance à notre douleur ou notre problème une fois que nous avons vu la douleur et les problèmes des autres. C’est ce qui soulagera ma tristesse. »

Le groupe de défense des droits de l’homme à but non lucratif Yazda estime que plus de 3 000 yézidis sont toujours portés disparus malgré la défaite de l’État islamique en Irak.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.