En Turquie, le « Village des mathématiques » révolutionne l’enseignement une équation après l’autre

En Turquie, le « Village des mathématiques » révolutionne l’enseignement une équation après l’autre

#Science

Son fondateur, Ali Nesin, affirme que l’enseignement qui y est dispensé soutient la comparaison avec les meilleures universités du monde et que les futurs intellectuels turcs en seront les produits

Après plus de dix ans d’enseignement à l’Université Bilgi d’Istanbul, Ali Nesin a fondé en 2007 son « Village des mathématiques » près du village turc de Şirince (MEE/Jérémie Berlioux)
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30 juillet 2018
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Tuesday 31 July 2018 8:30 UTC
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31 juillet 2018

ŞIRINCE, Turquie – Les rayons du soleil matinal passent à travers des vitraux colorés et illuminent un groupe d’adolescents et d’étudiants d’une vingtaine d’années, assis sur des bancs en bois pour prendre le petit-déjeuner. 

Près du petit village turc de Şirince, qui surplombe la mer Égée et qui se trouve à une dizaine de kilomètres des ruines de la cité antique grecque d’Éphèse, cette scène pourrait être observée dans n’importe quel autre camp de vacances si les étudiants n’étaient pas en train de réfléchir à des polygones complexes et à des matrices.



Situé dans l’ouest de la Turquie, le Village des mathématiques d’Ali Nesin accueille environ 10 000 étudiants par an (MEE/Jérémie Berlioux)

Créé en 2007 par Ali Nesin, un mathématicien visionnaire d’une soixantaine d’années titulaire d’un doctorat en logique mathématique décroché à l’Université de Yale, le « Village Nesin des mathématiques » est entièrement consacré à l’étude des mathématiques. Juché sur une colline au milieu d’une oliveraie, il se compose d’une trentaine de bâtiments, dont la plupart sont en pierre, en paille et en argile, et s’étend sur 5,5 hectares.

« C’est notre jardin. Le seul endroit en Turquie où nous pouvons nous concentrer sur notre passion », explique Alp Bassa, maître de conférences bénévole dans le village et professeur de mathématiques à l’Université du Bosphore d’Istanbul.



Des étudiants assistent à un cours sur la théorie des nombres et la fonction zêta dans une salle de classe située au-dessus de la bibliothèque (MEE/Jérémie Berlioux)

Chaque année, plus de 10 000 élèves du primaire jusqu’à l’université suivent les programmes de mathématiques du village. Les cours durent de quelques jours à plusieurs semaines et sont organisés toute l’année, bien que la plupart aient lieu pendant l’été et les vacances scolaires.

« Nous manquons d’espace pour accueillir tous les candidats. Nous refusons beaucoup de gens. Nous ne pouvons accueillir que jusqu’à 500 étudiants à la fois », explique Nesin.

La logique mathématique

L’arrivée dans le village a été un tournant dans la vie de Serkan Dogan, un étudiant de 22 ans à l’Université Bilkent d’Ankara. Il s’y est rendu pour la première fois quand il avait 15 ans, après avoir appris son existence dans une revue de mathématiques. Après ses 17 ans, il est revenu chaque hiver pendant ses vacances pour suivre des programmes d’une semaine.

« En maths, tout se résumait à un exercice de mémorisation. Quand je demandais pourquoi une formule donnait tel ou tel résultat, on me disait de retenir le résultat sans me donner d’explication. Ici, j’ai appris à résoudre les problèmes. Et ces raisonnements peuvent être utilisés dans la vie de tous les jours »

– Serkan Dogan, étudiant

Dogan explique qu’il était frustré par la façon dont les mathématiques étaient enseignées dans le cycle secondaire. « Tout se résumait à un exercice de mémorisation. Quand je demandais pourquoi une formule donnait tel ou tel résultat, on me disait de retenir le résultat sans me donner d’explication, raconte-t-il. Ici, j’ai appris à résoudre les problèmes. Et ces raisonnements peuvent être utilisés dans la vie de tous les jours. »

Selon Begüm Çaktı et Buket Eren, deux étudiantes d’un peu plus de 20 ans inscrites respectivement aux Universités Koç et Galatasaray d’Istanbul, un passage dans ce village est une étape nécessaire pour devenir chercheur. « Ici, nous avons directement accès à des professeurs très compétents et nous travaillons avec des étudiants de meilleur niveau issus d’autres universités », explique Eren.



Les programmes dispensés dans le village ont pour objectif de former les futurs intellectuels turcs (MEE/Jérémie Berlioux)

Quand il a créé le village, Ali Nesin ne ciblait que les étudiants universitaires. Après avoir constaté que le niveau des élèves était trop faible et qu’ils avaient besoin d’apprendre des concepts plus rudimentaires, il s’est focalisé sur les élèves du secondaire, puis du primaire.

« C’est notre jardin. Le seul endroit en Turquie où nous pouvons nous concentrer sur notre passion »

– Alp Bassa, professeur de mathématiques à l’Université du Bosphore

Atakan Şen, élève de 17 ans au lycée de Galatasaray, à Istanbul, affirme qu’il a intégré le village en raison de son intérêt prononcé pour les mathématiques.

« La pensée rationnelle liée aux mathématiques s’applique à de nombreux aspects de notre vie. C’est du gâchis de les apprendre sans les comprendre », soutient-il. 

Les nombres premiers

Les maîtres de conférences, qui travaillent tous bénévolement, sont invités à enseigner ce qu’ils aiment et ce qu’ils ne pourraient pas enseigner à l’université ou à l’école. Özer Öztürk, professeur à l’Université Mimar Sinan d’Istanbul, se dit encore étonné par la motivation des étudiants.

« Habituellement, quand la cloche sonne, les enfants s’enfuient en courant. Ici, ils demandent aux enseignants de finir [le cours], même si cela empiète sur leur pause déjeuner », explique-t-il.



Les étudiants et les professeurs travaillent souvent pendant le petit-déjeuner, le déjeuner ou le dîner dans le village d’Ali Nesin (MEE/Jérémie Berlioux)

Certains professeurs explorent de nouvelles approches de l’enseignement des mathématiques. « Nous voulons changer l’approche du sujet afin d’intriguer les étudiants et de leur faire comprendre les choses correctement », explique Öztürk. Selon lui, cela doit commencer le plus tôt possible.

« Habituellement, quand la cloche sonne, les enfants s’enfuient en courant. Ici, ils demandent aux enseignants de finir [le cours], même si cela empiète sur leur pause déjeuner »

– Özer Öztürk, professeur à l’Université Mimar Sinan d’Istanbul

Au cours du dîner, il expérimente une méthode pour enseigner la division en utilisant un « jeu de l’oie » avec son collègue Hakan Güntürkün de l’Université Galatasaray. Le jeu se compose d’oies fabriquées avec de serviettes, d’un plateau divisé en carrés numérotés et de dés.  

« Les enfants doivent commencer à apprendre les mathématiques dès leur plus jeune âge en jouant à des jeux. C’est intuitif et c’est bien plus amusant pour eux que de s’asseoir devant un tableau pour se retrouver face à des concepts abstraits et des figures abstraites », explique Güntürkün.

Interrogés quant à savoir si leur méthodologie peut se généraliser en Turquie, Güntürkün et Öztürk esquissent un sourire.

« Le système d’enseignement en Turquie, comme partout dans le monde, est très conservateur. Il ne vise pas à développer la personnalité des enfants et encore moins leur intelligence », concède Öztürk.

Comme Nesin, qui préside toujours le département de mathématiques à l’Université Bilgi d’Istanbul, les professeurs prônent une transformation radicale du système scolaire turc.



Des élèves du secondaire assistent à un cours dans la bibliothèque du Village des mathématiques d’Ali Nesin (MEE/Jérémie Berlioux)

Selon l’enquête sur le rendement scolaire publiée en 2016 par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la Turquie a chuté de huit places en moyenne en ce qui concerne les sciences, les mathématiques et la lecture par rapport à l’étude réalisée trois ans plus tôt, pour tomber au 50e rang sur 72 pays et ce, malgré une augmentation budgétaire conséquente en provenance du ministère de l’Éducation nationale.

« Le système d’enseignement en Turquie, comme partout dans le monde, est très conservateur. Il ne vise pas à développer la personnalité des enfants et encore moins leur intelligence »

– Özer Öztürk, professeur à l’Université Mimar Sinan d’Istanbul

« L’enseignement est trop centralisé. Il y a 25 millions d’élèves en Turquie. Tous étudient les mêmes programmes avec les mêmes exercices, mais leurs besoins, leur langue et leurs capacités diffèrent. De plus, la formation des enseignants doit être considérablement améliorée », explique Nesin.

Les fondamentaux

La première pierre du Village Nesin des mathématiques a été posée durant l’été 2007. Quatre-vingt-dix étudiants universitaires ont dressé leurs tentes sur une oliveraie au sommet d’une colline située à un kilomètre de Şirince. Le terrain appartenait à la fondation Nesin et la construction a été financée par des dons adressés spécifiquement au village à travers la fondation.

Le matin, les élèves étudiaient les mathématiques et l’après-midi, ils participaient à la construction du village dans le cadre des activités du camp.

« Au début, le village était juste un bâtiment avec des chaises et deux tableaux. Tout ce qu’il fallait pour rendre un mathématicien heureux », se souvient Salih Durhan, l’un des premiers élèves de Nesin, qui enseigne aujourd’hui dans le village.



Il a fallu dix ans à Ali Nesin pour construire son village sur un terrain appartenant à sa fondation (MEE/Jérémie Berlioux)

Les travaux de construction ont été réalisés sous la supervision de Sevan Nişanyan, un intellectuel turc d’origine arménienne, architecte autodidacte et expert en rénovation de bâtiments historiques. Nişanyan est connu pour avoir rénové Şirince, son village natal, qu’il a transformé en lieu touristique. Si le premier bâtiment a été construit par des étudiants, le reste a été bâti par des professionnels engagés par Nişanyan et Nesin.

Nişanyan vit aujourd’hui en exil sur l’île grecque de Samos après s’être évadé de prison en juillet 2017. Il purgeait une peine de huit ans et demi pour avoir enfreint les lois relatives au zonage de Şirince. 

Cependant, d’autres obstacles leur ont barré la route. En 2007, Nesin a eu un litige avec les autorités pour des questions de permis de construire. Selon lui, il avait bel et bien déposé les demandes de permis mais avait essuyé des refus en raison de ses origines. Le nom de Nesin est lié à une figure controversée : son père, Aziz Nesin, était un écrivain satirique ouvertement athée et critique envers les fondamentalistes islamiques.

« Les mathématiques et les responsabilités vont de pair. Les deux rendent les étudiants plus indépendants. Il y a des enfants ici qui n’ont jamais fait de tâches ménagères à la maison »

– Ali Nesin

Finalement, la police a renoncé à expulser Ali Nesin et ses étudiants et les travaux de construction ont continué. Au cours de la même année, il a été poursuivi par l’État pour construction illégale et création illégale d’un établissement d’enseignement. Il a été acquitté dans la première affaire, mais la seconde est toujours en cours et traîne en longueur. 

« Il est trop tard pour cela. Notre village est trop populaire aujourd’hui », affirme Nesin. 

En un peu plus de dix ans, le Village Nesin des mathématiques s’est en effet développé : il compte désormais plus de trente bâtiments, dont deux cantines, des dortoirs, des chambres et des salles de classe confortables et même un hammam.



Le village compte une trentaine de bâtiments, dont des dortoirs, une bibliothèque et même un hammam (MEE/Jérémie Berlioux)

Le village a été construit et est géré grâce à des donateurs privés dont les noms sont inscrits sur le mur d’un des bâtiments, ainsi qu’à l’aide d’une somme modique versée par les étudiants et les visiteurs. Le coût est d’environ 20 dollars par jour, un tarif qui comprend les repas et l’hébergement pour l’ensemble du programme. Pour les étudiants qui ne peuvent pas s’acquitter du montant du séjour, la fondation Nesin délivre des subventions. 

« L’enseignement est trop centralisé. Il y a 25 millions d’élèves en Turquie. Tous étudient les mêmes programmes avec les mêmes exercices, mais leurs besoins, leur langue et leurs capacités diffèrent »

– Ali Nesin

Le village est construit autour d’une bibliothèque à l’ancienne où se tiennent les cours les plus importants. Il dispose désormais d’amphithéâtres en plein air – dont le plus grand peut accueillir environ 200 personnes – et même d’une tour de guet ornementale.

Outre l’apprentissage, les étudiants ont leur part de tâches quotidiennes. Chaque élève aide à laver la vaisselle, à ranger les chambres et les parties communes, à cuisiner, à servir la nourriture et à assurer l’entretien général du village.

« Les mathématiques et les responsabilités vont de pair. Les deux rendent les étudiants plus indépendants. Il y a des enfants ici qui n’ont jamais fait de tâches ménagères à la maison », explique Nesin.

« Un programme d’élite »

Dans les années 1980, après avoir obtenu sa maîtrise à l’Université Paris-Diderot, Nesin a décroché un doctorat en logique mathématique à l’Université de Yale avant de devenir professeur à l’Université d’Irvine, aux États-Unis.

À la mort de son père Aziz en 1995, Nesin est retourné en Turquie pour prendre en charge la « fondation Nesin » de son père, un internat consacré à l’éducation des jeunes orphelins.

Il a ensuite été invité à créer un département de mathématiques à l’Université Bilgi d’Istanbul, qui devait ouvrir ses portes en 1996.

« L’avenir du pays est entre nos mains. Dans dix à trente ans, ces étudiants seront les dirigeants, directeurs, scientifiques, professeurs, artistes, juristes et intellectuels de la Turquie »

– Ali Nesin

« J’ai accepté. Construire un département de mathématiques est le rêve de tout mathématicien. J’ai donc regardé ce qui manquait en Turquie, à savoir un enseignement d’élite des mathématiques », raconte-t-il.

Nesin affirme avoir créé un programme du niveau des meilleures universités du monde. « À cette époque, je croyais qu’en formant dix mathématiciens d’élite par an pendant trente ans, je changerais la Turquie et le monde. » Mais ses étudiants n’ont pas atteint le niveau auquel il aspirait et ont eu du mal à valider leur passage à l’année suivante.

« En 1997, sur trente camarades de classe, seulement quatre d’entre nous sont passés en deuxième année à l’Université Bilgi. Les autres avaient échoué », se remémore Salih Durhan. « Nesin nous enseignait des matières d’une manière complètement nouvelle pour nous. Dans le secondaire, nous ne faisions qu’apprendre les choses par cœur. On ne nous avait jamais appris à les comprendre », explique-t-il.

Pour aider ses étudiants à l’Université Bilgi d’Istanbul, Nesin a organisé des cours le soir et le week-end, qui ont finalement été remplacés en 1998 par des camps de vacances à Antalya, sur la côte méditerranéenne.

« Nesin disait que les mathématiciens ne pouvaient pas prendre trois mois de vacances. C’était une sorte d’obligation de venir dans les camps », explique Haydar Göral, un ancien étudiant de Nesin qui enseigne aujourd’hui les mathématiques à l’Université Koç d’Istanbul ainsi que dans le village depuis 2010.

En 2004, Nesin a ouvert le camp de vacances aux étudiants et aux professeurs issus d’autres universités que Bilgi. « C’est à ce moment que j’ai compris que la Turquie avait besoin d’un lieu permanent pour étudier les mathématiques et que je devais commencer à œuvrer à la création du Village des mathématiques », explique-t-il. 

Le mathématicien a récemment ouvert son village à des activités liées à la philosophie et aux sciences sociales, ainsi qu’à l’art. Sur le long terme, Nesin a comme objectif d’ouvrir un établissement d’enseignement secondaire où il entend mettre en œuvre ses méthodes à plus grande échelle.

« L’avenir du pays est entre nos mains. Dans dix à trente ans, ces étudiants seront les dirigeants, directeurs, scientifiques, professeurs, artistes, juristes et intellectuels de la Turquie », affirme-t-il.

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.